‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 101 sur 125 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

et je vous réponds que vous verrez un beau remueménage. 7> En effet, à la pointe du jour du lendemain, un peu après le lever du soleil, le roi, ayant fait avancer les deux pièces de canon que M. de Lorraine avoit fait monter, en fit tirer une sur la grande tente du quartier du grand vizir; et, ayant pris sa lunette, il dit : a Je le vois qui sort de sa tente. » Et ayant ordonné que Ton tirât un second coup dans le même lieu : « Je le vois, dit-il, qui rentre » ; et ayant ordonné que Ton tirât sans cesse : « Je le vois, continua-t-il, qui monte à cheval, et beaucoup de désordre dans son quartier; il n'y a pas un moment de temps à perdre pour descendre. »

Alors, donnant ordre que Ton tirât toujours des deux pièces, il fît passer devant lui la compagnie des gardes de son fils Jacques, deux des siennes, se mit à la tête du reste, et commanda que Ton allât droit aux tentes du grand vizir, et que Ton chargeât les troupes qui pouvoient faire quelque résistance; ajoutant qu'il prétendoit se mettre en bataille à mesure que ses troupes descendroient dans la plaine qui étoit entre le pied de la montagne et le quartier du grand vizir.

La résistance des premières gardes des Turcs fut médiocre ; le quartier du grand vizir, avec ses tentes, son bagage et ce qu'il n'avoit pas eu le temps d'emporter, fut abandonné; on trouva dans

la tente du grand vizir un Polonois les mains liées, en état de recevoir la mort; et Ton sut bientôt que c'étoit le chevalier de Trosky, envoyé de Sa Majesté polonoise à la Porte, que le grand vizir avoit mené avec lui pour lui servir, disoît-il, d'otage de la conduite de son maître, l'ayant souvent assuré qu'il lui feroit trancher la tête si les Polonois se mettoient en campagne : et, quand le roi avec sa lunette l'avoit vu rentrer dans ses tentes, c'étoit pour donner l'ordre que l'on exécutât cet envoyé. Il l'alloit être lorsque le canon, qui tiroit toujours sur le quartier du grand vizir, l'obligea de l'abandonner avec précipitation ; et ceux qui avoient ordre d'exécuter le chevalier Trosky, voyant leur maître parti, ne songèrent eux-mêmes qu'à se sauver, et ne remplirent pas l'ordre qu'ils avoient de lui couper la tête. L'on sut aussi qu'en montant à cheval, le grand vizir avpit lui-même coupé la tête de son autruche favorite, qui ne le quittoit jamais, et qui couchoit dans sa chambre, parce que, ne la pouvant emmener, il ne voulut pas qu'elle tombât entre les mains de ses ennemis <.

Ceux qui du haut de la montagne défîloient donnèrent avis au roi que l'on voyoit l'armée

I . Sobieski parie de cette circonstance dans la lettre qu'il écrivit à la reine Marie-Casimire le i3 septembre i683. (Voyez les Lettres de Sobieski, publiées par M. de Salvandy, p. 63. Paris, Michaud, 1826.)

Page 1