LIVRE VII
discours, ne sachant au vrai s'ils étoient dignes d'amour ou de haine.
M. de Louvois montra un jour la présence d'esprit d'un bon courtisan. Le roi avoit fait avec lui la liste de ceux qu'il vouloit honorer du bâton de maréchal de France; il alla ensuite chez Mme de Montespan, qui, en fouillant dans ses poches, y prit cette liste, et, n'y voyant pas M. de Vivonne, son frère, se mit dans une colère digne d'elle. Le roi, qui ne pouvoit pas lui résister en face, lui dit qu'il falloitque M. de Louvois eût oublié de l'y mettre. « Envoyez-le quérir tout à l'heure », lui dit-elle d'un ton impérieux, et le gronda comme il faut. On envoya chercher M, de Louvois, et, le roi lui ayant dit fort doucement que sans doute il avoit oublié Vivonne, ce ministre se chargea du paquet et avoua sa faute. On mit Vivonne sur la liste ; la dame fut apaisée, et se contenta de reprocher à Louvois sa négligence dans une affaire qui la touchoit de si près.
M"^« de Maintenon n'a pas été si pressante; ce qui me fait souvenir d'un trait de M. d'Aubigny. H jouoit à la bassette, et mettoit sur les cartes des monceaux d'or sans compter. Le maréchal de Vivonne entra dans le lieu où l'on jouoit, et, voyant remuer tant d'argent, il vit qu'il sortoit de la poche de M. d'Aubigny. « Je me doutois bien, dit-il, qu'il n'y avoit que lui qui pouvoit jouer si
Mémoires de Choisy. II. 5
gros jeu. » D'Aubigny l'entendit, et répondit brusquement : « C'est que j*ai eu mon bâton en argent. »
Le maréchal de Tessé a été fait maréchal de France à peu près de la même manière que M. de Vivonne. Le roi travailloit chez M"»® de Maintenon avec M. de Chamillard, et faisoit la liste des maréchaux de France qu'il devoit déclarer le lendemain. M°»« la duchesse de Bourgogne regardoit par-dessus Tépaule, et vit que Tessé n'en étoit point : elle sautoit et dansoit, rioit à son ordinaire ; elle se mit tout d'un coup à pleurer; le roi en voulut savoir la raison. <c Ah ! Monsieur, lui dit-elle> vous déshonorez celui à qui je dois l'honneur d'être à vous, celui qui m'a fait tout ce que je suis. »
Le roi parut fâché que son secret fût découvert^ et de colère déchira la liste. Les maréchaux ne furent faits qu'un an après : au lieu de quatre, il y en eut dix, afin de donner place à Tessé.
Le roi est sujet à changer d'avis et de goût^ Dans le temps qu'*il aimoit passionnément M^^* de La Vallière, il se moquoit avec elle des minauderies que lui faisoit M»"* de Montespan. « Elle voudroit bien que je l'aimasse », disoit-il en riant. CeU étoit vrai; elle l'assiégeoit dans les formes, et fit enfin si bien qu«, quand il revenoit de la chasse, . il vcnoit se débotter, s'habiller, se poudrer chez M'l« de La Vallière; il lui disoit à peine bonjour, et