DU SIEUR P
Quelque temps avant la grande révolution que l'esprit philosophique a faite dans nos mœurs, c'est-à-dire, il y a quinze à vingt ans : lorsqu'il était encore reçu de rire un peu dans les Sociétés, et même à la Comédie; lorsque les femmes, qui font semblant aujourd'hui de lire Y Interprétation de la Nature, et pareils Livres scientifiques, lisaient de bien meilleure foi, Tançai et Néadarné, le Sopha, Misapouf (2), et quelques autres ouvrages de ce genre, qui ne s'attendaient guère à être remplacés par Y Encyclopédie , il existait à Paris un petit homme qui faisait les délices d'une société de Persifleurs. II était plus plaisant que Ragotin (3), non moins orgueilleux, aussi mauvais Poète ;
(1) Dans tout le corps du récit cette initiale P... désigne Poinsinet.
(2) Tançai et Neadarne, histoire japonaise. A Pékin (Paris), 1734 (par Crébilion fils).
Le Sopha, conte moral. A Pékin (Paris), 1745 (par Crébillon fils). Le Sultan {Misapouf et la Princesse Grisemine, Londres (Paris), 1746 (par l'abbé de Voisenon).
(3) I! est certain que si Scarron avait eu un pareil personnage à mettre en œuvre dans son Roman Comique, il eût éclipsé Ragotin. (M.)
et par un contraste bizarre, il alliait à la malice d'un singe l'imbécillité d'un oison; mais peu de personnes avaient le secret de son caractère de folie original. Quiconque ne l'eût vu que dans ses intervalles de raison, eût regardé ses aventures comme incroyables; cependant elles sont attestées par un si grand nombre de témoins, que la vérité doit faire passer sur la vraisemblance, parce que le merveilleux est moins dans les faits que dans le caractère singulier du personnage. En effet, il semblait que la nature eût pris plaisir à rassembler en lui ses caprices les plus étranges. Il lui échappait souvent des saillies assez heureuses, pour qu'on fut tenté de lui supposer de l'esprit; mais d'un autre côté, c'était une absence totale de sens commun, une ignorance qui tenait du prodige, et des prétentions plus étonnantes encore, parce qu'elles s'étendaient atout. Depuis son enfance, il n'avait lu que les romans nouveaux et les vers du Mercure dont il s'aidait merveilleusement pour composer ce qu'il appelait ses poésies. On conçoit que de pareilles lectures n'avaient pas peu contribué à sa profonde ignorance. Les usages de la vie, le cours ordinaire des choses, les bienséances du monde, tout lui était étranger, hors le secret de coudre de mauvaises rimes à de la prose. Joignez à toutes ces qualités une fatuité sans exemple, une poltronnerie qui ne peut se comparer à rien; enfin, une figure qui naturellement inspirait d'abord l'envie de rire à quiconque le voyait pour la première fois : vous aurez une idée assez juste de cet étrange petit homme. 11 se croyait aussi très plaisant, et il faut convenir qu'à bien des égards ce n'était pas la plus mal fondée de ses prétentions. Il avait dans le son de la voix l'inflexion emphatique d'un mauvais Comédien de Province ; on voyait dans toute sa démarche l'arrogance d'un Nain qui croit grandir à proportion qu'il tient la tête haute, qu'il élève en même temps ses sourcils, et qu'il se hausse sur ses pieds. Quoique les siens, petits, courts et ronds, ne parussent pas avoir été faits pour servir de base à un corps humain, il se piquait de danser avec grâce; il eût même été difficile de lui faire avouer qu'il pût