‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 1 sur 36 · TH£C · texte numérisé non relu

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et ne parle pas du tout de sa famille, qu'il jugeait sans doute trop peu digne de lui. Entre un bolanger et un directeur de théâtre la distance était trop grande.

Il se contente de dire qu'orphelin à huit ans, il fut recueilli par un oncle, resta chez lui jusqu'à quinze ans, et entra ensuite chez la duchesse de Berry. Dans quelles conditions? Il se garde bien de nous l'apprendre. Probablement comme domestique.

La mort de la duchesse de Berry en 1719, lui enleva une protectrice dont il avait grand besoin, mais le libéra d'une situation humiliante qui ne lui plaisait guère. Maître de son temps, il se consacra à l'amour, avant de se consacrer au théâtre, ce qui était un peu la même chose.

Ses débuts d'amoureux, qu'il raconte d'ailleurs, comme on va le voir, avec beaucoup de verve, laissent à désirer au point de vue de la morale, même la moins sévère. Et encore il ne dit pas tout. On peut invoquer à son excuse les habitudes du temps. La plupart des jeunes gens de la condition de Monnet, et même parfois d'une condition plus élevée, faisaient leur stage comme greluchons (1).

Les loisirs que lui laissaient ses aventures passionnelles, Monnet les réservait à diverses professions qui ne semblent pas lui avoir rapporté beaucoup. La moins intermittente fut celle de littérateur. A travers ce qu'il dit dans ses Mémoires, sans insister et même sans préciser, on entrevoit qu'il écrivit et édita des ouvrages très libres, vendus en général sous le manteau, et ce qui semble le prouver c'est cet extrait du Registre de la Bastille, de 1660 à 1789 (2) :

(1) Nous leur donnons aujourd'hui un autre nom, emprunté au monde aquatique.

(2) Bibliothèque Nationale, €M", Nouvelles acquisitions françaises, N° 1891.

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Marly le financier Samuel Bernard), composé par Meunier de Ouerlon d'après les notes que lui fournit Monnet. Celui-ci se fit l'éditeur de l'ouvrage, qui se vendait 12 livres et qui dut lui rapporter d'assez beaux bénéfices.

Cependant, comme le métier de libraire ne lui paraissait pas assez sûr et qu'il ne tenait pas sans doute à s'exposer à un nouvel emprisonnement, il se tourna vers une autre voie et, au mois de mars 1743, il se fit donner le privilège de l' Opéra-Comique, enlevé au sieur Pontau.

Ce Pontau avait été directeur de l' Opéra-Comique de 1727 à 1732 et de 1734 à 1743 (1). Sa situation, depuis cinq ou six ans, n'était rien moins qu'encourageante pour ceux qui aspiraient à le remplacer. « Le 19 mai 1738, il se trouve redevable envers Thuret (directeur de l'Opéra) de 7.596 livres 5 sols; celui-ci lui accorde deux ans pour payer. Par un compte du 8 avril 1740, sa dette se monte à la somme de 20.546 1. 5 s., sur laquelle Thuret lui remet 5.000 1. Par un autre compte du 11 octobre 1742, à 55.546 1. 5 s., sur lesquelles Thuret lui en remet 10.000. Après la foire Saint-Germain de 1743, elle remonte à 53.046 1. 5 s. Thuret le fait alors saisir. Pontau soulève mille difficultés pour empêcher la vente; nous ignorons si elle eut lieu. Le 28 mars 1743, Thuret passe, moyennant redevance annuelle de 12.000 1., un bail de six ans à Monnet, qui est mis en possession de la loge de Pontau, en vertu d'un ordre du roi (2). »

(1) Il succédait en 1727 à Honoré, chandelier de son métier et qui avait peu réussi comme directeur. En 1732, il céda son privilège a Devienne qui, s'étant ruiné, le lui rétrocéda en 1734.

(2) Jules Bonnassies. Les Spectacles forains et la Comédie-Française. Paris, 1875, p. 48.

Il fallait vraiment avoir confiance en son étoile pour prendre une succession aussi embarrassée.

Avant de dire par quelles réformes, aidées de beaucoup de chance, Monnet parvint à relever un spectacle qui en fait de public attirait surtout les huissiers, il convient de donner quelques détails, qui pourront ne pas manquer d'intérêt, sur ce théâtre de l' Opéra- Comique, qui était en réalité le théâtre des foires Saint- Germain et Saint-Laurent.

Les foires Saint-Germain et Saint-Laurent ont été les plus importantes du Paris d'avant la Révolution. Aucune de celles qui existent aujourd'hui ne peut donner l'idée de leur vogue.

Elles étaient très anciennes. Les premiers documents qui en fassent mention sont de il 76 pour la foire Saint-Germain et de 1344 pour la foire Saint- Laurent, mais ce n'est que dans les dernières années du XVIe siècle que des comédiens, si on peut leur donner ce nom, commencèrent à s'y installer.

