‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 96 sur 97 · RÉCEPTION PAR UN AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

RÉCEPTION PAR UN AMBASSADEUR

Jui marquer encore plus de considération, le fit revêtir, en cérémonie, d’un Cafetan un peu ridicule.

Rien n’était plus divertissant que l’air de satisfaction répandu sur le visage du petit homme. L’ami qui l'avait présenté, lui dit tout bas, qu’il ne manquait plus aux honneurs qu’on venait de lui rendre, qu'une collation à la Turque, qui vraisemblablement lui serait servie; que pour une première fois, l’étiquette ne permettait point qu’il mangeât avec l'Ambassadeur; mais que, si la collation venait, c'était une invitation en règle pour le jour suivant; que c'était aussi la faveur la plus distingué que, dans les usages Orientaux, il put recevoir à une première entrevue. On ne lui cacha point qu’à la vérité la cuisine Turque avait, au premier abord. quelque chose de bizarre et peut-être d’insoutenable au goût délicat d’un Français; mais on ajouta qu'il fallait s’accommoder aux mœurs étrangères, et que ce serait manquer de respect au Ministre du Grand-Seigneur que de marquer de larépugnance pour des mets estimés délicieux dans tout l'Orient.

On venait de lui donner ces utiles leçons, lorsqu'on servit, devant P... dans un beau vase de porcelaine, une espèce de marmelade de poivre d’Inde confit, avec de très forte moutarde, et du vinaigre encore plus violent. Le pauvre petit homme, docile aux leçons qu'il avait reçues, porte à sa bouche, d’un grand air de confiance, une pleine cuillerée de ce mets perfide; mais, malgré toute sa bonne volonté, malgré les regards menaçants que lui lançait de temps en temps son ami, il ne put jamais se résoudre, ni à l’avaler, ni à la rejeter. De grosses larmes de cerf lui coulaient involontairement des yeux. Enfin, à la faveur d’un éternuement, occasionné par la violence réunie du poivre et de la moutarde, et qui eut plus de vingt reprises, la bouche du malheureux se trouva suffisamment évacuée pour lui rendre un peu de repos.

La gravité de l'Ambassadeur ne put tenir à ses grimaces. Les Dames éclatèrent sans effort, et les gros ris de la Livrée Turque, achevèrent cette partie du tableau. Enfin P... prit congé, en protestant bien, tout bas, que jamais il ne ferait aucun usage

de la cuisine Orientale, et très fermement persuadé que les Turcs avaient le Diable au corps pour pouvoir se familiariser avec de tels aliments. On lui laissa, comme par honneur, le Cafetan dont on l'avait revêtu ; et il ne manqua pas d'aller raconter à toute sa famille l'honorable accueil qu’il avait reçu d'un Ambassadeur Turc, dont personne, avant ni après, n’entendit parler.

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