CHAPITRE VIII
COMMENT P... TROUVE MOYEN D ELUDER SON SIGNALEMENT, ET CONCLUSION DE L'AVENTURE
Le petit homme ne devait à la Nature, peu libérale à son égard, que d'assez beaux cheveux blonds, dont sa tête était bien garnie. Dans la frayeur qui l'agitait encore, il imagina de les cacher sous une vaste perruque noire, qu'il emprunta d'un Clerc de Notaire. Il se noircit en même temps les sourcils avec du liège brûlé et de l'huile; il emprunta du même Clerc un vieil habit noir; mais comme le Clerc était fort grand, et P... démesurément petit, cet habit lui servait, en quelque sorte, de robe de chambre.
Dans cet équipage, qui le rassurait contre ses craintes, il va voir un de ceux qui avaient eu le plus de part à ses aventures de la veille. Celui-ci feint de le méconnaître, et le petit homme ne se sent pas de joie d'être méconnu. Cependant pour lui dessiller les yeux sur l'absurdité de ses frayeurs, on l'engage dans un souper, où se trouvent en personnes, et le prétendu Garde des Maréchaux de France qui l'avait arrêté, et celui qui était venu lui annoncer qu'il était libre, et même le formidable Officier des Mousquetaires, dont il se croyait homicide.
P .., persévérant dans son trouble, non-seulement ne reconnaît pas l'Officier qu'il a tué, mais lui raconte à lui-même comment il a eu le malheur de lui porter une botte terrible, et de l'étendre sur le carreau. On peut juger de la surprise de ceux mêmes qui avaient imaginé la plaisanterie. Comme on voyait
donc que le petit homme ne voulait pas absolument se désabuser de toutes ces visions, un d'eux, faisant semblant de parler à l'oreille du prétendu Garde, mais parlant assez haut pour que P... pût l'entendre, demande si véritablement l'affaire est assoupie, de manière que P... n'ait plus de risque à courir. Le prétendu Garde affecte de ne pas répondre positivement; il convient qu'il y a encore quelques mesures à garder. Il ajoute qu'il ne faut pas que P... se montre encore trop publiquement; qu'il fera bien, surtout, de conserver l'espèce de masque dont il est affublé, et qui le rend très difficile à reconnaître.
Mais, lui réplique aussitôt l'homme qui feint toujours de lui parler à l'oreille, si par malheur on vient à découvrir que sous cette méchante perruque noire, notre ami cache ces beaux cheveux blonds si bien désignés dans son signalement, cela ne fournirait-il pas contre lui un supplément de preuves suffisant pour le faire arrêter de nouveau?
Le Garde répond qu'en effet cela pourrait tout réveiller. A ces mots, le petit homme retombant dans ses extravagantes frayeurs, s'écrie d'une voix lamentable : « Ah! Messieurs, je « vous entends bien : il n'est que trop vrai, que ces maudits « cheveux pourraient me jouer quelque mauvais tour, et j'en « dois le sacrifice à ma sûreté. » 11 ôte aussitôt sa perruque, et donne lui-même le premier coup de ciseau dans ses cheveux.
La Compagnie alors achève de lui rendre le bon office de le tondre complètement; et comme le Garde mit aussi la main à l'ouvrage, P... ne se lassait pas de lui témoigner sa reconnaissance, et de dire tout bas à ses amis : « Voyez comme il y a « d'honnêtes gens partout! Ce galant homme veut bien m'aider « lui-même à me soustraire à la rigueur du Tribunal dont il est « le ministre. Je n'oublierai de ma vie ce trait d'humanité, »
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Compagnie qu'un homme aussi important que M. le Comte ne se déplaçait pas sans motif.
Le Chambellan alors eut l'air de se déboutonner un peu; il convint qu'en effet il s'était chargé à regret d'une commission assez délicate. Elle consistait à trouver pour le fils du Roi de P... un Gouverneur Français, en état de cultiver les belles espérances que donnait le jeune Prince, et digne d'occuper une place qui lui assurait les plus grands honneurs avec la plus brillante fortune.
