CHAPITRE VII
RÉFORME DE l'aNCIEN OPÉRA-COMIQUE, ET FONDATION D'UN NOUVEAU
A cette époque, au mois de Mars 1743, me croyant les talents nécessaires pour la conduite d'un Spectacle, par les secours de deux amis que j'avais dans la finance, et qui me prêtèrent 20000 liv., j'obtins de M. Thuret. alors Directeur de l'Opéra, le privilège de l'Opéra-Comique pour six années, moyennant 15 000 liv. par an, dont il fallait être tributaire.
Ce Spectacle, enfant de la gaieté française, le berceau et l'école de plusieurs sujets qui se sont distingués ensuite sur nos grands Théâtres, avait ruiné tous mes prédécesseurs. Le sieur Pontau (1), alors possesseur du privilège, homme d'esprit, mais faible et peu propre aux détails d'une pareille direction, avait laissé tomber ce Spectacle dans un si grand avilissement, qu'il en avait absolument éloigné la bonne compagnie.
La livrée y était en possession du Parterre; elle décidait des pièces, sifflait les Acteurs, et quelquefois même ses Maîtres, quand ils s'avançaient trop sur le devant de la scène. Les Loges des Actrices étaient ouvertes à tout le monde; la Salle, le
(1) Boizard de Pontault (Claude Florimont), né à Rouen. On lui attribue entre autres pièces : arlequin Atys, parodie de l'Atys, de Lulli et Qiiinault (Théâtre Italien, 22 janvier 1726); l'Heure du Berger, comédie en un acte en vers (Théâtre Français, 12 novembre 1737); le Rival secrétaire, comédie en un acte en vers (Théâtre Français, 12 novembre 1737). Cette pièce a été également attribuée à Desforges.
Boizard de Pontault dirigea plusieurs troupes en province.
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la meilleure troupe de la Province, celle du sieur du Chemin (i) à Rouen, où était le sieur Préville (2) qui remplissait déjà, avec distinction, l'emploi de premier Comique. J'en voulus juger par moi-même, et j'allai à Rouen. Les talents, l'esprit, le naturel, et la gaîte de cet Acteur, firent une si grande impression sur moi que je n'étais plus occupé que des moyens de l'attacher à mon Spectacle. Je le laissai le maître de ses appointements et de faire tout ce qui pourrait lui être agréable dans la place qu'il occuperait. Aussi flatté de ces avantages que pressé du désir d'être à Paris, il s'engagea pour la Foire Saint-Laurent (3 1.
(1) Pierre-Jacques Duchemin, acteur de la Comédie-Française comme son père, (qui excellait dans les rôles de financier) mais avec beaucoup moins de talent. Il y avait débuté le 3 juillet 1724, et avait été reçu a demi-part en janvier 1725, mais son insuffisance le fit congédier par ordre de la Cour à la clôture de 1730, avec une pension de 5oo livres. Il courut alors la province comme acteur ou chef de troupe, n'y réussit guère mieux qu'à Paris, et mourut fou le 3 février
(2) Pierre-Louis Dubus, dit Préville, né à Paris, le 17 septembre 1721, rue des Mauvais-Garçons, faubourg Saint-Germain, joua pendant plusieurs années en province, a Dijon, Rouen, Strasbourg, etc , avant de débuter à la Comédie- Française, le 20 septembre 1753, par le rôle de Crispin dans le Légataire universel.
« Préville était chéri du public de Rouen : il n'entrait jamais en scène sans être couvert d'applaudissements, et les amateurs de spectacle de la capitale de la Normandie le comblaient d'éloges. Au milieu de cette approbation générale, un vieillard, toujours en habit noir, s'approchait de Préville, le regardait avec un sourire de pitié, remuait la tête, haussait les épaules, levait la main droite qu'il avançait vers lui en agitant l'index, et il se retirait sans prononcer une parole. Préville rit d'abord de cette singularité, mais la persévérance de son auteur le rendit curieux d'en connaître le motif, et il pria le vieillard de le lui apprendre : « Monsieur, lui répondit-il, vous étiez fait pour être un grand comédien; si vous n'y prenez garde, vous ne serez qu'un saltimbanque. » 11 entra ensuite dans des détails sur la nature des rôles que jouait Préville, et il lui démontra qu'il négligeait la vérité du débit, qu'il manquait aux bienséances, pour s'abandonner a des lazzis qui lui valaient les applaudissements de la multitude et le blâme des connaisseurs. Cet acteur, qui avait de l'intelligence et un jugement sain, qualité précieuse et beaucoup plus rare que l'esprit, quoique Préville n'en manquât pas, apprécia les avis de ce sage Aristarque, qui était un vieux procureur, d'une expérience consommée dans l'art théâtral; et dès ce moment il se laissa guider par lui. » Les Faites de la Comédie-Française, par Record aîné. Paris, 1S21, t. I, p. 184.
