LIVRE XII
çois : ma sœur vient d'épouser un prince lorrain à qui les grands seigneurs de France ne le cèdent point. Qu'en pensez-vous, Monsieur? — Ah!
Mademoiselle, s'écria Lauzun, Votre Altesse royale voudroit-elle s'abaisser jusque-là? » Elle lui en parla deux ou trois fois; et lui, s'apercevant, au regard tendre de la princesse, qu'elle pensoit à lui, l'en dissuadoit toujours; ce qui augmentoit sa passion. Enfin, n'y pouvant plus tenir, elle lui dit que le jeudi suivant elle lui apprendroit le nom de celui qu'elle aimoit; et effectivement le jeudi au soir elle lui montra un billet. « Son nom est là dedans, lui dit-elle; mais je n'ai pas la force de vous le donner : je suis trop honteuse. Il est demain vendredi, c'est un jour malheureux; mais je vous le donnerai samedi. » Elle tint sa parole, et lui donna un papier où il n'y avoit d'écrit que ce mot : Lauzun» Il pensa se jeter à ses pieds, et la remercia avec une passion qui étoit moins dans son cœur que dans son esprit. Le lendemain elle en parla au roi, qui lui dit : « Ma cousine, quelque amitié que j'aie pour Lauzun, je ne saurois ap« prouver un tel mariage ; mais vous avez quarante ans, je ne m'oppose à rien. » La permission donnée, quatre seigneurs de la cour (M. de Créqui et M. de Montausier en étoient) allèrent faire en forme la demande de Mademoiselle. Jamais affaire n'a fait tant de bruit. Monsieur et M. le Duc
s'emportèrent extrêmement, et en parlèrent au roi, qui leur répondit froidement qu'il n'approuvoit point, mais aussi qu'il n'empéchoit point. M. le Prince, plus modéré, mérita que le roi le fît cacher derrière une tapisserie pour être témoin de la conversation qu'il vouloit avoir encore avec Mademoiselle. Sa Majesté lui parla avec amitié, lui représentant le tort qu'elle faisoit à la maison royale. Ce furent paroles perdues : elle persista, et retourna au Luxembourg préparer tout pour le mariage. M. de Lauzun, de son côté, avoit offert au roi un sacrifice entier. Enfin l'affaire eût été bientôt consommée, si la vanité ne s'y étoit point mêlée, Lauzun voulant être marié, comme s'il eût été un souverain, dans la chapelle des Tuileries. Le roi eut quelque peine à s'y résoudre; mais enfin il y consentit. Le jour fut pris pour la cérémonie après minuit. J'étois à six heures du soir dans la chambre de Mademoiselle, qui nous dit de la suivre dans une chambre voisine destinée pour M. de Lauzun. Elle étoit meublée magnifiquement. « Ne trouvez-vous pas, nous dit-elle, qu'un cadet de Gascogne sera assez bien logé? » Elle venoit de lui faire une donation entre vifs du duché de Montpensier et du comté d'Eu : les mariés dévoient en porter le nom. Elle vouloit aussi lui donner la principauté de Dombes; mais Guilloire, son intendant, avoit reculé tant qu'il avoit pu. Il