‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 22 sur 36 · III · texte numérisé non relu

III

dans la bonne société, il ait pu si bien la peindre. « Je ne sais ce qui en est, disait à ce propos l'abbé de Voisenon, mais alors il faut avouer qu'il a bien écouté aux portes (1). »

Quand le Cercle fut imprimé (2), les attaques contre le pauvre Poinsinet prirent une nouvelle forme. On lui reprocha une dédicace un peu servile, dont on aurait pu trouver en ce temps-là bien d'autres exemples, même illustres.

« Cette pièce, écrivait Favart (3), est dédiée à M. Papillon de la Ferté, intendant des Menus (4). L'auteur y prodigue à son Mécène des louanges qui n'ont point été du goût de tout le monde; quoique M. de la Ferté ait tous les talents nécessaires pour conduire un spectacle, et qu'il ait d'ailleurs l'esprit orné de toutes les connaissances utiles et agréables, il n'a pu parvenir à faire taire l'encre et la critique : On lui a envoyé le couplet suivant à l'occasion de l'épître dédicatoire :

C'est à tort que chacun s'irrite

De voir encenser un butor;

Jadis le peuple israélite

A bien, adoré le veau d'or.

Un auteur fait, sans être cruche.

Un Mécène d'un La Ferté;

C'est un sculpteur qui, d'une bûche,

Sait faire une divinité.

Joué à la Comédie-Italienne, le 27 février 1765, Tom Jones, comédie lyrique en trois actes (musique de Philidor) fut aussi un succès, quoique les représentations au début aient été assez orageuses, la première surtout, où le public assista à une scène imprévue qui se passa dans le parterre.

« Parmi le tumulte qui se fit à la première repiésentatio.., racontent les anecdotes dramatiques (5), on prétend que la garde anétr. deux

(1) Paris, Versailles et les Provinces au dix-huitième siècle. T. I, p. 141.

(2) Paris, Ve Duchesne, 1764. Il y a eu plusieurs éditcvns.

(3) {Mémoires et Correspondance de Favart, t, II, p. 206 (lettre de Favart au comte de Durazzo, le 9 novembre 1764).

(4) Papillon de la Ferté a été intendant des Menus de 1756 à 17S0. On a publié son Journal en 1787.

(5) T. II, p. 234-

élogieusement d1 ' Ernelinde . « Je désirerais bien, dit le marquis, connaître l'auteur de ce chef-d'œuvre. »

Sur ces entrefaites, Poinsinet arrive. On le lui présente, sans le nommer. « Ah! monsieur, s'écrie le vieux connaisseur, que j'ai eu de plaisir à vous entendre! Votre opéra fourmille de beautés, la musique en est ravissante, mais quel dommage que vous ayez travaillé sur des paroles aussi stupides. »

11 ne faut pas prendre trop à la lettre le jugement du marquis de Senecterre, qui d'ailleurs doit avoir été singulièrement revu, corrigé et augmenté, en passant dans les journaux et les recueils de nouvelles à lamain.

Poinsinet fut toute sa vie victime de sa mauvaise réputation. On ne se résigna jamais à le prendre au sérieux, à attacher la moindre importance à ce qu'il écrivait. Les succès qu'il obtint (à part celui du Cercles furent des succès de surprise, sans lendemain. Le public finissait toujours par adopter l'opinion du railleur et du mystificateur.

Au moment où on jouait Ernelinde à l'Opéra, on faisait paraître à la foire Saint-Laurent, dans je ne sais quelle pièce, un âne dont un des acteurs vantait la propreté. Mais Arlequin protestait et passait la main sur le dos de l'âne, il s'écriait : « Point si net! Toint si net! »

Poinsinet était-il un sot, un sot complet, comme beaucoup de ses contemporains? Non, c'était un imbécile très spirituel ou si l'on préfère, un homme d'esprit très bête. C'est un peu à lui que pourrait s'appliquer le mot bien connu : les imbéciles disent des bêtises, les gens d'esprit en font.

11 était très naïf, très crédule, très gobeur. Il se laissait prendre aux pièges les plus grossiers. Il était né dupe. Avec cela — ses contemporains le constatent — plein de malice, de verve et de finesse, et très capable à l'occasion de s'amuser, lui aussi, aux dépens du prochain.