La Compagnie parut étonnée que le Roi de P... ne se fut pas déterminé de lui-même, ou pour M. de Voltaire, ou pour M. de Montesquieu. Le Comte de Truches allégua différentes raisons qui s'opposaient à ce choix, en convenant toutefois de tout le mérite de ces deux grands hommes.
Chaque convive proposa quelque sujet, et sur chacun on trouvait toujours des difficultés plus ou moins graves. Enfin quelqu'un dit, que si Sa Majesté P... pouvait n'être point arrêtée par la trop grande jeunesse, il connaissait un grand sujet à qui cette place conviendrait mieux qu'à personne.
Le Comte de Truches ayant répondu que son Maitre n'était retenu par aucun des préjugés ordinaires, on lui nomma P... comme un homme de génie, qu'il devait connaître, tout au moins de réputation. Le Comte protesta qu'on parlait en effet beaucoup à Berlin de M. P..., et qu'il serait enchanté de le connaître. Il ajouta qu'on avait joué vingt-deux fois de suite, à Postdam, un Opéra-Comique charmant dont il était l'Auteur; que le Roi de P... lui-même n'avait cessé d'y applaudir, et que lui, Comte de Truches, serait très flatté d'être présenté à un homme de lettres de cet ordre.
Qu'on se représente la joie du petit homme, ainsi flatté par l'éloge le plus conforme à l'opinion qu'il avait de lui-même. On le fait connaître au prétendu Comte; celui-ci se lève de table pour l'embrasser et se félicite que le hasard l'ait si bien servi, pour procurer au fils de son Maître un Gouverneur de ce mérite.
jaune. Il allait promettant sa protection à toutes les personnes de sa connaissance qu'il pouvait rencontrer, et l'on ne peut être plus fermement persuadé qu'il l'était, d'être Gouverneur d'un grand Prince qui n'existait pas (1).
(1) Cette mystification a été racontée autrement par Favart. a Un jour, dit-il, Palissot fit voir à Poinsinet une lettre supposée d'un souverain d'Allemagne, portant commission de chercher en France, un jeune homme, versé dans la littérature, qui voulût bien se charger de l'éducation du prince héréditaire. Poinsinet pria son ami de lui ménager cette place; Palissot lui promit d'écrire en sa faveur. Quelque temps après il feignit d'avoir reçu la réponse désirée. « II dépend de toi, lui dit il, d'être le gouverneur du jeune prince; il y a cependant un obstacle . — Un obstacle! Quel est-il? — C'est que le prince est luthérien, et qu'il faut être de sa religion. — Qu'à cela ne tienne, répond Poinsinet, je me fais Turc, Juif, Bramin, s'il le faut. » Sur cette assurance on prend jour pour lui faire faire abjuration, et il signe devant témoins une profession de foi, telle qu'il avait plu de l'imaginer. » {Mémoires et Correspondance littéraires de Favart. Lettre au comte de "Dura^o le 14 juin 1 760.
