CHAPITRE XVI
AUTRE SOUPER MAGIQUE, OU P... APPREND (COMME SOSIE^ NON SANS BEAUCOUP DE SURPRISE, QU'lL N'EST PAS LUI, MAIS UN AUTRE
Le Cabaliste Portugais exerçait sur l'imagination de son novice Rosecroix un si grand empire, qu'enfin il crut devoir lui découvrir qu'il s'était trompé jusqu'alors, en se regardant comme ce vilain petit être, ridicule et difforme, à qui l'on avait donné le nom de P... ; que son véritable nom était Policarte; qu'il était fils d'un célèbre Magicien, mais que des Enchanteurs, ennemis de son père, et jaloux de son pouvoir, l'avaient enlevé au berceau; que, pour mieux cacher leur larcin, ils l'avaient substitué au fils du bonhomme P..., espèce d'imbécile que l'habitude lui avait fait regarder comme son père; que ce bon homme ne s'était jamais douté de la métamorphose, parce que les mêmes Enchanteurs lui avaient donné, par magie, la ressemblance la plus exacte avec l'enfant hideux qu'il représentait.
Ensuite, pour consoler un peu son amour-propre, on lui dit que, s'il pouvait paraître un moment sous sa véritable forme, peu de femmes à Paris pourraient le voir impunément. Le petit homme brûlait d'envie de se manifester, ne fut-ce que pour un instant, sous cette figure charmante dont on lui donnait une si noble idée. Acosta ne fit que prononcer, en grimaçant, sur sa tète, quelques paroles magiques, et soudain on se récria, tout d'une voix, sur sa merveilleuse beauté. P..., enivré de louanges, cherchait des yeux un miroir pour juger lui-même de cette étonnante métamorphose ; mais le Magicien le prévint qu'il ne ver-
rait point ce grand changement; que sa curiosité ne pouvait être satisfaite, tant que le terme de son enchantement ne serait pas arrivé; qu'il n'avait qu'un seul moyen pour accélérer cet heureux moment, que c'était de se pénétrer d'une juste horreur pour l'individu malencontreux dont il avait gardé si longtemps le masque, et d'en dire partout beaucoup de mal; qu'enfin, à cette condition, il ne tarderait pas à se retrouver sous les traits du beau Policarte. •
On manque ici de termes pour peindre la comique fureur dans laquelle le petit homme entra contre le maussade personnage qu'il était contraint de représenter, c'est-à-dire, contre luimême. 11 ne parlait qu'avec le plus grand mépris du vilain petit homme dont il avait le malheur de porter ainsi la figure. Son enthousiasme alla jusqu'à lui inspirer des Vers qui commençaient ainsi :
Ce petit P..., cet Être impertinent,
Toujours mystifié, toujours plus insolent, etc.
A chaque Épigramme de cette force, il se regardait dans une glace, et il était bien assez fou pour se persuader qu'en effet il embellissait à vue d'œil. Aussi ne manquait-on pas de lui faire de temps en temps quelque compliment sur les changements sensibles qu'on feignait d'apercevoir dans toute sa figure. Les femmes principalement paraissaient en rafoler, et l'on vit le moment où le pauvre maléficié, trop faible encore pour supporter tant de gloires, les aurait priées sérieusement de modérer un peu leurs bontés pour lui.