‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la Foire (volume 3)Chapitre 22 sur 96 · VOYAGE, AVENTURES, ETC · texte numérisé non relu

VOYAGE, AVENTURES, ETC

Malgré l'exemple de mes prédécesseurs qui s'étaient ruinés à pareille entreprise, j'eus le courage de ne pas renoncer à la mienne. J'achetai 25000 1. le magasin du Sieur Mailfer : c'était une des conditions de mon privilège. Il n'était plus question que de trouver un moyen pour satisfaire le goût général des Lyonnais; j'y parvins en réunissant à l'Opéra la Comédie et l'Opéra-Comique. Acteurs, Danses, Orchestre, décorations, habits, rien ne fut négligé; et je ne crains pas d'avancer que la ville de Lyon n'a jamais eu, et n'aura peut-être jamais, de Spectacle si bon, si varié, ni si agréable.

J'en fis l'Ouverture le 15 Décembre 1745, par l'Opéra de Pirâme et Tisbè (1) : on donna pour seconde représentation la Surprise de l'Amour (2), avec la Chercheuse d'es-

(1) Pyrame et Thisbé, tragédie lyrique en 5 actes, avec un prologue de La Serre, musique de Rebel et Francœur, représentée pour la première fois à l'Opéra le 17 octobre 1726, reprise en 1727 et en 1740.

(2) Des deux pièces de Marivaux portant le même titre, il s'agit probablement ci de celle qui fut jouée au Théâtre-Italien le 5 mai 1722 (trois actes en prose)

et à propos de laquelle un recueil d'ana de la fin du dix-huitième siècle conte cette anecdote :

« Un jour que M. de Marivaux se trouvait chez la fameuse Sylvia, il rencontra sous sa main une brochure, a Peut-on, demanda-t-il, sans indiscrétion, en voir le titre? — C'est, répondit l'actrice, la Surprise de l'amour, cette comédie charmante, mais j'en veux à l'auteur! C'est un méchant de ne pas se faire connaître; nous la jouerions une fois mieux, s il avait seulement dai-né nous la lire. »

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prit (i). Chaque jour on donnait de nouvelles pièces, et ce Spectacle fut varié et suivi jusqu'à Pâques. Mais peu de temps après m'apercevant que les recettes n'égalaient pas les dépenses, et qu'elles deviendraient encore moins bonnes pendant l'Été, je pris le parti de mener à Dijon, pour quatre mois, un détachement de mon Spectacle, c'est-à-dire, la Comédie et l'Opéra-Comique.

Je partis à la tête de mon petit corps de troupe, le 26 mai 1 746. Je ne peindrai pas notre départ de Lyon, notre embarquement sur la Saône, notre arrivée à Dijon, aussi bien que le célèbre auteur du Roman Comique a décrit l'entrée des Comédiens

Marivaux prit alors son ouvrage, et y lut quelques endroits du rôle de Sylv'a. Celle-ci fut ravie de l'entendre. « Ah! Monsieur, s'écria-t-elle avec chaleur, vous nie faites sentir Routes les beautés de mon rôle; vous éclairez mon âme : vous lisez, comme je voulais, comme je sentais qu'il fallait jouer ; vous êtes le Diable ou l'auteur de la pièce. x>

(il La Chercheuse d'esprit, opéra-comique en un acte, par Favart, joué pour la première fois à la foire Saint-Germain le 20 février 1741.

« Les principaux vaudevilles de cet opéra-comique furent parodiés par un jeune bel esprit qui crut que pour donner plus de vogue à ses couplets, il devait les rendre très méchants. Il prit pour objet de ses satires toutes les actrices qui jouaient alors dans la pièce qu'il parodiait, et les déchira cruellement. Ces pauvres victimes de la licence poétique, convoquèrent entre elles une assemblée secrète, pour méditer une vengeance d'éclat. MUe Brill... (Brillant) se mit à la tète du complot; et dès le lendemain, toutes les mesures étant prises, elle alla se placer à côte du petit bel esprit qui se pavanait à l'amphithéâtre. Elle le combla de politesses, et parla de sa chanson avec les plus grands éloges, a Vous ne m'avez pas ménagée, lui dit-elle, mais je suis bonne princesse; j'entends raillerie, et je ne saurais me fâcher, quand les choses sont dites avec autant de finesse et d'esprit. Il y a de mes compagnes qui font les bégueules; je veux les désoler en leur chantant moi-même vos couplets publiquement. Il m'en manque quelquesuns : faites-moi l'amitié de venir les écrire dans ma loge. » Le jeune homme la suit après le spectacle sans se douter du piège. Dès qu'il est entré, toutes les actrices qui l'attendaient, armées de longues poignées de verges, fondent sur lui toutes a la fois, et l'étrillent impitoyablement. L'officier de police, accouru aux cris aigus du patient, eut beaucoup de peine à faire cesser cette sanglante exécution, et beaucoup plus encore à s'empêcher de rire. Des que l'auteur fustigé se vit en liberté, sans se donner le temps de se rajuster, il traversa, voiles au vent, une foule de monde que cette rumeur avait attirée; il alla toujonrs courant jusque chez lui, accompagné de huées et de brocards, et fut si honteux de son aventure qu'il partit pour les lies trois jours après : on n'a point eu depuis de ses nouvelles. »

silvia, par La Jour.

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Hans h Ville du Mans. Ces tableaux ingénieux et pittoresques et lient réservés a cet agréable écrivain. Je me bornerai donc à raco .ter simplement et laconiquement, si je puis, quelques aventures qui nous arrivèrent dans ce voyage.

Nous partimes de Lyon à quatre heures du matin, non pas dans une charrette semblable à celle qu'a si bien décrite l'immortel Scarron. Une voiture pareille, qui sert encore aujourd'hui à tant d'honnêtes gens, et qui paraît avoir été consacrée particulièrement au transport des Comédiens d'une ville à l'autre, ne serait plus proposable à la plupart des Comédiens de nos jours. Nous nous embarquâmes, à cinq heures du matin, dans la Diligence d'eau qui conduit de Lyon à Châlons ; et là, par une distinction particulière, on nous laissa entrer dans la chambre de Paris.

Dans cette chambre, il y avait deux Militaires Français, un

Jésuite, un Anglais et une Chanoinesse. Après les politesses

ordinaires, on dormit, on garda le silence jusqu'à sept heures,

à l'exception d'un Perroquet qui appartenait à la Soubrette, et

qui ne cessait de crier, de parler, et de répéter les leçons peu

décentes que sa Maîtresse lui avait données. Cet oiseau, par ses

connaissances, pouvait bien aller de pair avec le Ververt, si bien

peint par M. Gresset. Le jour venu, chacun lâcha son propos :

on parla du Gouvernement, de Commerce, de Spectacle, etc.

On n'oublia pas quelques femmes galantes de la Ville d'où

nous sortions, et enfin j'eus mon tour après elles. Un des deux

Militaires, le plus jeune, et sans contredit le plus fat, qui ne me

croyait pas si près de lui, me ménagea peu sur l'article de la

galanterie, et sur ses suites fâcheuses. Il s'éleva ensuite une

dispute sur Newton et Descartes, entre le Jésuite et l'Anglais.

Cette discussion n'amusait point le reste de la compagnie, et

principalement la Chanoinesse que j'avais déjà lorgnée, et qui

paraissait l'être de tous les hommes de la chambre. Préville et

moi nous fîmes cesser cette conversation par une tirade de

plaisanteries qui excitèrent la joie, et nous mirent en possession

de dire tout ce qui nous passait par la tête.

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