« 11 avait des réparties aussi vives que saillantes par leur gaieté, dès qu'animé parla présence de plusieurs personnes, il desirait mériter leurs applaudissements. Un soir, au foyer de la Comédie-Italienne, il se prit de dispute, sur je ne sais quel sujet, avec une demoiselle deBoizemont, actrice de ce théâtre, qui avait aussi quelques prétentions fondées à l'esprit, et se piquait même d'être auteur. La querelle devint d'autant plus vive qu'elle était excitée par un grand nombre de spectateurs qui faisaient cercle autour des deux champions, et ne cherchaient qu'à attiser le feu pour s'en amuser davantage. Mais Mlle de Boizemont,

IJ

« que je représenterai lorsque j'y serai requis. A Paris, ce premier no-

« vembre 1758.

« [Signé :) Poinsinet le jeune. »

Les années passèrent, et dans le* derniers mois de 1767, Sophie de Crouzoul fit avertir Poinsinet qu'elle était en mesure de lui rendre l'argent prêté, et elle lui réclamait en retour sa montre.

L'avait-il vendue? C'est probable, car lui aussi avait eu souvent besoin d'équilibrer, par des procédés plus ou moins louables, son maigre budget.

Pour ne pas rendre le dépôt à lui confié — ou les mille livres que représentaient ce dépôt — il objecta qu'au moment de l'emprunt, il était mineur, et pour s'opposer à la saisie faite sur ses droits d'auteur par la danseuse, il invoqua un arrêt du Conseil du 21 mars 1749 en faveur de Crébillon le tragique, arrêt qui déclarait non saisissables les bénéfices littéraires, « les fruits du génie et de l'esprit ».

« J'avoue, répondait Mn° de Crouzoul dans le mémoire qu'elle s'empressa de publier et qui est trop bien écrit pour qu'on puisse lui en attribuer la rédaction ■ — car les danseuses de théâtre en ce temps-là n'avaient avec le style et même avec l'orthographe, que de très vagues relations — j'avoue que je sais très peu de droit; mais je le crois fondé sur le bon sens. D'après cela, comment imaginer qu'un arrêt fait pour le grand Crébillon puisse servir au petit Poinsinet? 11 est rendu sans contradiction, et cela rentrerait d'ailleurs dans une question de fait que le public semble avoir préjugée; c'est de savoir s'il y a en effet de l'esprit et du génie dans les paroles à' Ernelinde ; c'est ce que le sieur Poinsinet devrait prouver avant tout, et j'avoue que je ne serais pas sans inquiétude, si on l'admettait à cette preuve, et qu'on fît entendre en témoignage tous ceux qui ont entendu ses paroles. »

Une sentence du Châtelet, rendue en 1767, débouta M"o de Crouzoul de sa demande et la condamna aux dépens. La justice donnait raison à Poinsinet, mais l'opinion publique lui donna tort, et avec une extrême rigueur.

Tous ses amis s'écartèrent de lui. II. ne trouva plus aucun théâtre, petit ou grand, pour faire jouer ses pièces. L'Académie de Dijon, où il avait été admis en 1766 (1), le raya impitoyablement du nombre de ses membres.

(1) Le 13 juillet 1766 il avait fait iouer pendant la tenue des Etats de Bour-

Il essaya de réagir et de lutter. Profitant de ce qu'on avait joué à Fontainebleau devant la Cour, à la fin de l'année 1768, sa comédie du Cercle, il composa quelques vers aussi elogieux que possible en l'honneur du roi de Danemarck qui visitait alors Paris. Mais partout, même à la Cour, où il avait souvent trouvé des encouragements et des appuis, le malheureux se heurtait désormais à ce terrible verdict provoqué par sa maladresse plus encore que par son improbité.

Quitter la France, c'était sa seule ressource. D'ailleurs il aimait les voyages, même quand la montre d'une danseuse ne l'obligeait pas à les entreprendre.

En 1759, il avait été à Ferney rendre visite à Voltaire (ij.

En 1760 il avait voyagé en Italie à la suite d'un jeune Anglais, lord Talon, fils de la comtesse de Lismore.

Lord Talon — qui prit plus tard le nom de lord Lismore — était plein d'esprit et complètement dénué de scrupules. 11 s'attribuait, pour faire plus facilement des dupes, des richesses immenses qui n'étaient en réalité que quelques domaines hypothéqués bien au-dessus de leur valeur, et il avait pour principe d'emprunter beaucoup et de ne rendre jamais.

