COMMENT P... FUT ÉLU MEMBRE DE L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DE PÉTERSBOURG
N des liens qui retenaient le plus fortement P... dans la
Société des Moqueurs, dont il était le jouet perpétuel, c’est qu’il ne pouvait s'empêcher de trouver lui-même trés plaisants la plupart des tours qu’on ne cessait de lui faire. Il en eut ri volontiers aux larmes, s'ils eussent été joués à d'autres. Car on remarquait bien qu'avec l’imbécillité d’un oison, il avait la malice d’un singe, et voilà ce qu’il avait de commun avec Sancho Pança. Il convenait de cette façon de penser ; et l'espérance qu'après tant d'épreuves, il passerait enfin de l’état de victime à celui de Mystificateur, était une des principales causes de son étonnante persévérance. On lui disait souvent que son noviciat allait finir, et qu’ensuite on choisirait une autre victime, aux dépens de laquelle il pourrait s'égayer, comme on avait fait aux siens. Son amour-propre lui persuadait aisément que tout autre que lui eût tombé dans des pièges aussi bien tendus, et que ses ridicules ne lui appartenaient pas exclusivement.
Cette idée seule l’enchaïînait à la Société, au point que le chef des Mystificateurs lui ayant dit un jour qu'il était prêt à l'initier, et qu’enfin le temps de ses épreuves était fini, le petit homme se mit à ses genoux sur le Pont Neuf, reçut, de lui l’imposition des mains, et se crut admis dans la classe de ces mêmes Mystificateurs, dont il avait toujours envié les plaisirs. Cependant ce jour-là même, on lui fit tenir un Brevet d’Aca-
démicien de Pétersbourg, qu'il crut sans doute bien mériter. En conséquence, on lui persuada qu’il ne pouvait se dispenser d'adresser à cette Académie un Remerciment en langue Russe. Il donna si bien dans le panneau, qu'il prit pendant quelque temps des leçons de cette langue; et le Maître chargé de l'instruire, fut au moins exact à lui donner des principes de Bas- Breton.
Conclusion.
Le Héros de toutes ces histoires, aussi véritables que merveilleuses, s'était livré, dès sa plus tendre jeunesse, au Démon de la Métromanie. Cette démangeaison précoce et de rimer et d'écrire, lui fut tres funeste, puisqu'elle seule a influé sur tous les malheurs de sa vie.
P... partit pour l'Espagne au commencement de 1700; ül comptait travailler dans ce Royaume à la propagation de la Musique Italienne et des Ariettes Françaises; mais, en voulant
se baigner, il eut le malheur de se noyer dans le Guadalquivir. Sa mort, qui a été consignée dans presque tous les Papiers publics, l'a surpris au milieu de beaucoup d'Ouvrages qu'il avait commences, et dont 1l menaçait depuis longtemps le Public.
Ainsi tomba le pauvre P... :
Il fut dissous par un coup de sifflet, Comme au matin une vapeur légère, S’évanouit aux premiers feux du jour, Tel P... disparut sans retour.