‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 35 sur 36 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

COMMENT P... FUT REÇU, AVEC UNE DISTINCTION MARQUÉE, PAR UN AMBASSADEUR DE LA PORTE QUE PERSONNE n'a JAMAIS VU QUE LUI

Des personnes de distinction se prêtèrent à cette mascarade. On fit accroire au petit homme qu'il venait d'arriver un Ambassadeur Turc à Paris, qu'il logeait à la Place Vendôme, et qu'il ne paraîtrait pas en public avant d'avoir fait solennellement son entrée. On lui fit le plus grand éloge de l'Excellence Turque, et on parvint à lui inspirer un violent désir de lui être présenté. Le jour pris pour la présentation, on fit monter P... la nuit, dans une voiture qui le conduisit, par des rues détournées, à la Place Vendôme. On le fit entrer dans un salon superbement illuminé. Au milieu du salon était assis, sur un carreau de velours, l'Ambassadeur Ottoman, ayant à ses pieds, une énorme pipe, dont il ne faisait pas grand usage. A ses côtés, aussi sur des carreaux, étaient deux femmes charmantes que P... n'eut pasde peine à prendre pourles favorites de l'heureux Musulman. Des Valets, habillés en Turcs, occupaient le fond du Salon; enfin un soi-disant Interprète, vêtu en Arménien, se tenait debout près de l'Ambassadeur.

On se divertit d'abord beaucoup du Cérémonial Asiatique qu'on fit observer au petit homme, et du grand nombre de révérences auxquelles il fut assujetti. L'Ambassadeur parût charmé de le voir; il lui fit dire, par son Interprète, que sa réputation n'était pas ignorée à Constantinople. L'Excellence Turque, pour

lui l

Ki.

de la cuisine Orientale, et très fermement persuadé que les Turcs avaient le Diable au corps pour pouvoir se familiariser avec de tels aliments. On lui laissa, comme par honneur, le Cafetan dont on l'avait revêtu ; et il ne manqua pas d'aller raconter à toute sa famille l'honorable accueil qu'il avait reçu d'un Ambassadeur Turc, dont personne, avant ni après, n'entendit parler.

eut

démicien de Pétersbourg, qu'il crut sans doute bien mériter. En conséquence, on lui persuada qu'il ne pouvait se dispenser d'adresser à cette Académie un Remercîment en langue Russe. 11 donna si bien dans le panneau, qu'il prît pendant quelque temps des leçons de cette langue; et le Maître chargé de l'instruire, fut au moins exact à lui donner des principes de Bas- Breton.

Conclusion.

Le Héros de toutes ces histoires, aussi véritables que merveilleuses, s'était livré, dès sa plus tendre jeunesse, au Démon de la Métromanie. Cette démangeaison précoce et de rimer et d'écrire, lui fut très funeste, puisqu'elle seule a influé sur tous les malheurs de sa vie.

P... partit pour l'Espagne au commencement de 1709; il comptait travailler dans ce Royaume à la propagation de la Musique Italienne et des Ariettes Françaises; mais, en voulant se baigner, il eut le malheur de se noyer dans le Guadalquivir. Sa mort, qui a été consignée dans presque tous les Papiers publics, l'a surpris au milieu de beaucoup d'Ouvrages qu'il avait commencés, et dont il menaçait depuis longtemps le Public.

Ainsi tomba le pauvre P... :

Il fut dissous par un coup de sifflet. Comme au matin une vapeur légère, S'évanouit aux premiers feux du jour.

Tel P... disparut sans retour.

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