‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 46 sur 97 · ARRIVÉE A LONDRES · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A LONDRES

d’un coup. La mer n’en était pas moins grosse, et nous éprouvions encore des roulis assez fatigants. Je tenais toujours la jeune inconnue dans mes bras : la tranquillité dont nous commencions à jouir, avait calmé les esprits. Le jour parut, il s'éleva un petit vent qui nous devint favorable : on mit toutes les voiles, et la proue fut portée vers les côtes d'Angleterre, dont nous étions bien écartés. Enfin nous arrivâmes à Douvres à onze heures du matin. Dans le temps qu’on mit à l’atteindre, il se passa une scène extraordinaire entre l’homme à la redingote (qui, toujours tapi dans son coin, jetait sur moi des regards furieux) et la jeune personne que j'avais prise sous ma protection. Il débuta par des menaces. La Demoiselle voulut s'approcher de lui pour lui parler; il la repoussa si brutalement qu'il lûi fit donner dans la tête un coup dont elle se trouva mal. Toutes les femmes prirent son parti, l’homme fut accablé d’injures: et par les reproches que lui fit la jeune personne dans sa colère, nous comprimes qu’il l'avait enlevée. Alors je m'emparai d’elle, et je la mis sous la garde des femmes de ma troupe, qui lui firent tout avouer. Elles surent qu’elle était la fille d’un Avocat au Parlement de Paris, et que le Ravisseur était un

Moine défroqué. Nous lui fimes les plus vives représentations

sur les risques qu’elle courait. Je lui proposai de la conduire à Londres, de lui payer sa pension dans une maison honnête, et de Ja réconcilier avec ses parents, sous la condition néanmoins qu’elle renoncerait au Moine, et qu’elle consentirait qu'il fut plongé six fois dans la mer pieds et mains liés. On recueillit les voix, toutes les femmes furent du même avis; maïs les hommes changèrent la peine du coupable en une amende de quatre louis au profit des mousses du bâtiment, et en une renonciation en forme, qu’il écrivit sous ma dictée, de toutes ses prétentions sur la Demoiselle. Cette plaisanterie, qui nous avait un peu remis des frayeurs de la tempête, fit faire au Moine bien du mauvais sang. Arrivé à Douvres, il se sépara de nous, et la jeune personne fut gardée à vue. Le lendemain nous partimes pour Londres à quatre heures du matin : deux carrosses, où

étaient toutes les femmes, furent escortés par deux Anglais, et par plusieurs hommes de ma Troupe, montés sur des chevaux. Arrivé dans cette grande Ville, mon premier soin fut d'écrire aux parents de ma protégée. Ce que j'avais prévu arriva : ses parents la reprirent, et je sus, quelques années après, qu’elle avait fait un très bon mariage avec un Américain.

Je mis mes acteurs dans une maison qu’on m'avait retenue pour les loger. J'avais des gens pour et contre mon entreprise dans cette ville, Les derniers étaient beaucoup d’acteurs anglais réformés (1), et tous les réfugiés de notre Nation. Ceux-ci, toujours acharnés contre nous depuis la révocation de l’Édit de Nantes, ne laissérent point échapper une si belle occasion de se venger. Les Papiers publics étaient remplis de Satires ou d'Épigrammes contre moi et contre mon Spectacle. Il fallait combattre tout cela, et me procurer des partisans. Je fis agir mes protections; j'obtins du feu Duc de Grafiton, grand Chambellan, une Patente pour autoriser mon Spectacle, et je pris toutes les mesures convenables pour me garantir du mal qu’on se préparait à me faire. Le Lord G..., un des plus grands Seigneurs d'Angleterre (2), m’honorait de ses bontés : et son exemple fut suivi par la plus grande partie des autres, qui devinrent les protecteurs les plus zélés de mon Spectacle. On s’assembla même afin de régler tout ce que j'avais à faire pour l’ouverture de mon Théâtre. Les Seigneurs me conseillèrent de n'ouvrir que pour eux les premières Loges et le Parquet, et de ne délivrer les billets des autres places qu’à six heures. Enfin, ils semblaient s'être fait une affaire d'honneur du succes de mon entreprise.

(1) Peu de temps avant mon arrivée à Londres, un Acte du Parlement avait fixé le nombre des Théâtres de Comédie à deux seulement. Drury-Lane et Convent-Garden avaient été conservés, et tous les autres supprimés, Cette suppression grossit le nombre de mes ennemis, de tous les comédiens sans emploi, mécontents de voir des étrangers s'établir chez eux à leur préjudice. (M).

(2) Il commandait dans la dernière guerre, les Troupes de Sa Majesté Britannique à Hanovre. * (M)

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