‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 72 sur 97 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COMMENT P... EST FAIT GOUVERNEUR DU FILS D'UN GRAND PRINCE D’ALLE- MAGNE, QUI N’A PAS ENCORE DE FILS; ET COMMENT IL SE DISPOSE A REMPLIR CET IMPORTANT EMPLOI

E temps enfin désabusa, non sans peine, le héros de cette farce tragi-comique, de l’homicide dont il s’obstinait, par | vanité, à se croire coupable. Mais comme, malgré tout le | tourment que lui donna cette facétie, sans la perte de ses | cheveux, il ne pût se résoudre à se détacher des mauvais plai- | sants, dont il était la victime, il donnait toujours tête baïissée | dans tous les panneaux qu’on voulait lui tendre. Un jour, il fut invité à dîner chez un Suisse des Tuileries. On

avait attaché à la poche d’un des Convives, qu’il n'avait jamais

vu, une clef entourée d’une ganse d'or. P... remarqua cette

distinction, et dès le moment se fit l’idée la plus imposante du personnage, qu’on lui dit être premier Chambellan du Roi | de P... (1) et le Comte de Truches.

|! Pendant le diner, on invita M. le Comte, en supposant qu'il kn’y eût pas d’indiscrétion, à faire part à la Compagnie des | raisons qui pouvaient l’amener à Paris. M. le Comte, avec l’air composé du mystère, répondit qu’il n'avait d’autre objet que de | | voyager. Un des Convives, en lui demandant pardon de lui lavoir fait une question évidemment indiscrète, fit entendre à la

nn

(1) Roi de Prusse, Frédéric I].

Compagnie qu'un homme aussi important que M. le Comte ne se déplaçait pas sans motif.

Le Chambellan alors eut l’air de se déboutonner un peu; il convint qu’en effet il s'était chargé à regret d'une commission assez délicate. Elle consistait à trouver pour le fils du Roi de P... un Gouverneur Français, en état de cultiver les belles espérances que donnait le jeune Prince, et digne d'occuper une place qui lui assurait les plus grands honneurs avec la plus brillante fortune.

La Compagnie parut étonnée que le Roi de P... ne se fut pas déterminé de lui-même, ou pour M. de Voltaire, ou pour M. de Montesquieu. Le Comte de Truches allégua différentes raisons qui s’opposaient à ce choix, en convenant toutefois de tout le mérite de ces deux grands hommes.

Chaque convive proposa quelque sujet, et sur chacun on trouvait toujours des difficultés plus ou moins graves. Enfin quelqu'un dit, que si Sa Majesté P... pouvait n'être point arrêtée par la trop grande jeunesse, il connaissait un grand sujet à qui cette place conviendrait mieux qu'à personne.

Le Comte de Truches ayant répondu que son Maître n'était retenu par aucun des préjugés ordinaires, on lui nomma P... comme un homme de génie, qu'il devait connaitre, tout au 4 moins de réputation. Le Comte protesta qu’on parlait en effet beaucoup à Berlin de M. P..., et qu'il serait enchanté de le connaître. IL ajouta qu’on avait joué vingt-deux fois de suite, à Postdam, un Opéra-Comique charmant dont il était l’Auteur; que le Roi de P... lui-même n'avait cessé d'y applaudir, et que lui, Comte de Truches, serait très flatté d’être présenté à un homme de lettres de cet ordre.

Qu'on se représente la joie du petit homme, ainsi flatté par l'éloge le plus conforme à l'opinion qu'il avait de lui-même. On le fait connaître au prétendu Comte; celui-ci se lève de table 4 pour l’embrasser et se félicite que le hasard lait si bien servi,. pour procurer au fils de son Maître un Gouverneur de ce mérite.

Page 1