LIVRE XII
étoit huit heures sonnées, lorsqu'un ordinaire de chez le roi vint dire à Mademoiselle que Sa Majesté la demandoit. La vieille princesse de Carignan avoit l'après-dînée rendu une visite à Mn^^de Montespan, et lui avoit fait entendre qu'elle seroit perdue si ce mariage s'achevoit; qu'on la croyoit amie de M. de Lauzun (comme cela étoit vrai); que Monsieur et toute la maison royale ne le lui pardonneroient jamais; que son temps passeroit, et qu'alors elle se verroit exposée à de grands malheurs. Persuadée par la manière simple et affectueuse de la vieille Carignan (les menaces de Monsieur et la fureur de M. le Duc n'avoient fait que blanchir), elle alla trouver le roi, et le pressa si tendrement de rompre ce mariage pour Tamour d'elle qu'il envoya aussitôt chez Mademoiselle. « Ma cousine, lui dit-il, j'ai eu tort de consentir à un mariage si honteux pour vous et pour moi ; mais, puisqu'il n'est pas fait, je vous défends d'y penser jamais. » Elle se jeta à genoux, cria, pleura, et s'en retourna au Luxembourg à demi désespérée. Nous étions dans sa chambre à neuf heures du soir, attendant qu'elle revînt du Louvre. Deux de ses valets de pied entrèrent dans sa chambre, en disant tout haut : « Sortez vite par le degré. » Tout le monde sortit en foule; mais je demeurai des derniers, et vis la princesse venir du bout de la salle des gardes comme une furie, échevelée, et
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menaçant des bras le ciel et la terre r cUe avoit cassé par le chemin les glaces de son carrosse» Cependant le roi envoya quérir M. de Lauzun, et lui dit : « Je vous ferai si grand que vous n'aurez pas sujet de regretter la fortune que je vous ôte. Je vous fais, en attendant, duc et pair, et maréchal de France. — Sire, interrompit Lauzun, vous avez fait tant de ducs qu'on n'est plus honoré de l'être ; et, pour le bâton de maréchal de France, Votre Majesté pourra me le donner quand je l'aurai mérité par mes services. » La réponse étoit fière ; mais, quand M^^ de Montespan voulut lui parler et s'excuser, il la traita comme la dernière des créatures, ne lui épargnant pas les noms les plus odieux. Elle en souffrit longtemps avec une patience admirable.
Le roi alla faire un voyage en Flandre; MM.de Lauzun et de Guitry lui demandèrent la permission d'aller faire un tour en Hollande : c'étoit huit jours seulement avant que M. de Lauzun entrât en quartier. Les courtisans raisonnèrent beaucoup sur ce voyage et crurent que c'étoit un exil honnête, et qu'enfin le roi n'avoit pu souffrir davantage l'insolence avec laquelle Lauzun traitoit sa maîtresse. Mais ils furent bien étonnés quand ils virent arriver M. de Lauzun, qui prit le bâton le premier jour de son quartier, au sortir de la messe du roi. Dans le même moment, Guitry prit son