(3) Elle se tenait sur un vaste terrain de cinq arpents, entouré de murs, qui
Je fis alors la découverte d'un Opéra-Comique qui avait pour titre le Pucelage ou la Rose, production de la jeunesse de M. Piron, dont on n'avait voulu permettre ni l'impression ni la représentation à Paris, et qu'on avait laissé jouer une seule fois sur le Théâtre de Rouen (i).
garda longtemps le nom d'Enclos de la Foire de Saint- Laurent, et qui s'étendait entre le couvent de Saint-Lazare et celui des Récollets. Ouverte par le Châtelet ayant à sa tête le lieutenant de police, elle commençait le 28 juin pour finir le dernier jour de septembre. Les Prêtres de la Mission ou de Saint Lazare, au profit de qui elle fonctionnait, y avaient fait construire, pour les louer, des loges et des boutiques fermées, le long de rues plantées d'arbres. On y trouvait, comme à la foire Saint-Germain, avec un grand nombre de filous, des marchands, des cabaretiers et des baladins. Les petits spectacles y abondaient.
De plus en plus délaissée depuis l'époque où les nouveaux boulevards commencèrent à attirer les Parisiens désireux de se distraire, la foire Saint-Laurent fut fermée en 1775. Elle retrouva en 1778 un regain de vogue et fut définitivement supprimée en 1789.
(1) Avec un nouveau titre, les Jardins de l Hymen ou la Rose, cet opéra-comique en un acte, avec prologue, fut joué à la foire Saint-Germain, le 5 mars 1744. Le Dictionnaire des Théâtres de Paris, de d'Aiguebere et des frères Parfaict (Paris, 1767, t. III, p. 115) va nous dire à la suite de quelle circonstance la représentation, longtemps interdite, put être autorisée.
a Beaucoup de personnes ont cru que M. Le Sueur, jeune homme de beaucoup d'esprit, qui a présenté la pièce au théâtre, avec quelques changements a sa façon (il avait eu comme collaborateur dans cette revision, Favart et La Garde) en était le véritable auteur. Quoiqu'elle ait eu assez de succès, cependant, en la faisant imprimer, il a eu la modestie de ne pas vouloir la mettre sous son nom : on sait effectivement qu'elle est de M. Piron, et qu'elle aurait paru dès la foire Saint-Laurent 1726, si des difficultés que l'auteur essuya à la Police ne l'eussent obligé à renoncer à ce dessein.
M. l'abbé Chérier (Cherrier, auteur d'un recueil intitulé Polissomana) alors chargé de l'examen des ouvrages de théâtre, rendit le témoignage suivant dans sa lettre du 16 août 1726 (au lieutenant de police) :
a La pièce intitulée la Rose, pastorale comique, représente allégoriquement une jeune fille indécise sur le choix de plusieurs amants, et qui ne se détermine que par l'inspiration de l'hymen : ainsi la conduite de la pièce ne mené qu'a une décence et une régularité qu'il est difficile de critiquer.
Le nom et le titre de la Rose ne jette aucune idée sale par lui-même : on dit tous les jours, dans le commerce du beau monde, cueillir la rose, quand on parle d'un galant quia saisi les premières faveurs d'une jeune personne; ainsi on ne peut pas attaquer le titre.
11 n'en est pas de même des autres termes qui sont répandus dans la pièce et qui peuvent faire naître quelques applications dangereuses; ces termes sont : Rose, Jardin, Houlette, voir le Loup. Je ne croit, pas qu'il faille les retrancher par
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l'une, mis par devant, faisait la soubreveste, et l'autre tout simplement formait le doliman. Au défaut de turban, dont il n'était pas mieux pourvu que d'habit, il s'en était fait un avec une vieille culotte. Malheureusement pour le pauvre Comédien, dans un moment d'action, un fourreau de la culotte s'étant détaché tout d'un coup, au lieu de turban qu'elle était, elle devint un bonnet à la dragonne.
De retour à Paris, je ne m'occupai plus que de mon Spectacle ; orchestre, ballet, rien ne fut négligé, et j'en fis l'ouverture le 8 Juin 1743, par le Coq du Village (1).
fait l'Examinateur, que le voile de l'allégorie était si heureusement tissé qu'il n'y avait pas le petit trou par où l'on pût voir de la nudité.
« M. Hérault ne veut pas branler de derrière le rideau, sans se vouloir imaginer que ce rideau sera bien plus devant les yeux des spectateurs, qu'il ne peut être dans l'idée des lecteurs. Mon théâtre représente un jardin, au milieu duquel est un rosier; la rose éclate au-dessus de ce rosier et frappe les regards des spectateurs. Tout cela répand une innocence continuelle sur tout ce qui se dit. Des bergers se disputent comme une faveur innocente un bouquet offert par la plus jolie bergère du hameau, lieux communs des naiseries pastorales. Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de vouloir bien donner des ordres plus doux que ceux de M. Hérault.
Sœpc premenle T)eo, fert Deus aller opem.
« Un grand Roi, très chrétien, ne dédaigna pas de secourir Molière dans un pareil cas, à l'occasion du Tartuffe, et cependant la même différence qui se trouve à mon désavantage entre les deux auteurs, se trouve à mon avantage entre les matières, et les conséquences des deux pièces... »
Enfin, M. l'abbé Raguet, à la décision duquel l'affaire fut renvoyée par le Ministre, déclara que la pièce n'était pas propre à être représentée. » L'Auteur, dit-il, connaît son théâtre, c'est un génie aisé et très inventif. Son objet l'a entraîné, mais pourquoi l'a-t-il choisi cet objet perpétuel ?... J'en suis fâché, continue-t-il, car il me paraît que son talent n'a pas besoin de tels secours pour briller. »
On peut présumer que ces refus, qui au fond sont très honorables à l'auteur, ont servi à le dégoûter de l'Opéra-Comique, et l'ont déterminé à s'attacher à un spectacle plus propre à acquérir de la réputation. A l'égard de la pièce, il semble que l'événement a pleinement justifié M. Piron ; elle a été représentée sans qu'on y ait fait aucun retranchement, pas même ceux que l'ancien Censeur de la Police avait indiqués; imprimée de même, et reçue avec beaucoup d'applaudissements. »
(I) Le Coq du village, opéra-comique en un acte, par Favart, avait été joué
trois sujets étaient dirigés par M"e Salé d), MM. Dupré (2) et Lâni; l'orchestre par M. Rameau; les décorations et les habits par M. Boucher.
