‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

COMMENT L AVENTUREUX P... FIT LA RENCONTRE D UN FAMEUX MAGICIEN QUI LE RENDAIT INVISIBLE A SA VOLONTÉ

Quelques jours après la triste aventure de la dent, P... fut * introduit dans une maison où se trouvait, par hasard, un homme qui faisait assez bien des tours de cartes. P..., toujours aussi neuf qu'un enfant, toujours étonné de peu de chose, regardait ces tours avec une admiration presque respectueuse, qui parut comique aux assistants. «Quel est cet homme-là, dit-il « à la personne de confiance qui l'avait introduit dans la mai- « son?» — Je vous dirais là-dessus bien des choses, répondit mystérieusement l'homme interrogé, qui connaissait fort bien le personnage, «mais il faudrait que vous fussiez plus discret que « vous ne l'êtes. — P... jura qu'il ne dirait mot. — Eh bien!» ajouta l'Introducteur, en affectant de lui parler à l'oreille, «vous « entendrez appeler ici cet homme d'un nom qui n'est pas le « sien ; son nom véritable est Acosta. C'est un Juif Portugais fort « initié dans les mystères de la Cabale, et que la peur de l'In- « quisition a fait sortir de Lisbonne. Il se permet quelquefois de « faire ici des choses surprenantes ; mais le Maître de la maison «serait désespéré qu'on en parlât, dans la crainte de devenir « suspect à la Police, ou de voir persécuter ce pauvre Juif qu'il *< aime beaucoup. — Quoi donc, répliqua P..., est-ce qu'il y « aurait en effet quelque vérité dans tout ce qu'on raconte de la « Cabale? — Je ne sais qu'en penser moi-même. Mon usage est

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tel défenseur, il ne peut même s'empêcher d'en marquer sa joie au Magicien, et lui dit : «Que ne vous dois-je pas, Monsieur? « Sans vous, je n'aurais jamais été à portée de connaître mes « véritables amis. » Le Magicien lui promet de le prendre sous sa protection, et, pour lui donner une idée de son pouvoir, il le prévient qu'il va jeter sur tous les convives un esprit de vertige qui l'amusera.

Tout le monde entendait cette conversation, et paraissait ne rien entendre. Chacun en conséquence se livre au délire le plus complet. On paraît étouffer de fumée dans une salle où il n'y a pas de feu, et l'on fait ouvrir toutes les fenêtres. On se parle, et on se répond en propos interrompus. Si quelqu'un demande à boire, on lui présente une serviette, et l'on offre du tabac à celui qui demande de l'huile. La joie du petit homme est inconcevable; il se persuade qu'il est enfin vengé de tous les tours qu'on a pu lui faire.

On feint de trouver tout mauvais. L'Introducteur de P..., placé, comme on l'a dit, à côté de lui, est le premier à se verser un grand verre d'eau qu'il fait semblant de prendre pour un vin très fort en couleur. Il porte le verre sur ses lév.es, y trouve un goût détestable, et, comme s'il était empoisonné, le jette au visage du petit homme, censé invisible. Celui-ci n'en est que mieux confirmé dans l'idée qu'il n'est vu de personne, ce qui le divertit beaucoup. Toute la Compagnie veut goûter de ce même vin qui a paru détestable. Chacun le trouve également mauvais, et P... est inondé de verres d'eau que l'on jette à sa place supposée vide.

Pour surcroît de galanterie, il se trouve encore exposé à recevoir plusieurs soufflets de quelques-uns de ses voisins, qui, feignant de prendre querelle, et d'en venir même aux voies de fait, ne pouvant s'atteindre, font leur champ de bataille de l'invisible P..., qui reçoit ainsi tous les coups destinés pour les combattants. Le petit homme endure tout avec la patience d'un Fakir, plus flatté de l'invivisibilité qui le rend témoin d'une pareille scène, que touché de ces petits accidents, qui lui démon-

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