Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIV
|E vais reprendre à présent le fil de ma narration, que l'ambassade de Siam m*a fait interrompre.
(1686.) Le maréchal d'Estrées, viceamiral de France, qui commandoit la flotte devant Cadix, manda au roi que les Espagnols s'étoient enfin mis à la raison, et qu'ils avoient promis de rendre incessamment aux marchands françois les cinq cent mille écus qu'ils avoient exigés d'eux dans le Mexique, sous prétexte qu'ils avoient porté des marchandises de contrebande. Cette affaire duroit depuis un an, et la jeune reine d'Espagne, craignant qu'elle ne causât la guerre, avoit offert plusieurs fois au conseil de Madrid de vendre ses pierreries pour trouver l'argent qui manquoit. Il
4 MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOIST
s'étoit même déjà fait quelque acte d'hostilité; Ferrant, chef d'escadre, avoit attaqué et pris, après un assez rude combat, deux galions d'Espagne à la vue de dix vaisseaux de guerre hollandois, qui étoient demeurés simples spectateurs .du combat, et cette sagesse hollandoise avoit extrêmement déplu au prince d'Orange, qui ne cherchoit que l'occasion de brouiller les affaires dans l'Europe. Les galions s'étoient fort bien défendus pendant quelques heures, et plus de trois cents hommes y avoient été tués ou blessés, lorsque, dans le fort du combat , il parut dans une petite cha- loupe un prêtre espagnol à genoux, le crucifix à la main, demandant quartier; ce spectacle fit tomber les armes des mains du pitoyable François, on reçut les galions à miséricorde, et, quinze jours après, l'accommodement étant fait, on les renvoya à Cadix.
Le roi paroissoit se porter fort bien et montoit tous les jours à cheval; il alloit souvent voir sa gendarmerie, qui campoit dans la plaine d'Achères; c'étoit le duc de Noailles qui commandoit le camp. Les courtisans envieux et mutins vouloient se moquer de lui, faisoient des chansons, et ne le croyoient pas capable d'un emploi plus difficile; il a fait voir dans la suite qu'ils avoient tort : il a pris des villes et gagné des batailles tout comme un autre, et, s'il n'avoitpas l'esprit aussi vif que M. de