Cette Foire, qui fut soutenue par des débuts, et par plusieurs nouveautés de M. Favart, attira un concours de monde étonnant. Dans les débuts, Préville joua, entre autres, le rôle de
(I) Mlle Salle avait débuté en 1718 dans un opéra-comique de Lesage, la Princesse de Carisme, dont la première représentation eut lieu cette année à la Foire Saint-Laurent. Reçue quelques années plus tard à l'Opéra, elle trouva le moyen d'y briller à côté de la Camargo. Sa vogue était si grande que le financier Samuel Bernard lui donna vingt-quatre mille livres pour avoir dansé, non pas devant le buffet, mais devant la table, à la noce du président Mole, son gendre.
Brouillée avec la direction de l'Opéra qui ne partageait pas ses théories sur la réforme du costume dans les ballets, elle se réfugia en Angleterre et elle fit jouer à Londres en 1734 deux ballets de sa composition, Ariane et Bacchus. et Pygmalion.
Revenue à l'Opéra elle y retrouva ses anciens succès, et Voltaire lui dédia ces vers :
De tous les cœurs et du sien la maîtresse Elle allume des feux qui lui sont inconnus.
De Diane c'est la prêtresse
Dansant sous les traits de Vénus.
Elle fut jugée avec moins d'indulgence dans l'épigramme suivante d'un de ses anciens amants, Gentil Bernard :
Sur la Salle, la critique est perplexe :
L'un va disant qu'elle a fait maint heureux ;
L'autre répond qu'elle en veut à son sexe;
Un tiers prétend qu'elle en veut à tous deux.
Mais c'est à tort que chacun la dégrade :
De sa vertu pour moi je suis certain. [pas...
Resnel (le marquis de Nesle, son amant) soutient qu'elle n'est
La Grognet (danseuse à l'Opéra-Comique) dit qu'elle n'est pas...
Mlu Salle quitta définitivement le théâtre en 174 1 ,
(2) Dupré dit le grand, un peu à cause de son talent, et beaucoup à cause de t taille. Il fut, avant Vestris, le danseur le plus célèbre de son temps.
Ah! je vois Dupré qui s'avance :
Comme il développe ses bras !
Que de grâces dans tous ses pas!
C'est vraiment le dieu delà Danse.
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lait se défaire en ma faveur, et je fis de nouveaux préparatifs pour la Foire Saint-Laurent. Mais M. Berger, nouvellement pourvu de la direction de l'Opéra, fit résilier mon bail huit jours avant l'ouverture de cette même Foire, le fit passer à son nom, et le fit valoir pour son compte, sans qu'il me fût donné aucun dédommagement pour les avances que j'avais faites.
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scène. Dans le nombre il y en a qui méritent la préférence, telle que celle-ci.
Je m'étais engagé, par pure complaisance, dans une partie de campagne où se trouvait une femme que j'avais connue assez particulièrement, et voulant laisser ignorer cette partie à ma nouvelle passion, il fallait la tromper.
Je lui dis que j'étais appelé à Versailles pour affaires essentielles concernant mon Spectacle, ce qu'elle crut pour le moment: mais comme elle avait un espion à sa solde, pour me suivre, elle sut le jour même tout ce que j'avais fait dans la journée. Fontenay-aux-Roses et les bois de Verrière furent choisis pour cette partie; nous dînâmes dans l'un et soupâmes dans l'autre. Le dîner fut très gai; mon ancienne conquête, qui était encore fraîche et ragoûtante, et qui aimait le vin de Champagne, m'en versait en me rappelant les bons moments que nous avions passés ensemble; mais il fallait profiter de la promenade. On se leva de table, on prit la route du bois; chacun s'y dispersa à son gré; nous y restâmes jusqu'à dix heures du soir, que nous rejoignîmes nos carrosses pour revenir à Paris, où nous arrivâmes à minuit.
Je reconduisis ma compagne et je rentrai chez moi. Je ne m'attendais certainement pas à l'orage qui se préparait : je trouvai Violentine couchée (c'était le nom de guerre que je lui avait donné); je me déshabillai, et je me glissai doucement auprès d'elle : car, par pure économie, nous n'avions qu'un lit pour nous deux. Je voulus l'embrasser, et lui faire de nouveaux mensonges sur mon prétendu voyage de Versailles ; elle n'y répondit que par plusieurs soufflets bien appliqués qu'elle me donna.
Violentine était forte et robuste ; pour éviter la répétition des soufflets et autres voies de fait, je pris le parti d'abandonner le lit, et je passai le reste de la nuit sur une chaise où, me livrant à mes réflexions, je vis clairement que ma ruse était découverte. Dans cette position tout m'alarmait, le moindre mouvement de sa part me faisait craindre tout ce que cette femme était capable de faire dans sa fureur.
