‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 27 sur 36 · CE QUI S'ENSUIVIT · texte numérisé non relu

CE QUI S'ENSUIVIT

Un jour on le mena souper chez des Filles qu'on eût soin de lui annoncer comme des Demoiselles du plus grand ton. L'une d'elles était, à ce qu'on lui dit, très richement entretenue par un des principaux Officiers des Mousquetaires noirs < i). La vive impression de la joie qu'eût le nouveau Ragotin de se trouver en si bonne compagnie, l'aurait rendu presqu'aimable, si son ingrate nature n'eût repoussé tout ce qui pouvait l'adoucir; mais sa vanité n'y perdit rien. Elle fut même gonflée à l'excès par les caresses que lui faisaient à l'envi toutes les Demoiselles, qui savaient d'avance leur rôle. Elles s'extasiaient à tous les bons mots que le petit homme croyait dire, et l'enivrèrent complètement de vin, de désir et d'orgueil. On lui fit réciter plusieurs pièces de vers qui furent toutes fort applaudies, et rien n'était plus plaisant à voir que les efforts d'esprit qu'il faisait pour plaire à des filles qui, tout au plus, savaient lire.

Le souper tirait à la fin, lorsqu'on entend tout à coup un grand bruit à la porte de la rue. A la consternation simulée d'une des Demoiselles, le pauvre petit homme est saisi d'une

(i) 11 y avait alors à Paris deux compagnies de mousquetaires, distingués par la couleur de leurs cheva-jx, les Mousquetaires gris et les Mousquetaires noirs. Les premiers étaient casernes rue du Bac, et les autres au taubour^ Saint-Antoine.

bras vigoureux, le tremblant P..., et l'entraîne loin du lieu de la scène. Là, le tirant encore à l'écart, avec beaucoup de mystère, il lui dit du ton le plus propre à le persuader : « Morbleu, « mon ami, quel terrible coup d'épée tu viens de porter! l'Oftï- « cier en a pour la vie. Fuyons au plus vite, il n'est pas pru- « dent de rester la nuit près d'un cadavre. » Qui le croirait! notre petit spadassin, passant tout à coup de l'excès de la peur à l'audace la moins vraisemblable, se persuade la chose au point de répondre : Tu l'as donc vu? mon ami, tu l'as donc vu?

On l'emmène comme en triomphe, en ne lui parlant que de sa bravoure, et de la terrible quarte sous les armes qu'il a portée à son ennemi. De temps en temps néanmoins on lui rend un peu de frayeur, en feignant de craindre qu'il ne soit blessé. Un des convives le mène coucher chez lui; et le nouveau brave est à peine endormi, qu'on a soin de percer à grands coups d'épée ses habits de part en part. Le lendemain dès qu'il s'éveille, on ne manque pas de lui rappeler l'effroyable aventure de la nuit. On lui dit que c'est un miracle qu'il soit échappé d'une action si chaude, sans aucune blessure, et qu'infailliblement ses habits doivent être criblés. Le petit homme s'empresse aussitôt de les visiter, et s'évanouit à la vue du danger qu'il a couru.

Cependant il est question de savoir ce que l'on dit à Paris de la mort de l'Officier. On affecte les plus grandes inquiétudes; on sort pour aller s'instruire, on revient avec les nouvelles les plus accablantes. On commençait à soupçonner l'auteur du meurtre, et bien des gens au Palais-Royal voulaient que ce fut un assassinat, attendu la force et la bravoure si reconnues du défunt. Le Guet à cheval et le Guet à pied marchaient, disait-on, nuit et jour, pour pouvoir s'assurer du Meurtrier. P..., plus mort que vif, imagine, pour se dérober aux poursuites de la Justice, de se faire enfermer à Saint-Lazare. Il conjure un des Acteurs de vouloir bien le mener dans cette maison de pénitence, en se faisant passer pour un de ses parents. L'idée paraît d'abord si plaisante, qu'on le conduit en effet à Saint-Lazare. 11 se jette aux

« — Rien n'est pourtant plus vrai, mon ami. La Juridiction « des Maréchaux de France est terrible; il n'en est point de « plus expéditive. Jamais de grâce à ce sévère Tribunal. » En disant cela du ton de l'homme le plus persuadé, P... ne faisait que répéter ce que son Garde lui avait dit en chemin. Il demandait très instamment du poison, pour se dérober à la répugnance qu'il avait eue toute sa vie à mourir étranglé.

Quelquefois cependant il semblait se résigner à son sort. Il se bornait à désirer que l'exécution fut anonyme, et que sa famille eut le crédit de faire supprimer la publication de sa sentence. Mais ce qui paraissait l'agiter de la plus cruelle frayeur, c'était l'horreur d'être disséqué après sa mort. Son imagination ne pouvaitse familiariser avec l'idéede cette dissection. On compatissait à ses craintes sur tout le reste, mais il parut plaisant de lui tenir rigueur sur cet article : c'était, lui disait-on, une grâce qu'il ne devait jamais espéier, vu le religieux préjugé qui privait les Chirurgiens des cadavres des Hôpitaux, et qui n'accordait aux progrès de l' Anatomie que ceux des Malfaiteurs. « Cela serait bon, reprit-il (et ce fut la première fois que le danger le rendit modeste), cela serait bon, si j'étais un bel homme ! » On lui répondit que personne ne pouvait lui contester qu'il ne fut fort laid, mais que la beauté d'un sujet d'Anatomie ne consistait pas dans la proportion des traits; que cette science ne s'arrêtait point à l'écorce, et que même une conformation un peu monstrueuse ne pouvait le rendre qu'un sujet plus brillant pour un Amphithéâtre. Son imagination, loin de s'éclairer sur l'absurdité de ses craintes, frémissait de toutes ces folies; il croyait déjà sentir la pointe du scalpel. L'aliénation de ses idées en tumulte, et le vif sentiment d'effroi qui se répandit sur toute sa figure, firent enfin sentir que le jeu avait été poussé trop loin. On jugea qu'il était à propos de faire intervenir un nouvel Acteur, pris au hasard dans la foule des personnes qui se promenaient au Jardin. Cet Acteur qu'on eût bientôt mis au fait, vint lui annoncer, avec beaucoup de circonlocutions et de ménagement, non pas une grâce (ce qui aurait pu lui causer une révolu-

Page 1