NOUVELLE ENTREPRISE I
ce Spectacle, on y représentait une Tragédie. Celui qui faisait le premier rôle avait un bras de bois, dont il se servait bien adroitement dans les moments de repos en le plaçant derrière son dos : cette action paraissait même lui donner de la grâce ; mais dans les instants où il fallait agir, ce diable de bras s'échappait, s'en venait pendre par devant, et par le balancement qu'il faisait, excitait un ris général, aux endroits même où il fallait pleurer. Cependant cet adroit manchot avait trouvé le moyen de remédier à cet inconvénient. Chaque fois que le bras mutin se dérangeait, par un coup de la bonne main, qu'il faisait donner à propos sur le bras postiche, il le renvoyait vite à la place qu'il devait occuper, c'est-à-dire derrière son dos, où son poste était marqué. Un des camarades de ce comédien me dit qu'il était devenu si habile à ce jeu de Théâtre, que l'on venait plutôt pour voir l'exercice du bras que pour entendre l'acteur.
Le six Août, nous nous embarquâmes dans un Paquebot, qui nous passa en trois heures de Boulogne à Douvres. Nous arrivâmes à Londres, où j'eus une grande conférence avec le sieur Ricb. Il fut arrêté, iu que j'engagerais pour son compte tous les sujets nécessaires pour former une Troupe Française ; 2° que je serais chargé de la direction de cette Troupe ; 30 qu'il ferait seul toutes les avances, et qu'il me donnerait des honoraires convenables ; 4" que l'on ferait jouer alternativement des pièces du Théâtre Français et des pièces Anglaises.
Cet arrangement fait, j'engageai les meilleurs sujets que je pus trouver pour jouer à Londres depuis le mois d'Octobre 1 748, jusqu'au Carême de l'année 1749.
Je voyais régulièrement le sieur Ricb, et je lui faisais part de toutes mes opérations concernant notre entreprise. Quoique jusque-là je n'eusse pas la moindre raison de soupçonner aucun changement de sa part, je crus cependant devoir lui proposer de faire un traité par écrit pour assurer les appointements des acteurs et mes honoraires. Il me demanda quelque temps pour se consulter à cet égard, ce qu'il fit avec quelques Anglais de ses amis et quelques-uns de ses comédiens. Ceux-ci, pour leur
propre intérêt, lui conseillèrent de ne point s'engager avec moi, sous prétexte que cette association ne pouvait que lui faire beaucoup de tort et déplaire à la nation Anglaise. Le Sieur Rich me retira donc sa parole ; et ce contretemps, auquel je ne m'attendais pas, me fit chercher des expédients pour tirer parti des sujets que j'avais engagés.
Je m'adressai à M. Garrick (i) que je ne connaissais point alors. Je lui proposai de remplacer le sieur Rich. Il me refusa par des raisons que je ne pus qu'approuver; il me donna même des conseils dignes de toute la droiture et l'honnêteté que j'ai depuis bien éprouvées chez lui.
Dès ce moment, je me résignai à la Providence, à mon courage et à la bienveillance de la nation Anglaise. Je fis part à mes Protecteurs de ce qui s'était passé entre les deux Directeurs de Spectacles et moi. On me conseilla de suivre mon projet, c'est-à-dire, de faire l'établissement pour mon compte, de louer le petit Théâtre de Haymarket (2), et d'ouvrir une souscription. Tout cela fut exécuté; je louai le Théâtre, la souscription réussit, et je partis pour la France avec cinq cents louis provenant de cette souscription. De retour à Paris, je repris le logement que j'avais occupé chez Mademoiselle N... Les Acteurs que j'avais engagés pour Londres s'y rassemblaient; on y fit le Répertoire, et les répétitions des pièces que Ton devait jouer. Mademoiselle N... peu de jours après mon arrivée, partit pour aller passer la plus grande partie de l'Automne dans une petite terre que son père avait en Champagne ; et ce fut de là qu'elle m'écrivit les lettres suivantes.
(1) David Garrick né en 1718 à Lichtfield, en Angleterre. Il descendait, diton, d'un gentilhomme normand, La Garrigue, qui avait quitté la France à l'époque de la révocation de l'Edit de Nantes. •
Garrick, le plus grand acteur de son pays et peut-être de son temps, mourut de la pierre, le 20 janvier 1779, en laissant une fortune de près de quatre millions, qui en représenteraient aujourd'hui dix ou douze, et il fut enseveli à Westminster au pied du monument de Shakespeare. Il avait épousé une danseuse, Mlle Violetti, que l'on considérait comme la plus belle femme de l'Europe.
(2) Marché au Foin.