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nous mîmes à table. Violentine, toujours dans la plus profonde rêverie, me lançait des yeux noirs, se mordait les lèvres, et ne mangeait point : moi je faisais tout le contraire.
J'essayai de mettre quelques propos en avant, pour la faire parler; je lui représentai encore l'affreuse chose à laquelle nous allions nous exposer, les suites fâcheuses qui pouvaient en résulter, et la douleur dont j'étais pénétré de sacrifier au point d'honneur tout ce qui faisait le bonheur et le charme de ma vie. Rien ne put la tirer du silence où elle était plongée; mais, fort à propos, nous entendîmes heurter à la porte. C'était mon ami, avec qui j'étais convenu le matin qu'il viendrait à l'heure du souper, sous la forme d'un Officier de Police, muni d'un ordre du Roi, m'arrêter pour cause et accusation de duel.
Mon ami joua son rôle à merveille; le mien fut de jouer la surprise, et de nier le fait pour lequel on venait m'arrêter. Mon adversaire, qui était dans la bonne foi, se montra dans ce moment peu digne du courage et de la valeur qu'elle avait montrés jusque-là; au contraire elle s'évanouit, elle mit en usage les supplications, les instances, jusqu'aux caresses que la peur lui suggérait, pour gagner le prétendu Officier; elle lui offrit une montre et un étui d'or, les seuls bijoux qu'elle possédait.
Mon ami, qui riait intérieurement de cette aventure burlesque, touché en même temps de l'agitation où il voyait cette femme, lui accorda un délai, c'est-à-dire, lui promit de suspendre l'exécution de l'ordre dont il était chargé, pour me donner, disait- il, le temps de solliciter et d'obtenir ma grâce, sous la condition que je resterais caché, dans les environs de Paris, pour quelque temps : il nous quitta en nous recommandant le plus grand secret.
La seconde nuit fut plus tranquille que la première, mais elle ne fut pas sans inquiétude de la part de Violentine : à chaque carrosse qu'elle entendait passer dans la rue, elle croyait qu'on venait pour m'enlever.
Mon domestique, aussi original dans son espèce que je
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accordée par le feu Duc de Villeroi, sous la condition que j'y établirais un Opéra. C'était le vœu du premier Magistrat de la ville, et de quelques personnes de distinction, qui, pour donner à Lyon plus de ressemblance avec Paris, avaient fait solliciter le Gouverneur pour avoir un Spectacle en musique.
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prit (1). Chaque jour on donnait de nouvelles pièces, et ce Spectacle fut varié et suivi jusqu'à Pâques. Mais peu de temps après m'apercevant que les recettes n'égalaient pas les dépenses, et qu'elles deviendraient encore moins bonnes pendant l'Été, je pris le parti de mener à Dijon, pour quatre mois, un détachement de mon Spectacle, c'est-à-dire, la Comédie et l'Opéra-Comique.
Je partis à la tête démon petit corps de troupe, le 26 mai 1746. Je ne peindrai pas notre départ de Lyon, notre embarquement sur la Saône, notre arrivée à Dijon, aussi bien que le célèbre auteur du Roman Comique a décrit l'entrée des Comédiens
Marivaux prit alors son ouvrage, et y lut quelques endroits du rôle de Sylvla. Celle-ci fut ravie de l'entendre, n Ah! Monsieur, s'écria-t-elle avec chaleur, vous me faites sentir toutes les beautés de mon rôle ; vous éclairez mon âme : vous lisez, comme je voulais, comme je sentais qu'il fallait jouer; vous êtes le Diable ou l'auteur de la pièce. »
(1) La Chercheuse d'esprit, opéra-comique en un acte, par Favart, joué pour la première fois à la foire Saint-Germain le 20 février 1741.
« Les principaux vaudevilles de cet opéra-comique furent parodiés par un jeune bel esprit qui crut que pour donner plus de vogue à ses couplets, il devait les rendre très méchants. Il prit pour objet de ses satires toutes les actrices qui jouaient alors dans la pièce qu'il parodiait, et les déchira cruellement. Ces pauvres victimes de la licence poétique, convoquèrent entre elles une assemblée secrète, pour méditer une vengeance d'éclat. MUe Brill... (Brillant) se mit à la tête du complot; et dès le lendemain, toutes les mesures étant prises, elle alla se placer à côté du petit bel esprit qui se pavanait à l'amphithéâtre. Elle le combla de politesses, et parla de sa chanson avec les plus grands éloges. « Vous ne m'avez pas ménagée, lui dit-elle, mais je suis bonne princesse; j'entends raillerie, et je ne saurais me fâcher, quand les choses sont dites avec autant de finesse et d'esprit. Il y a de mes compagnes qui font les bégueules; je veux les désoler en leur chantant moi-même vos couplets publiquement. Il m'en manque quelquesuns : faites-moi l'amitié de venir les écrire dans ma loge. » Le jeune homme la suit après le spectacle sans se douter du piège. Dès qu'il est entré, toutes les actrices qui l'attendaient, armées de longues poignées de verges, fondent sur lui toutes à la fois, et l'étrillent impitoyablement. L'officier de police, accouru aux cris aigus du patient, eut beaucoup de peine à faire cesser cette sanglante exécution, et beaucoup plus encore à s'empêcher de rire. Dès que l'auteur fustigé se vit en liberté, sans se donner le temps de se rajuster, il traversa, voiles au vent, une foule de monde que cette rumeur avait attirée; il alla toujonrs courant jusque chez lui, accompagné de huées et de brocards, et fut si honteux de son aventure qu'il partit pour les Iles trois jours après : on n'a point eu depuis de ses nouvelles. »
dans la Ville du Mans. Ces tableaux ingénieux et pittoresques
■ I éc ain. |e me bornerai donc à ,. e ■ ent et laconiq lement, >i je puis, quelques aventures qui nous arrivèrent dans ce voyage.
