‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la Foire (volume 3)Chapitre 81 sur 96 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

COMMENT P... NE PUT SE RENDRE A ^ASSEMBLEE DES COMÉDIENS QUI AVAIENT PRIS JOUR POUR REPETER UNE DE SES PIÈCES

Félicitez-moi bien, Messieurs, dit un jour P... à ses amis. « Enfin Ton va jouer ma pièce; j'ai la parole des Comé- « diens, et demain j'ai rendez-vous à leur Assemblée à onze « heures précises. » Un de ceux à qui P... apprenait cette bonne nouvelle, avait lui-même envie de faire jouer une pièce avant celle du petit homme, et il se promit bien de l'empêcher d'aller le lendemain à l'Assemblée. Ce fut précisément celui qui le félicita davantage, et qui l'exhorta le. plus sérieusement à ne pas manquer au rendez-vous.

Dans la joie qu'inspiraient au petit homme les magnifiques espérances qu'il fondait sur sa Comédie, on lui propose un souper qu'il accepte. On le mène dans un quartier de Paris des plus éloignés, chez des personnes qui s'étaient déjà diverties quelquefois aux dépens du Poète, et qui furent charmées de le recevoir. On tient table longtemps, et vers la fin du souper, on tourne exprès la conversation sur les accidents où l'on est exposé la nuit dans les rues. On raconte des histoires effrayantes d'assassinats et de vols. On parle d'une aventure tragique arrivée récemment dans le quartier même où l'on soupe.

L'imagination du petit homme, disposée à recevoir toutes sortes d'impressions, est si vivement ébranlée, que, pour rien au monde, il n'eut osé s'en retourner ce soir-là chez lui, dans réloignement où il se trouvait. Il avoue naïvement sa frayeur.

Tout le monde a l'air de la partager; on lui dit qu'on ne doit jamais combattre ces mouvements secrets, qui sont très souvent d'utiles pressentiments des plus grands malheurs. On le retient à coucher, lui et sa compagnie.

P..., soulagé de sa crainte, ne demande qu'une grâce : c'est qu'on ait l'attention de le faire éveiller le lendemain d'un peu bonne heure, pour qu'il ne manque pas l'Assemblée des Comédiens. On le lui promet, et, dans cette confiance, il s'endort. Pendant son premier sommeil, on s'empare de sa culotte, et l'on appuie fortement la pointe d'un canif sur les quatre principales coutures, de manière qu'elles pussent se rompre infailliblement le lendemain, et toutes à la fois au plus léger effort.

On croit bien qu'on ne fut pas fort soigneux d'éveiller le petit homme à l'heure qu'il avait demandé qu'on l'éveillât. Comme il avait donné la veille ample carrière à son appétit, qui n'était pas médiocre, il ne s'éveilla de lui-même que vers les dix heures. Étonné qu'il fut si grand jour : « Comment, Messieurs, dit-il, « en s'élançant hors du lit, il me paraît que je n'avais qu'à « compter sur vous. » II s'approche d'une pendule, et voit, en frémissant, que dix heures vont sonner : « Vite, un Perruquier, « crie le petit homme, je n'ai pas un instant à perdre. » Le Perruquier arrive, et comme il faisait assez chaud, notre Poète reste en chemise tout le temps qu'on met à l'accommoder. Cependant, par ses impatiences, il déconcertait le malheureux Perruquier, en lui disant, à toutes minutes : « Mais finissez donc, vous « voyez que je n'arriverai jamais. »

Enfin sa toilette achevée, il vole à sa culotte, et voulant y passer une jambe, voilà qu'elle se sépare en deux parties. C'était la perfidie la plus propre à faire perdre à l'infortuné petit homme le peu qui lui restait de raison. « Morbleu, Messieurs, « s'écria-t-il, le tour est abominable, et je ne vous le pardonne- « rai de ma vie. Il s'agit de ma pièce, de ma gloire, de l'affaire « la plus essentielle pour moi, et c'est ainsi que vous me traitez. « Mais vous en aurez le démenti. Je me rendrai mort ou vif à « l'Assemblée. » Il court à la cuisine, suppliant à genoux la

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