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« pour un moment; ma douleur se passe, et j'ai la faiblesse « ensuite de ne plus vouloir consentir à l'opération. — En « vérité, Monsieur, vous n'êtes pas raisonnable; les femmes les <,< plus délicates consentent bien à se faire arracher une dent « qui les fait souffrir. Après tout, la douleur de l'opération ne « dure qu'un moment. — Vous avez raison, Madame, je me « suis dit cela cent fois ; mais j'ai eu le malheur de passer par « les mains d'un Charlatan de Province, qui, dans pareil cas, « me cassa une dent dans la bouche, et me fit souffrir des dou- « leurs inexprimables. Depuis ce temps-là; je suis devenu d'une « pusillanimité qui me fait honte. Ah ! Madame, que je souffre, « et que je suis malheureux de n'avoir pas rencontré M. votre « mari dans l'instant où je me sens un peu de courage ! — Il en « sera bien fâché, Monsieur; ce n'est pas avec lui que vous « avez à risquer un accident pareil à celui de votre Charlatan. « Personne n'a la main plus légère : aussi peu de Dentistes « ont-ils plus de pratiques de distinction. »
Et à ce sujet, la consolante Dentiste raconte à son malade hypocrite, l'histoire de toutes les dents que son mari avait arrachées depuis qu'il exerçait la professio .. Elle ne manque pas de .lui citer en passant une foule de petites Maîtresses qui paraissent avoir de très belles dents, et qui ne doivent cet avantage qu'à l'adresse particulière avec laquelle son mari sait substituer un râtelier postiche aux véritables dents qui manquent. « Je suis « donc bien heureux, Madame, que le hasard m'ait adressé à « un habile homme. Voilà qui est fini; je n'en chercherai plus « d'autre. Je vais me résoudre à souffrir le reste de la soirée; « mais je vous prie que demain matin, dès les quatre heures, x< s'il est possible, M. votre mari vienne chez moi, et qu'il ait « seulement un peu de pitié de ma faiblesse... Ah ! la maudite « dent, quelle nuit je vais passer, grand Dieu? Hélas! c'est la « dernière dent de la mâchoire gauche supérieure. Mon Dieu, si « on pouvait me l'ôter par surprise ! je donnerais dix louis à qui- « conque me ferait cette opération, sans une grande douleur. « Mais je me connais : je ne verrai pas plutôt M. votre mari.
« que je retomberai dans toutes mes enfonces. Je suis même « homme à lui soutenir que je n'ai aucun mal, parce qu'en effet « la douleur actuelle cédera pour quelques instants à l'idée « d'une douleur plus grande. N'importe, qu'il vienne toujours! « Prévenez-le seulement de ma poltronnerie : vous m'avez « inspiré la plus grande confiance. Le pis aller pour lui sera « d'avoir un peu de patience; mais je lui paierai bien son « temps. » Le faux malade ensuite, après plusieurs cris de douleur, laissa non pas son adresse, mais celle de l'infortuné P...
Le lendemain, dès les quatre heures, le Dentiste fut très exact à se rendre au logis du petit homme. Il éveille toute la maison et demande le prétendu malade qu'il trouve dormant de tout son cœur. Il suppose que la nuit peut avoir appporté quelque soulagement à ses maux, mais qu'ils ne tarderont pas à recommencer de plus belle.
Au bruit qu'il fait dans la chambre, P... s'éveille, et lui demande, en se frottant les yeux, ce qu'il y a pour son service. « Monsieur, je suis le Dentiste... Eh morbleu! je n'en ai que « faire. — Oui-da : vous vous repentirez bientôt de m'avoir « laissé sortir. Le calme dont vous croyez jouir dans ce s< moment ne peut être que très passager, après les vives dou- « leurs que vous souffriez hier. — Que voulez-vous dire, hier? « Je n'ai pas plus souffert qu'aujourd'hui. — Oh! que si, vous « souffriez beaucoup. Heureusement, Monsieur, je suis pré- « venu : mais, en vérité, votre faiblesse passe encore ce qu'on « m'en a dit. Songez donc que ceci ne va durer qu'une « seconde, tout au plus. Allons, un peu de courage. »
Et tout en parlant, le Dentiste déployait son funeste étui, étalait ses instruments, et faisait briller, aux yeux effrayés du petit homme, le plus formidable davier dont jamais les dents les plus rebelles, les mieux retranchées dans une mâchoire tenace, eussent peut-être éprouvé l'effort.
Cette vue seule faisait frémir de la tête aux pieds le malheureux P... « — Mais, Monsieur, vous n'y pensez pas. Je vous dis, « je vous répète, je vous certifie, que vous vous méprenez, et
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