Nous partîmes de Lyon à quatre heures du matin, non pas dans une charrette semblable à celle qu'a si bien décrite l'immortel Scarron. Une voiture pareille, qui sert encore aujourd'hui à tant d'honnêtes gens, et qui paraît avoir été consacrée particulièrement au transport des Comédiens d'une ville à l'autre, ne serait plus proposable à la plupart des Comédiens de nos jours. Nous nous embarquâmes, à cinq heures du matin, dans la Diligence d'eau qui conduit de Lyon à Châlons ; et là, par une distinction particulière, on nous laissa entrer dans la chambre de Paris.
Dans cette chambre, il y avait deux Militaires Français, un Jésuite, un Anglais et une Chanoinesse. Après les politesses ordinaires, on dormit, on garda le silence jusqu'à sept heures, à l'exception d'un Perroquet qui appartenait à la Soubrette, et qui ne cessait de crier, de parler, et de répéter les leçons peu décentes que sa Maîtresse lui avait données. Cet oiseau, par ses connaissances, pouvait bien aller de pair avec le Ververt, si bien peint par M. Gresset. Le jour venu, chacun lâcha son propos : on parla du Gouvernement, de Commerce, de Spectacle, etc.
On n'oublia pas quelques femmes galantes de la Ville d'où nous sortions, et enfin j'eus mon tour après elles. Un des deux Militaires, le plus jeune, et sans contredit le plus fat, qui ne me croyait pas si près de lui, me ménagea peu sur l'article de la galanterie, et sur ses suites fâcheuses. Il s'éleva ensuite une dispute sur Newton et Descartes, entre le Jésuite et l'Anglais. Cette discussion n'amusait point le reste de la compagnie, et principalement la Chanoinesse que j'avais déjà lorgnée, et qui . paraissait l'être de tous les hommes de la chambre. Préville et moi nous fîmes cesser cette conversation par une tirade de • plaisanteries qui excitèrent la joie, et nous mirent en possession de dire tout ce qui nous passait par la tête.
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considération de la part de la Chanoinesse et des autres personnes de la compagnie.
Nous partîmes le lendemain à cinq heures du matin, et cette journée se passa à peu près comme la précédente. Le jeune Officier s'étendit sur ses bonnes fortunes, et sur ses liaisons avec des femmes de la Cour ; il nous vanta son goût, son élégance pour la parure; il nous parla chevaux, romans, poésies; il savait et connaissait tout, à ce qu'il disait. La Soubrette qui, avec de l'esprit, était railleuse de son naturel, et avait le sarcasme à commandement, ne l'épargnait pas. Il n'y eut pas jusqu'au Perroquet, que le hasard faisait rire et jurer à propos, qui ne contribuât au comique de cette scène.
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mon côté, comme j'étais à portée d'être entendu par cet Hôte, je criais, je jurais, je faisais un bruit de diable; et pour donner de la vraisemblance à cette scène, j'affectais la plus grande colère contre l'Abbé. Toute la maison était en alarme du bruit que je faisais. Préville allait et venait pour m'adoucir et me faire entendre raison : rien ne put me calmer que la présence de l'Hôtesse qui vint de la meilleure grâce du monde m'offrir sa chambre où elle nous conduisit elle-même.
On nous fit établir des lits; on alluma du feu, et l'on nous servit à souper. Je bus quelques verres de vin de plus qu'à mon ordinaire, pour pouvoir soutenir le rôle que j'avais pris, et m'amuser de la crédulité des gens de la maison. Ayant toujours l'Abbé pour objet, je continuai mon carillon. Le souper fini, mes compagnons se couchèrent, et je restai seul à table à leur faire des contes ; enfin gagné par le sommeil, je pris le parti de me déshabiller. Mais, sans m'en apercevoir, je me trouvai nu et sans feu : il y avait seulement un bout de chandelle sur la table qui rendait les derniers soupirs. Je courus à la fenêtre appeler la servante, pour bassiner mon lit : elle dormait sans doute, car je fus obligé de l'appeler une seconde fois. Quand elle fut venue, et qu'elle eut ouvert la chambre, je repris de nouveau ma fureur, et adressant la parole à mes compagnons, je leur dis, avec toute l'énergie de notre langue : Messieurs, j'ai tué ou blessé (vous le savez) deux valets et quatre servantes, pour m'avoir impatienté; celle-ci sera la cinquième.
Cette fille, qui avait déjà assez mauvaise opinion de moi, par tout ce qui s'était passé dans la soirée, prit l'épouvante, jeta la bassinoire dans le milieu de la chambre, et m'enferma à double tour. Cette précaution de sa part, que je n'avais pas su prévoir, la patience que je mettais à ramasser du bout des doigts les charbons qui étaient tombés par terre, celle que j'avais de bassiner mon lit et de me coucher sans lumière, excitaient les éclats de rire de toute la chambrée.