Un beau matin il regagna l'Angleterre, laissant ses créanciers desespérés, ses domestiques non payés, et Poinsinet en panne. C'est à cette époque, en 1761, que Casanova, lecélèbre aventurier, rencontra à Rome l'auteur dramatique qui se demandait comment il pourrait revenir en France. Il le juge dans ses Mémoires en quelques mots. « C'était, dit-il, un tout petit jeune homme, laid, plein de feu, plaisant, et qui avait du talent pour la scène. »

Le départ subit de son compagnon laissait Poinsinet sans un sou vaillant.

« Je n'ai pas une seconde chemise, avoua-t-il à Casanova, et je ne connais personne ici : je suis tente d'aller me jeter dans le Tibre. »

gogne, à Dijon, et à l'occasion de l'arrivée du prince de Coudé qui devait présider ces États, un divertissement en un acte (prose et vaudevilles). le Choix des Dieux ou les Fêtes de Bourgogne. C'est a la suite de cette représentation qu'il avait été nomme membre de l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon.

Cette Académie de Dijon avait été fondée en 1740 par Hector-Bernard Poussier, doyen du Parlement de Bourgogne. Elle comptait parmi ses memb. is honoraires Voltaire, le président de Brosses. BufFon, Daubenton, Piron et Lalande.

(ij 11 publia en 1761 une Eb'itre à {Madame 'Denis et à {Mademoiselle Corneille.

plus par le trépas de l'auteur dont nous parlons. Le défaut de fortune et l'inconduite avaient forcé ce bouffon de la littérature à s'expatrier. C'est un des personnages les plus singuliers qu'on puisse voir, qui, à beaucoup d'esprit et de saillies, joignait une ignorance si crasse, une présomption si aveugle, qu'on lui faisait croire tout ce qu'on voulait en caressant sa vanité. La postérité ne pourra jamais comprendre tout ce qui lui est arrivé en pareil genre : les tours qu'on lui a joués et auxquels il s'est livré dans l'ivresse de son amour-propre, sont d'une espèce si singulière et si nouveile qu'il a fallu créer un mot pour les caractériser : notre langue lui doit de s'être enrichi du terme de Mystificatio>i... »

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et par un contraste bizarre, il alliait à la malice d'un singe l'imbécillité d'un oison; mais peu de personnes avaient le secret de son caractère de folie original. Quiconque ne l'eût vu que dans ses intervalles de raison, eût regardé ses aventures comme incroyables ; cependant elles sont attestées par un si grand nombre de témoins, que la vérité doit faire passer sur la vraisemblance, parce que le merveilleux est moins dans les faits que dans le caractère singulier du personnage. En effet, il semblait que la nature eût pris plaisir à rassembler en lui ses caprices les plus étranges. 11 lui échappait souvent des saillies assez heureuses, pour qu'on fut tenté de lui supposer de l'esprit; mais d'un autre côté, c'était une absence totale de sens commun, une ignorance qui tenait du prodige, et des prétentions plus étonnantes encore, parce qu'elles s'étendaient atout. Depuis son enfance, il n'avait lu que les romans nouveaux et les vers du Mercure dont il s'aidait merveilleusement pour composer ce qu'il appelait ses poésies. On conçoit que de pareilles lectures n'avaient pas peu contribué à sa profonde ignorance. Les usages de la vie, le cours ordinaire des choses, les bienséances du monde, tout lui était étranger, hors le secret de coudre de mauvaises rimes à de la prose. Joignez à toutes ces qualités une fatuité sans exemple, une poltronnerie qui ne peut se comparer à rien; enfin, une figure qui naturellement inspirait d'abord l'envie de rire à quiconque le voyait pour la première fois : vous aurez une idée assez juste de cet étrange petit homme. 11 se croyait aussi très plaisant, et il faut convenir qu'à bien des égards ce n'était pas la plus mal fondée de ses prétentions. Il avait dans le son de la voix l'inflexion emphatique d'un mauvais Comédien de Province ; on voyait dans toute sa démarche l'arrogance d'un Nain qui croit grandir à proportion qu'il tient la tête haute, qu'il élève en même temps ses sourcils, et qu'il se hausse sur ses pieds. Quoique les siens, petits, courts et ronds, ne parussent pas avoir été faits pour servir de base à un corps humain, il se piquait de danser avec grâce; il eût même été difficile de lui faire avouer qu'il pût

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