CHAPITRE VIII
Il est aisé de voir, par ce tableau, que cette entreprise, dont je ne pus jouir qu'une année, ne pouvait être que fort coûteuse, et peu fortunée pour moi.
Je ne fus pas plus heureux du côté des femmes. J'en avais pris une (i), en même temps que cette direction, des mains d'un homme de qualité qui me l'avait cédée généreusement; elle était grande, jeune et jolie, mais colère et jalouse par tempérament. Sa folie était de croire à ces femmes qui disent la bonne aventure : son tour d'esprit, sans en avoir beaucoup, la portait souvent à dire des naïvetés très heureuses.
Un jour je la pressais sur la nécessité où elle était d'apprendre promptement quatre vers qu'on avait ajoutés à un rôle qu'elle devait jouer, elle demanda : sont-ils bien longs ? Dans une autre occasion où elle me soupçonnait de lui avoir fait une infidélité sur un canapé qui lui appartenait, elle me dit, en me montrant ce meuble : vous mériteriez bien que je vous frottasse lene% làdessus. Rien n'était si familier pour elle que ces sortes de naïvetés; mais malheureureusement, comme je l'ai déjà dit, elle était violente, et il ne se passait pas un jour qu'elle ne me fit quelque
(I) Elle s'appelait, quoiqu'elle manquât complètement de douceur, Agnès Doucet. C'était une actrice aussi dénuée de talent que d'aménité, et qui n'a lais-sé aucune réputation.
CjO MÉMOIRE? DR J. MONNF.T
scène. Dans le nombre il y en a qui méritent la préférence, telle que celle-ci.
Je m'étais engagé, par pure complaisance, dans une partie de campagne où se trouvait une femme que j'avais connue assez particulièrement, et voulant laisser ignorer cette partie à ma nouvelle passion, il fallait la tromper.
Je lui dis que j'étais appelé à Versailles pour affaires essentielles concernant mon Spectacle, ce qu'elle crut pour le moment; mais comme elle avait un espion à sa solde, pour me suivre, elle sut le jour même tout ce que j'avais fait dans la journée. Fontenay-aux-Roses et les bois de Verrière furent choisis pour cette partie; nous dînâmes dans l'un et soupâmes dans l'autre. Le dîner fut très gai; mon ancienne conquête, qui était encore fraiche et ragoûtante, et qui aimait le vin de Champagne, m'en versait en me rappelant les bons moments que nous avions passés ensemble; mais il fallait profiter de la promenade. On se leva de table, on prit la route du bois; chacun sfy dispersa à son gré; nous y restâmes jusqu'à dix heures du soir, que nous rejoignîmes nos carrosses pour revenir à Paris, où nous arrivâmes à minuit.
Je reconduisis ma compagne et je rentrai chez moi. Je ne m'attendais certainement pas à l'orage qui se préparait : je trouvai Violentine couchée (c'était le nom de guerre que je lui avait donné); je me déshabillai, et je me glissai doucement auprès d'elle : car, par pure économie, nous n'avions qu'un lit pour nous deux. Je voulus l'embrasser, et lui faire de nouveaux mensonges sur mon prétendu voyage de Versailles ; elle n'y répondit que par plusieurs soufflets bien appliqués qu'elle me donna.
Violentine était forte et robuste; pour éviter la répétition des soufflets et autres voies de fait, je pris le parti d'abandonner le lit, et je passai le reste de la nuit sur une chaise où, me livrant à mes réflexions, je vis clairement que ma ruse était découverte. Dans cette position tout m'alarmait, le moindre mouvement de sa part me faisait craindre tout ce que cette femme était capable de faire dans sa fureur.
Enfin, le jour parut; je voulus rejoindre le lit pour la seconde fois, je fus encore plus mal reçu que la première; rien ne pouvait la calmer; repentir, excuses, protestations de ma part, tout fut inutile. Elle se jeta en bas du lit en chemise, et s'étant saisie d'une de mes épées, elle me proposa le cartel dans la chambre même où nous étions. Je m'armai de sang-froid, et croyant toujours que je pourrais faire tourner la chose en plaisanterie, je lui conseillai de remettre ce combat à l'après-dîner sur la brune. Je lui représentai le danger qu'elle courait de se mesurer avec moi par la supériorité des armes que j'avais sur elle; qu'il fallait, au moins, que je lui enseignasse la façon de se mettre en garde; enfin, qu'elle eût un habit et une épée pour se battre. Il n'était plus question que des leçons que je m'étais engagé à lui donner, pour se défendre; elle les reçut avec une fermeté peu faite pour son sexe.
Nos mesures prises, le rendez-vous donné pour neuf heures du soir, et une donation faite entre nous sous seing privé, de ce qui pouvait nous appartenir, au profit de celui qui survivrait à l'autre, en cas de mort, je l'abandonnai à ses réflexions, et j'allai concerter avec un ami le dénouement qui convenait à la pièce.
Comme le rendez-vous était donné pour neuf heures chez elle, et que nous devions même y souper avant le combat, nous convînmes, mon ami et moi, qu'il prendrait le temps que nous serions à table pour s'acquitter de la commission dont il était chargé.