Le lendemain à sept heures du matin, l'Hôte vint lui-même nous délivrer; mais je feignis de dormir, pour jouir plus à
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Belcourt (i) le premier étage, le Sieur Fierville (2) et la Soubrette le second. Peu de jours après notre arrivée, à deux heures du matin, le feu prit dans cette maison, et fit en très peu de temps beaucoup de progrès. On sonna le tocsin pour avoir du secours, et dans l'espace d'une demi-heure, la rue fut remplie de gens qui s'empressaient d'éteindre le feu.
Qui croirait que ce spectacle, si effrayant par lui-même, fut devenu plaisant par les circonstances? Chacun cherchait à sauver sa vie et ses effets. Les uns fuyaient par les toits dans les maisons voisines, les autres descendaient par des cordes. Prèville franchissait les marches de l'escalier quatre à quatre, traînant son coffre après lui; Belcourt jetait froidement par la fenêtre ses hardes et son bassin à barbe de porcelaine, pour les sauver de l'incendie; la Soubrette en chemise, grimpée sur les épaules de Fierville, se sauvait tenant son perroquet d'une main et son chien de l'autre; iVllle B... que le feu avait surprise dans son lit, se leva précipitamment, et relevant le bas de sa
(1) Jean-Claude-Gilles Colson de Bellecourt, fils d'un peintre de portraits, Gilles Colson, qui essaya inutilement de lui faire adopter sa profession. Admis malgré lui dans l'atelier de Carie Vanloo, Bellecourt s'y occupait de théâtre beaucoup plus que de peinture, et, un beau matin, il lâcha la palette pour aller débuter à Besançon, dans une troupe qui comptait Préville parmi ses meilleurs comédiens. 11 ne possédait guère à cette époque qu'un habit noir et une culotte de velours de la même couleur, donnés par MUe Clairon. Il joua dans ce costume, n'en ayant pas d'autre à sa disposition, le rôle de Nerestan, dans Zaïre, mais au milieu de la représentation, le jeune acteur s'étant agenouillé avec un peu trop de vivacité devant le vieux Lusignan, la culotte de velours noir ne résista pas à cette marque de respect, elle se fendit jusqu'à la ceinture, et ce jour-là ce ne fut pas uniquement son talent que Bellecourt montra au public.
Après avoir pendant plusieurs années joué en province et notamment à Bordeaux, où il eut une assez grande réputation, il fut appelé à Paris où il débuta au Théâtre-Français, le 21 décembre 1750, dans le rôle d'Achille, A'Ibbigénie en tÂvlide, 11 fut reçu le 24 janvier 1752. On espérait pouvoir l'opposer à Lekain, mais Bellecourt ne fut jamais qu'un bon acteur de second ordre, et il eu,t le bon esprit, pour ne pas s'exposer à une comparaison trop désavantageuse pour lui, de se tourner, dès que l'occasion s'en présenta, vers le comique.
(2) Fierville avait débuté au Théâtre-Français le 18 mai 1 733 par le rôle de Palamède dans l'Electre de Crébillon. Reçu en 1734 il fut congédié par ordre de la Cour le 24 janvier 1741 . Depuis cette époque il ne ioua plus guère que dans des troupes de province. Il mourut vers 1777.
Mlk' Beaumenard, dite Gogo.
C'était la fille de Facteur Beaumenard, auteur dramatique à ses moments perdus et aussi médiocre quand il faisait des pièces que quand il les jouait.
Après avoir parcouru pendant plusieurs années la province, sans y acquérir ni argent ni réputation, ce comédien vint à Paris en 1793 et fit débuter sa fille à l'Opéra-Comique. Dans le Coq du village, de Favart, le rôle de Gogo lui fut confié, et elle s'en acquitta si bien que le nom lui resta.
Frappé du talent précoce de Mlle Beaumenard, Monnet voulut se l'attacher, et il engagea même son père, comme acteur, et sa mère, placée dans un des bureaux de la recette.
Je crois qu'il ne faut accorder aucun crédit à l'affirmation de Chevrier, dans son roman-pamphlet, le Colporteur (publié en 1756). « La Beaumenard, dit-il, n'avait pas encore quatorze ans que Monnet [sic), directeur de l'Opéra-Comique, voulut bien la recevoir au nombre de ses actrices, moyennant quatre louis par mois, qu'elle était obligée de lui payer pour les deux premières foires. »
Le père Beaumenard, pendant une absence de son camarade Lécluse, joua dans le Siège de Cylhere le rôle deBarbarin, mais il le joua si mal qu'on prit la résolution de ne plus avoir recours à lui, et il regagna la province en 1744. La même année, Mllc Beaumenard quitta l'Opéra- Comique, s'engagea dans plusieurs troupes de campagne et fit partie de celle que le maréchal de Saxe entretenait à la suite de son armée. h La Beaumenard, arrivée à l'armée, eut le sort des Anglais, elle fut attaquée et vaincue. » C'est encore Chevrier qui nous donne ce détail que la manière de procéder du maréchal de Saxe en pareil cas rend très vraisemblable.
