‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la Foire (volume 3)Chapitre 70 sur 96 · RENCONTRE D UN MAGICIEN · texte numérisé non relu

RENCONTRE D UN MAGICIEN

« de ne rien nier, et de ne rien affirmer témérairement. Ce qu'il « y a de sûr, c'est que j'ai vu ce même homme opérer des « choses extraordinaires. »

P..., ainsi préparé, l'Introducteur instruit au plus vite la Compagnie des opinions qu'il vient d'établir dans la tête du petit homme, et des moyens qu'il imagine pour tirer parti de son imbécile crédulité. On sert à souper. P... est placé entre le prétendu Magicien et l'Introducteur, qui devait lui servir de compère. On ne se permet aucune plaisanterie qui pût faire croire au petit homme que l'on avait le moindre dessein de s'amuser à ses dépens. Mais vers le milieu du repas, son ami, de l'air de surprise et de vérité le plus naturel, demande tout à coup à la Compagnie ce qu'est devenu P.. .

Tout le monde, affectant la même surprise, répond : « Mais « en effet, on ne l'a pas vu sortir, cela est fort singulier. Est-ce « qu'il se serait trouvé mal?» Les Domestiques, pénétrant les intentions de leurs Maîtres, entrent dans la plaisanterie et font semblant de chercher partout le petit homme. On les entend monter et descendre ; tous paraissent fort intrigués de cette disparition subite.

P..., lui-même, n'eut pas été sans effroi, si le Magicien, en lui serrant le genou, n'eut vite glissé dans son oreille : Ne dites mot, laisser-mot faire. Vous en verreç bien d'autres.

Enfin on suppose que P..., homme d'ordre et fort rangé, diton, a choisi le moment où la conversation était le plus animée pour s'éclipser, sans que personne y prit garde, afin de rentrer chez lui de bonne heure. On ne parle plus de lui. Il ne se tient d'abord que des propos très sensés et très raisonnables ; mais le Maître de la maison revient lui-même à P... pour en dire beaucoup de mal, et prie très sérieusement celui qui l'a introduit de ne pas l'amener davantage. L'Introducteur paraît très piqué du compliment. Il soutient que P... est homme de bonne compagnie, rempli de mérite et de talent, fait en un mot pour avoir ses entrées partout.

P..., qui croit n'être vu de personne, est enchanté d'avoir un

tel défenseur, il ne peut même s'empêcher d'en marquer sa joie au Magicien, et lui dit : «Que ne vous dois-je pas, Monsieur? « Sans vous, je n'aurais jamais été à portée de connaître mes « véritables amis. » Le Magicien lui promet de le prendre sous sa protection, et, pour lui donner une idée de son pouvoir, il le prévient qu'il va jeter sur tous les convives un esprit de vertige qui l'amusera.

Tout le monde entendait cette conversation, et paraissait ne rien entendre. Chacun en conséquence se livre au délire le plus complet. On paraît étouffer de fumée dans une salle ou il n'y a pas de feu, et l'on fait ouvrir toutes les fenêtres. On se parle, et on se répond en propos interrompus. Si quelqu'un demande à boire, on lui présente une serviette, et l'on offre du tabac à celui qui demande de l'huile. La joie du petit homme est inconcevable ; il se persuade qu'il est enfin vengé de tous les tours qu'on a pu lui faire.

On feint de trouver tout mauvais. L'Introducteur de P..., placé, comme on l'a dit, à côté de lui, est le premier à se verser un grand verre d'eau qu'il fait semblant de prendre pour un vin très fort en couleur. Il porte le verre sur ses lèv.es, y trouve un goût détestable, et, comme s'il était empoisonné, le jette au visage du petit homme, censé invisible. Celui-ci n'en est que mieux confirmé dans l'idée qu'il n'est vu de personne, ce qui le divertit beaucoup. Toute la Compagnie veut goûter de ce même vin qui a paru détestable. Chacun le trouve également mauvais, et P... est inondé de verres d'eau que l'on jette à sa place supposée vide.

Pour surcroît de galanterie, il se trouve encore exposé à recevoir plusieurs soufflets de quelques-uns de ses voisins, qui, feignant de prendre querelle, et d'en venir même aux voies de fait, ne pouvant s'atteindre, font leur champ de bataille de l'invisible P..., qui reçoit ainsi tous les coups destinés pour les combattants. Le petit homme endure tout avec la patience d'un Fakir, plus flatté de l'invivisibilité qui le rend témoin d'une pareille scène, que touché de ces petits accidents, qui lui démon-

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