J'allai ensuite chez un Fourbisseur faire arranger deux épées de mène longueur, dont les lames étaient de bois argenté, et revêtues d'un fourreau à l'ordinaire.
Je revins chez elle, sur la fin du jour, avec les deux épées et un habit que je lui avait fait faire précédemment pour jouer des rôles d'homme dans l'Opéra-Comique. Je la trouvai couchée sur son canapé, où de temps à autre elle poussait de gros soupirs, qui me donnaient lieu de croire qu'elle se repentait déjà d'avoir poussé la gageure si loin.
Ce silence dura une demi-heure, ensuite on servit, et nous
nous mîmes à table. Violentine, toujours dans la plus profonde rêverie, me lançait des yeux noirs, se mordait les lèvres, et ne mangeait point : moi je faisais tout le contraire.
J'essayai de mettre quelques propos en avant, pour la faire parler; je lui représentai encore l'affreuse chose à laquelle nous allions nous exposer, les suites fâcheuses qui pouvaient en résulter, et la douleur dont j'étais pénétré de sacrifier au point d'honneur tout ce qui faisait le bonheur et le charme de ma vie. Rien ne put la tirer du silence où elle était plongée; mais, fort à propos, nous entendîmes heurter à la porte. C'était mon ami, avec qui j'étais convenu le matin qu'il viendrait à l'heure du souper, sous la forme d'un Officier de Police, muni d'un ordre du Roi, m'arrêter pour cause et accusation de duel.
Mon ami joua son rôle à merveille; le mien fut de jouer la surprise, et de nier le fait pour lequel on venait m'arrêter. Mon adversaire, qui était dans la bonne foi, se montra dans ce moment peu digne du courage et de la valeur qu'elle avait montrés jusque-là; au contraire elle s'évanouit, elle mit en usage les supplications, les instances, jusqu'aux caresses que la peur lui suggérait, pour gagner le prétendu Officier; elle lui offrit une montre et un étui d'or, les seuls bijoux qu'elle possédait.
Mon ami, qui riait intérieurement de cette aventure burlesque, touché en même temps de l'agitation où il voyait cette femme, lui accorda un délai, c'est-à-dire, lui promit de suspendre l'exécution de l'ordre dont il était chargé, pour me donner, disait- il, le temps de solliciter et d'obtenir ma grâce, sous la condition que je resterais caché, dans les environs de Paris, pour quelque temps : il nous quitta en nous recommandant le plus grand secret.
La seconde nuit fut plus tranquille que la première, mais elle ne fut pas sans inquiétude de la part de Violentine : à chaque carrosse qu'elle entendait passer dans la rue, elle croyait qu'on venait pour m'enlever.
Mon domestique, aussi original dans son espèce que je
l'étais alors dans la mienne, et que j'avais mis dans la confidence, s'occupa toute la nuit à préparer ce qui nous était nécessaire pour le temps que nous devions passer à la campagne. Nous partîmes enfin dans un fiacre, à la pointe du jour, pour aller à une petite maison que j'avais à ma disposition à une lieue de Paris.
La route fut une alternative de pleurs, de reproches, de caresses et de soufflets, que le souvenir du sujet de notre querelle m'attirait. Nous arrivâmes à cette maison, où nous ne restâmes que trois jours qui se passèrent, tantôt bien, tantôt mal.
11 y avait dans le voisinage une petite paysanne, jeune et assez laide*, qui nous apportait du lait le matin; ce fut encore pour Violentine un sujet de jalousie, parce que je m'avisai de la complimenter sur la blancheur de ses dents et sur le beau noir de ses cheveux. Ce compliment, tout simple de ma part, me valut quelques soufflets, et à la petite fille, autant de coups de pieds dans le cul. Elle pleura beaucoup; mais je l'apaisai heureusement par le moyen d'un petit écu que je lui fis donner par mon domestique.
Ce même jour je reçus une lettre de mon ami conçue en ces termes :
« Vous pouvez, Monsieur, venir à Paris en toute sûreté. Un « homme, de qui vous ne vous douteriez pas, à ma sollicitation, « a obtenu votre grâce; je vous l'apprends avec bien du « plaisir. Soyez plus sage à l'avenir, et plus fidèle à la belle « Dame que j'ai vue chez vous. Présentez-lui mon hommage, « et soyez bien convaincu du véritable attachement avec « lequel je suis, etc. »
Nous revînmes à Paris : cette lettre calma pour quelques heures la pétulance de Violentine ; mais elle ne tarda pas à s'y livrer de nouveau.
Enfin, après huit jours de patience, excédé de toutes ses fureurs, je me séparai d'elle, pour m 'occuper d'affaires plus sérieuses. La direction des Spectacles de Lyon venait de m'être
accordée par le feu Duc de Villeroi, sous la condition que j'y établirais un Opéra. C'était le vœu du premier Magistrat de la ville, et de quelques personnes de distinction, qui, pour donner à Lyon plus de ressemblance avec Paris, avaient fait solliciter le Gouverneur pour avoir un Spectacle en musique.