‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 77 sur 97 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

COMMENT L'AVENTUREUX P... FIT LA RENCONTRE D'UN FAMEUX MAGICIEN QUI LE RENDAIT INVISIBLE A SA VOLONTÉ

UELQUES jours après la triste aventure de la dent, P... fut ob introduit dans une maison où se trouvait, par hasard, un homme qui faisait assez bien des tours de cartes. PAtOoUs jours aussi neuf qu’un enfant, toujours étonné de peu de chose, regardait ces tours avec une admiration presque respectueuse, qui parut comique aux assistants. « Quel est cet homme-là, dit-il « à la personne de confiance qui l'avait introduit dans la mai- « son?» — Je vous dirais là-dessus bien des choses, répondit mystérieusement l’homme interrogé, qui connaissait fort bien le personnage, « mais il faudrait que vous fussiez plus discret que « vous ne l’êtes. — P... jura qu'il ne dirait mot. — Eh bien!» ajouta l’Introducteur, en affectant de lui parler à l'oreille, « vous

entendrez appeler ici cet homme d’un nom qui n'est pas le « sien; son nom véritable est 4costa. C’est un Juif Portugais fort initié dans les mystères de la Cabale, et que la peur de l'Inquisition a fait sortir de Lisbonne. Il se permet quelquefois de faire ici des choses surprenantes ; mais le Maître de la maison serait désespéré qu’on en parlât, dans la crainte de devenir suspect à la Police, ou de voir persécuter ce pauvre Juif qu'il aime beaucoup. — Quoi donc, répliqua P..., est-ce qu'il y aurait en effet quelque vérité dans tout ce qu’on raconte de la Cabale ? — Je ne sais qu’en penser moi-même. Mon usage est

& de ne rien nier, et de ne rien affirmer témérairement. Ce qu'il « y a de sûr, c’est que j'ai vu ce même homme opérer des « choses extraordinaires. »

P..., ainsi préparé, l'Introducteur instruit au plus vite la Compagnie des opinions qu’il vient d'établir dans la tête du petit homme, et des moyens qu’il imagine pour tirer parti de son imbécile crédulité. On sert à souper. P... est placé entre le prétendu Magicien et l’Introducteur, qui devait lui servir de compère. On ne se permet aucune plaisanterie qui pût faire croire au petit homme que l’on avait le moindre dessein de s'amuser à ses dépens. Mais vers le milieu du repas, son ami, de l'air de surprise et de vérité le plus naturel, demande tout à coup à la Compagnie ce qu’est devenu P...

Tout le monde, affectant la même surprise, répond : « Mais « en effet, on ne l’a pas vu sortir, cela est fort singulier. Est-ce « qu'il se serait trouvé mal?» Les Domestiques, pénétrant les intentions de leurs Maitres, entrent dans la plaisanterie et font semblant de chercher partout le petit homme. On les entend monter et descendre: tous paraissent fort intrigués de cette disparition subite.

P.... lui-même, n’eut pas été sans effroi, si le Magicien, en lui serrant le gerou, n'eut vite glissé dans son oreille : Ne dites mot, laïssez-moi faire. Vous en verrez bien d'autres.

Enfin on suppose que P..., homme d’ordre et fort rangé, diton, a choisi le moment où la conversation était le plus animée pour s’éclipser, sans que personne y prit garde, afin de rentrer chez lui de bonne heure. On ne parle plus de lui. Il ne se tient d'abord que des propos très sensés et très raisonnables ; mais le Maître de la maison revient lui-même à P... pour en dire beaucoup de mal, et prie très sérieusement celui qui l’a introduit de ne pas l’amener davantage. L'Introducteur paraît tres piqué du compliment. Il soutient que P... est homme de bonne compa: gnie, rempli de mérite et de talent, fait en un mot pour avoir ses entrées partout.

P..., qui croit n'être vu de personne, est enchanté d’avoir un

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