‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 55 sur 125 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

ye me vante que personne sur la terre ne l'est mieux que moi. Je suis ami du cardinal depuis son enfance; je l'ai suivi dans plusieurs de ses voyages; )'ai été son conclaviste à Texaltation du pape Inno*cent XI; j'ai fait plusieurs campagnes du roi dans son carrosse, et dans tous les temps il a eu peu de choses cachées pour moi. Feu M. de Turenne étoit le meilleur ami de ma mère, jusque-là qu'étant devenue vieille, elle lui disoit : a Comment se peut-il faire qu'ayant passé notre vie ensemble, irous jeune , moi jolie , vous ne m'ayez jamais dit pis que mon nom? » Ainsi le cardinal et moi avons été accoutumés dès Tenfance à nous connoître,.et, si je Tose dire, à nous aimer. J'ai déjà dit qu'il commença à faire parler de lui par une querelle qu'il eut au collège avec l'abbé d'Harcourt, et qu'il soutint vigoureusement. Le lendemain, ma mère me demanda si j'avois été lui offrir mon bréviaire; je lui dis que non, et que l'abbé d'Harcourt éioit de mes amis. « Comment! me dit-elle, le neveu de M. de Turenne! courez vite, ou sortez de chez moi. » C'étoit une maîtresse femme, qui faisoit ma fortune. J'y allai ; et depuis ce jour-là j'ai toujours été attaché à lui; et. jamais, ce qui est assez rare dans une amitié de plus de cinquante années, il n'y a eu le moindre froid entre nous. Je vais donc écrire des Mémoires que je commenr cerai dès sa plus tendre- enfance, et je me gs^rderai

IIO MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOISY

bien de lui en parler. Je m'instruirai à fond dans nos conversations des choses que je ne sais pas assez exactement; il aime assez à parler de ce qui le regarde, quand il parle à un ami particulier, et cela est fort naturel; et, d'ailleurs, je me veuxréserver le droit de le blâmer quand il sera blâ* mtble. Tous les hommes font des fautes; mais la' plupart n'aiment pas qu'on les avertisse, et surtout les gratids seigneurs, qui sont accoutumés aux louanges. Je l'aime tendrement, mais j'aime encore mieux la vérité , et tout mon attachement ne me fera jamais rien dire à son avantage qui ne soie vrai : aussi je ne cacherai rien de ce qui peut le justifier sur les prétendus crimes qu'on lui a imputés; et, sans manquer au respect que je dois à ceux que Dieu a mis sur nos têtes, je dirai sim^ plement les choses comme elles se sont passées. Je dirai, de plus, que je n'ai pas été élevé dans une bouteille; ma mère, quoique femme d'up homme de robe, avoit tous les jours toute la cour chez elle. Nous logions dans une belle maison à la porte du Louvre; d'ailleurs, j'étois le dernier de mes frères, et, comme ma mère m'a eu dans un âge assez avancé, je la faisois paroitre encore jeune, ce qui faisoit sans doute qu'elle m'aimoit plus que mes frères. Elle envoja l'aîné conseiller à Tour louse, où nous avions beaucoup de parens. Le sen cond , qu'on appeloit Balleroj, alloit à la guerre,

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