Après un stage de cinq années en province où elle aborda un peu tous les genres, la jeune actrice put enfin débuter à Versailles le 1 1 mars 1749 (rôles de Finette dans les Ménechmes et de Claudine dans Colin Maillard de Dancourti, et au Théâtre-Français le 17 avril (rôles
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3 700 livres, mais la Révolution payait mal les pensions, ou plutôt ne les payait pas du tout. La vieille actrice se trouvait dans une grande détresse, lorsque Sageret, administrateur du Théâtre-Français, la fit reparaître sur la scène le 18 décembre 1798. Elle fut pour la dernière fois, devant un public plein de pitié pour cette soubrette septuagénaire, la Nicole du Bourgeois gentilhomme . Elle mourut quelques mois après cette triste représentation.
Pendant sa carrière, qui fut longue, la Beaumenard, qui avait le cœur aussi tendre que le regard, fournit plus d'un chapitre à la chronique scandaleuse.
Elle eut pour amant officiel le fermier général Daugny qui fit construire pour elle dans le faubourg Montmartre, un magnifique hôtel avec manège couvert, bains en marbre, basse-cour et laiterie.
L'hôtel lui paraissait plus agréable que l'amant, et elle adjoignit à ce fastueux entreteneur quelques jeunes suppléants qui étaient plutôt entretenus. La morale du temps n'y voyait aucun mal, et on trouvait tout naturel que les femmes, comme les hommes, payassent l'amour, quand il leur semblait de qualité supérieure.
La Beaumenard, du moins, dans ces passades désintéressées, eut soin de ne pas s'encanailler.
« Si on en excepte quelques comédiens, dit Chevrior dans son Col~ porteur, tous ses guerluchons (amants non payants ou amants payés) ' étaient des gens comme il faut. Le chevalier D..., qui est aujourd'hui ministre dans je ne sais plus quelle petite Cour d'Allemagne, le fut très longtemps et s'en trouva bien; le marquis de V... P..., lui succéda et n'en fut pas fâché. Ses créanciers, esprits inquiets et gens sans politesse, l'ayant fait arrêter pour six mille francs qu'il avait oublié de leur payer, la Beaumenard courut, l'orà la main, trouverson amant à Fort-1'Evêque, et le conduisit de cette prison dans son lit où il liquida la somme qu'on venait de payer pour lui. » Cet amant congédié, quand il eut cessé de plaire, « le marquis de G..., croyant que l'actrice avait le projet de devenir raisonnable, succéda au prince de... qui l'avait quittée pour s'attacher à la fille d'un fermier général, dont le talent peut le disputer sur la scène clandestine à celui de la Beaumenard. La guerre de 1757 ayant obligé le marquis de G... d'aller se mettre à la tête de son régiment, l'actrice inconsolable voulut suivre son amant, mais le marquis lui permit seulement déjouer la malade et de se faire ordonner les eaux d'Aix-la-Chapelle, où il se rendit incognito. La campagne finie, elle
complète, et a enlevé les suffrages de tous les spectateurs; en sorte que Bellecour perd à la fois, par cet événement, sa femme, son opulence et sa gloire. »
Les choses s'arrangèrent, comme elles s'arrangent presque toujours, surtout au théâtre. Bellecour se réconcilia avec sa femme, et quand il mourut, le 19 novembre 1777, la carrière amoureuse de celle qui avait été Gogo, était définitivement terminée.
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camarades, qui était le représentant, le soustraitant et le conseil de la maison ; sans compter ce qu'elle accordaità ses caprices (i).
Le Magistrat fournissait à la dépense, et c'était le plus maltraité, comme de raison. Un jour qu'il était dans son cabinet avec un de ses Clients qui plaidait en séparation, il reçut une lettre de la demoiselle B... qui en avait écrit une autre au Négociant. Mais, soit par méprise de la part du Commissionnaire, ou par une fatalité qui n'est pas sans exemple, le Magistrat reçut celle du Négociant, et le Négociant celle du Magistrat. Rien de plus plaisant que la scène qui se passait alors, entre le Plaideur et son Juge, pendant la lecture de cette lettre. Le premier continuait de parler de son procès, et des griefs qu'il avait contre sa femme. Le Magistrat piqué, humilié de la préférence qu'on donnait à son rival, ne répondait que par les injures dont il accablait sa perfide. Le Client les interprétait en sa faveur, croyant qu'elles s'adressaient à sa femme, et qu'elles marquaient l'intérêt qu'il voulait bien prendre à sa cause.
Cette aventure fit du bruit; le Plaideur perdit son procès, et le robin (ce qu'on n'aura pas de peine à croire), n'en fut que mieux dupé dans la suite.
Violentine, que j'avais laissée à Paris, vint me rejoindre. Si, au moral, elle tourmentait mon existence, elle m'était, quant au physique, d'une nécessité presque absolue. Pour son repos et pour le mien, nous nous logeâmes séparément.
Elle fut assez tranquille pendant quinze jours; mais sa jalousie la reprit de nouveau, et devint plus forte que jamais. Elle eut plusieurs scènes avec ses camarades, qui toutes, à la vérité, se plaisaient à lui faire sans cesse des niches. Elle en eut une avec un Echevin qu'elle entreprit pour un souper que j'avais fait chez lui avec deux jolies femmes (car elle ne voulait pas qu'on le fut plus qu'elle). Cet Echevin voulut en imposer avec le ton de gra-
(i) « La paix signée, dit Cherrier, elle alla à Lyon pour y mettre à contribution les négociants de cette ville fameuse; c'est la qu'elle se fit les premières rentes viagères. » Le Colporteur, p. 105.
vite, propre à son état; mais Violentine, ne sortant point de son caractère, lui fit voler sa perruque dans le feu. Cette querelle, qui se passa dans le foyer de la Comédie, et qui interrompit le Spectacle, eut pour elle des suites désagréables; elle subit, pour châtiment, huit jours de prison, une amende au profit des pauvres et une réparation au Magistrat.
