LIVRE VIII
qu'il ne pouvoit plus cacher : il lui dit, sans approfondir son grand projet sur la Hollande, que depuis quelque temps il avoit jeté les yeux sur Madame pour l'engager de passer en Angleterre , et cimenter, sur les instructions qu'il lui préparoit, une union des couronnes entre le roi d'Angleterre et lui pour l'agrandissement du commerce; qu'il avoit expressément défendu à Madame d'en parler à qui que ce soit. Enfin, le roi tourna Monsieur son frère de tant de manières qu'il découvrit que cet avis du voyage de Madame en Angleterre lui étoit venu par le chevalier de Lorraine. Mais par où le chevalier de Lorraine, qui n' étoit pas à la cour, en étoit-il informé ? Le roi envoya chercher M. de Turenne. « Parlez -moi comme à votre confesseur, lui dit le roi; avezvous dit à quelqu'un ce que je vous ai confié de mes desseins sur la Hollande et sur le voyage de Madame en Angleterre ? » £n vérité , si le cœur de ce grand homme fut jamais combattu entre la vérité et la honte d'avouer sa foiblesse, ce fut dans cette occasion; cependant la vérité l'emporta, et ce fut un des grands combats et des plus embarrassans oii ce grand capitaine se soit trouvé, «c Com* ment, Sire, répliqua M. de Turenne en bégayant, quelqu'un sait-il le secret de Votre Majesté ? — ^ Il n'est pas question de cela, reprit le roi pœssamment : en avez-vous dit quelque chose ? — Je
n'ai point parlé de vos desseins sur la Hollande certainement, répondit M. de Turenne; mais je vais tout dire à Votre Majesté. J'avois peur que M*n« de Coatquen, qui vouloit faire le voyage de la cour, n'en fût pas, et, pour qu'elle prît ses mesures de bonne heure, je lui en dis quelque chose, et que Madame passeroit en Angleterre pour voir le roi son frère ; mais je n'ai dit que cela, et j'en demande pardon à Votre Majesté, à qui je l'avoue. »
Le roi se prit à rire, et lui dit :
a Monsieur, vous aimez donc Mn»ede Coatquen?
— Non pas. Sire, tout à fait, reprit M. de Turenne; mais elle est fort de mes amies. — Oh bien ! dit le roi, ce qui est fait est fait, mais ne lui en dites pas davantage : car, si vous l'aimez, je suis fâché de vous dire qu'elle aime le chevalier de Lorraine, auquel elle redit tout, et le chevalier de Lorraine en rend compte à mon frère. »
Quelques jours après, Madame passa en Angleterre. Le temps qu'elle y resta fut autant de jours de triomphe. Cette charmante princesse enchan-^ toit tous ceux sur lesquels elle vouloit laisser tomber ses jeux. Elle réussit auprès du roi son frère dans la meilleure partie des choses dont le roi l'avoit chargée, et repassa en France, où, peu de temps après son retour elle mourut à Saint-Cloud, si subitement qu'il courut mille bruits di£Férens