« En 1595, Jehan Gourtin et Nicolas Poteau, chefs d'une troupe ambulante, donnèrent des représentations à la foire Saint-Germain. Leur succès mécontenta les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, qui, s'appuyant sur d'anciens privilèges, voulurent faire fermer leur théâtre. Les Parisiens, que Jehan Courtin et Nicolas Poteau ' divertissaient fort, désapprouvèrent bruyamment les prétentions des acteurs de l'Hôtel de Bourgogne et leur témoignèrent leur mécontentement par des huées et des sifflets. On dit même que quelquesuns d'entre eux furent roués de coups par ce public peu tolérant. Bien plus, le Ghâtelet de Paris, que les corné-

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les plus spirituels, mais que je mets ici par ordre de date. //

Parmi les singes qui se distinguèrent à la foire Saint- Germain, le plus connu est le singe de Brioché, Fagotin. On sait que Cyrano de Bergerac, se croyant insulté par lui, le tua d'un coup d'épée (i).

Les rats acrobates, à la même époque, ne montraient pas moins de talent et n'obtenaient pas moins de succès. Il y en avait qui, debout sur leurs pattes de derrière, marchaient sur la corde, en tenant un petit balancier. D'autres, au son des violons, esquissaient sur une table un pas de ballet, avec autant de grâce que des ballerines de l'Opéra. Un rat blanc de Laponie dansait la sarabande, comme un Espagnol, et on ne payait que 15 sols pour assister à ce spectacle.

Peuplée de montreurs de marionnettes ou d'animaux, de gargotiers, de cabaretiers, de chanteurs ambulants, de paradistes - - sans compter les marchands et les filous - - la foire Saint-Germain, plus encore que la foire Saint-Laurent, constituait à cette époque, c'est-àdire vers le milieu du XVIIe siècle, pour les Parisiens et les Parisiennes, un spectacle très apprécié et qui ne manquait pas d'amateurs.

Loret, dans sa Gazette du 22 février 1664, annonce les curiosités de tout genre qui y excitaient l'admiration un peu naïve et facile à contenter des badauds :

(1) Dans l'opuscule, Combat de Cirano de Bergerac contre le singe de 'Brioché (dont on ne connaît pas d'édition plus ancienne nue celle de 1704, à Paris, chez Maurice Rebuffe le Jeune, mais qui dut être imprimé pour la première fois vers 1654), Fagotin est ainsi dépeint : « Ce singe était gros ainsi qu'un pâté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable; Brioché l'avait coiffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachait les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avait ceint le col d'une fraise à la Scaramouche, il lui faisait porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de passements et d'equillettes. Il lui avait concédé un baudrier où pendait une lame sans pointe. » Contre le redoutable Cyrano cette lame sans pointe lui servit de parade et non pas de défense.

Citrons, limonades, douceurs, Arlequins (i), sauteurs et danseurs, Outre un géant dont la structure Est prodige de la nature ; Outre les animaux sauvages, Outre cent et cent batelages, Les Fagotins et les guenons, Les mignonnes et les mignons, On voit un certain habile homme (Je ne sais comment on le nomme) Dont le travail industrieux, Fait voir à tous les curieux, Non pas la figure d'Hérodes, Mais du grand colosse de Rhodes, Qu'à faire on a bien du temps mis.

Les hauts murs de Sémiramis, Où cette reine fait la ronde; Bref les sept merveilles du monde Dont très bien les yeux sont surpris; Ce qu'on peut voir à juste prix.

C'est en 1678, et à la foire Saint-Germain, que pour la première fois s'établit un véritable théâtre forain. Il avait comme fondateurs et comme directeurs, Charles et Pierre Alard, deux célébrités de la banque et du tréteau.

« Les frères Alard, étaient fils d'Alard, qui prenait la qualité de baigneur-étuviste du Roi.

Alard l'aîné (Charles), était grand et bien fait, et a passé pour le plus habile sauteur et le plus grand pantomime de son temps. Il paraissait toujours sous l'habit de Scaramouche, et il en exécutait la danse supérieurement.

(1) Scarron constate déjà la présence et le succès de ce personnage à la foire Saint-Germain de \6g3 :

Que ce ridicule Harlequin Est un grand amuse coquin!

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cloche pour les forains, mais ils ne s'en aperçurent que quelques années plus tard.

La Comédie-Française ne les considérait encore que comme des concurrents peu dangereux. Cependant peu à peu les troupes foraines s'organisaient, dirigées par les frères Alard, dont nous avons déjà parlé, par Alexandre Bertrand (1684-1723), Moritz von der Beck dît Maurice (1688-1694) (1), Jeanne Godefroy, sa veuve (1694-1709), Christophe Selles (1701-1709) (2), Louis Nivellon (1707-1711) (3), Louis-Gauthier de Saint- Edme et Marie Duchemin, sa femme (1711-1718) (4), le chevalier Jacques de Pellegrin (1711-1718) (5), Jean- Baptiste Constantini dit Octave (1712-1716) et Catherine von der Beck, fille de Maurice et de Jeanne Godefroy (1712-1718).

La reproduction d'une affiche du temps, donnera une idée des spectacles qu'offraient au public ces directeurs, dans les dernières années du XVIIe siècle ou au début du XVIIIe.

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