Cette punition, qui aurait dû la corriger, ne la rendit que plus folle, comme on le verra par l'aventure suivante. M. le Chevalier de B..., dans un séjour qu'il fit à Lyon avec une très jolie fille, m'invita à manger chez lui plusieurs fois avec ma compagne. Je m'excusais toujours sur mes occupations, et sur le caractère peu liant de Violentine; mais comme son projet était de causer de la tracasserie dans mon ménage, il persista et me détermina enfin à être d'un souper qu'il avait arrangé chez les frères Chabert (i) avec des gens de notre connaissance. Je ne m'y engageai cependant que sous la condition que ma compagne ne saurait rien de cette partie.
Il ne fut plus question que d'imaginer un moyen de la retenir chez elle, et de la faire coucher de bonne heure; de là dépendaient ma liberté, et le moment de pouvoir m'échapper.
Le jour pris pour ce souper, j'entrai dans la chambre de Violentine qui était encore couchée. Je m'.approchai de son lit, et après lui avoir dit que je la trouvais plus pâle qu'à l'ordinaire, je lui fis des questions sur sa santé; je lui tàtai le pouls, je lui persuadai qu'elle était malade et plus en danger qu'elle ne croyait; enfin, qu'il fallait promptement combattre la maladie par la diète, des lavements et du repos.
Comme elle était crédule, qu'elle s'écoutait beaucoup, et qu'elle avait la plus grande crainte de la mort, il ne me fut pas difficile de la convaincre, et de lui faire faire tout ce que je voulus Je lui conseillai donc de garder le lit et je la fis saigner par le Chirurgien attaché à mon Spectacle, que j'avais mis dans la confidence. Elle déjeunait ordinairement avec du café à la
(1) La meilleure Auberge de la Ville et peut-être du Royaume. (M-)
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digérer la fourberie que j'avais employée pour la tromper, et comptant bien me surprendre, elle prit le bras du Chevalier.
Elle arriva bientôt chez les frères Chabert, où je ne l'attendais certainement pas. J'étais, comme je l'ai déjà dit, placé du côté de la porte, et dans la plus heureuse position pour recevoir de Violentine le châtiment qu'elle me préparait. Elle entra : sa présence fut un coup de théâtre. Sa surprise de voir que le Chevalier l'avait jouée, la détermina à s'en venger sur sa Maîtresse, qu'elle aurait fort maltraitée, si on ne les eût pas séparées. Je ne perdis rien pour attendre : elle vint à moi à grands coups de pied, me fit sortir devant elle, en me reconduisant chez moi sur le même ton. Cet espace de temps, qui me parût beaucoup trop long, se passa en reproches et en injures de sa part; mais huit jours après, pour son bonheur et le mien, nous nous séparâmes tout à fait.
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route de Paris par Moulins, où j'arrivai à cinq heures du soir. Une affiche de Comédie m'empêcha d'aller coucher plus loin.
On donnait Britannicus . L'acteur qui jouait le rôle de Burrhus, étant ivre-mort, il n'eut pas bredouillé quatre paroles qu'il fut hué, sifflé, et emmené par deux de ses camarades qui le déposèrent sur une chaise dans une coulisse. Sa femme, qui jouait dans la même troupe, et qui était d'une jolie figure, s'avança sur le devant du Théâtre, les yeux baissés, fit deux grandes révérences, et demanda la grâce de son mari, qu'elle obtint avec des applaudissements redoublés. Le mari, qui dormait déjà, et que le bruit avait réveillé, vint tirer sa femme par le bras et lui dit, avec sa voix d'ivrogne : Tuas bien parlé, toi; mais tu te donnes de la peine en vain; car ils sont là un tas de dindons qui ne savent ni A ni B.
De retour à Paris, ayant toujours le projet d'obtenir la direction de l'Opéra, j'employai mes protections, et je formai une compagnie pour faire les fonds nécessaires; mais la maladie de M. Berger fut longue. Comme j'avais pris la résolution de ne plus retourner à Lyon, le Sieur R... me conseilla de céder mon privilège au Sieur B.. . qui se présentait pour le prendre. J'y consentis sous la condition qu'on paierait les dettes que j'avais été obligé de contracter pour cette entreprise, et qu'on me donnerait, par forme de dédommagement, huit mille livres comptant, ou une pension viagère sur le Spectacle.
Mes conditions furent acceptées; mais, par une fatalité dont je suis encore à pouvoir découvrir la cause, je n'eus ni pension ni argent. Il est cependant de toute notoriété, et à la connaissance de plusieurs personnes de cette ville, que la cession que j'avais faite au Sieur B... a dû procurer un avantage réel à mes successeurs; mais ils ont tous, jusqu'à présent, gardé le plus profond secret sur le profit qu'ils ont tiré de mes dépouilles, et sur la restitution que j'étais en droit d'exiger d'eux, s'il m'eût été permis de me pourvoir en Justice. Je ne dois cependant pas garder le silence sur une somme d'environ dix-huit cent livres que j'ai reçue depuis en différentes fois, par un inconnu, sous le
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