‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foireChapitre 9 sur 36 · VISITE IMPREVUE, FACHEUX CONTRE TEMPS ET PLAINTE CHEZ LE COMMISSAIRE · texte numérisé non relu

VISITE IMPREVUE, FACHEUX CONTRE TEMPS ET PLAINTE CHEZ LE COMMISSAIRE

Le lendemain,- bien empressé de revoir ma chère Julie, je me rendis le soir, à l'heure ordinaire, chez la femme du Couvreur. Dans l'intention d'y souper ce jour-là, je m'étais muni d'une volaille froide, d'une langue fourrée, d'un panier de pêches, et de deux bouteilles de vin.

Nous nous mîmes à table, et je ne crois pas avoir besoin de dire que Julie fut du souper. La femme du Couvreur, joyeuse et franche de son naturel, animée par quelques verres de vin, riait de tout ce que je disais et parodiait avec son époux les caresses que me prodiguait la belle Julie. Mais notre bonheur fut encore troublé par l'arrivée de cette insupportable mère, qui nous avait déjà si fort chagrinés. Elle vint frapper à la porte de la chambre où nous étions. Le temps qu'il fallait pour ouvrir cette porte, nous donna à moi, celui de me cacher sous un lit, et à sa fille, celui de s'échapper par un petit escalier dérobé.

La mère, fâchée d'avoir manqué sa proie, et cependant persuadée que nous étions l'un et l'autre dans la chambre, pour s'assurer de moi et de Julie, ferma toutes les portes de la maison, et fit lever son mari; ensuite, escortés de plusieurs voisins, ils montèrent chez le Couvreur.

La fille, pour se soustraire à la fureur de sa mère, s'était sauvée chez une de ses tantes qui logeait dans le quartier : moi j'étais toujours sous le lit, l'épée nue à la main, et dans la ferme

résolution de me défendre ou de capituler. Mais comme il était de mon intérêt de ménager des gens de qui dépendait tout mon bonheur, et voulant éviter un éclat qui ne pouvait être pour moi ni glorieux, ni utile, je parus sans mon épée, et avec cette noble assurance que donnent le courage, l'innocence et l'amour. Je m'excusai d'abord du mieux qu'il me fut possible; je convins d'une partie de mes torts; j'employai dans ce moment tout ce que l'éloquence, l'esprit et l'adresse pouvaient me suggérer pour calmer mes ennemis.

Toutes mes raisons ne faisaient que les aigrir davantage. Alors je pris le parti de fuir et de fendre la presse l'épée à la main. Le père effrayé, criait de toutes ses forces par la fenêtre : au voleur, au feu. La mère, qui craignait pour la vie de son mari, et encore plus pour l'enlèvement de sa fille, envoya chercher le Guet pour s'assurer de ma personne.

Un locataire de la maison, de qui j'étais connu, et chez lequel je m'étais réfugié, me donna des conseils sur la façon dont je devais répondre dans l'interrogatoire qu'on allait me faire subir chez le Commissaire. Sa femme, qui me plaignait, et qui était la confidente de Julie, pour me raffermir, me fit prendre deux pêches à l'eau-de-vie.

Enfin, le Guet arriva, et l'on me conduisit à travers toute la canaille du quartier qui riait de mon aventure et de la singularité de mon cortège : les uns avaient des bouts de chandelle, des torches de paille, etc., les rues et les fenêtres étaient remplies de monde, et chacun disait son mot. Enfin j'arrivai chez le Commissaire Le Comte, faubourg Saint-Germain. C'était un homme d'esprit et fort goguenard qui me connaissait, et qui, du plus loin qu'il m'aperçut, me dit : Ab! vous voilà, Monsieur le drôle! que veneç-vous faire ici; est-ce encore quelque affaire de fille? — Oui, Monsieur, dit la mère de Julie, qui m'avait suivi ; c'est la mienne qu'il a subornée et voulu enlever. S'il ne dit pas promptement où elle est, je le ferai pendre, et je vous crois trop honnête homme, Monsieur le Commissaire, pour vouloir vous y opposer. »

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