LIVRE X III
OÙ M. de Turenne, le héros du siècle, le faisoit valoir en toutes occasions; et moi, j'étois avec elle. Tous les matins j'écrivois au chevet de son lit toutes les lettres qu'elle écrivoit aux plus grandes princesses de l'Europe, avec qui elle avoit commerce, et principalement à la princesse Marie, reine de Pologne, son amie particulière , et toutes ses lettres parloient d'affaires souvent très importantes ; de sorte que j'ai été initié de bonne heure aux intrigues de la cour. Tout cela m'étoit fort avantageux, et devoit me former l'esprit; mais, d'uQ autre côté, ma mère avoit tant de foiblesse pour moi qu'elle étoit continuellement à m'ajuster. Elle m'avoit eu à quarante ans passés, et, comme elle vouloit absolument encore être belle, un enfant de huit à neuf ans, qu'elle menoit partout, la fai* soit paroitre encore jeune. On m'habilloit en fille toutes les fois que le petit Monsieur * venoit au logis, et il y venoit au moins deux ou trois fois la semaine. J'avois les oreilles percées, des diamans, des mouches, et toutes les autres petites afféteries auxquelles on s'accoutume fort aisément, et dont on se défait fort difficilement. Monsieur, qui aimoit tout cela, me faisoit toujours cent amitiés. Dès qu'il arrivoit, suivi des nièces du cardinal
I. Le duc d'Anjou, depuis duc d'Orléans, Monsieur^ frère de Louis XIV.
Mazarin et de quelques filles de la reine, on le mettoit à sa toilette, on le coiffoit; il avoh un corps pour lui conserver sa taille; le corps étoit en broderie. On lui ôtoit son justaucorps pour lui mettre des manteaux de femme et des jupes; et tout cela se faisoit, dit-on, par l'ordre du cardinal, qui vouloit le rendre efféminé, de peur qu'il ne fît de la peine au roi, comme Gaston avoit fait à Louis XIII. Mais la nature a été la plus forte en lui. Quand il a fallu se battre, il s'est montré du sang de France, et a gagné des batailles. Je l'ai vu pendant des campagnes entières quinze jours à cheval, en suivant les ordres du roi^ exposant toute sa beauté à un soleil qui ne l'épargnoit pas. Quand Monsieur étoit habillé et paré, on jouoit à la petite prime (c'étoit le jeu à la mode), et sur les sept heures on apportoit la collation ; mais il ne paroissoit point de valets. J'allois à la porte de la chambre quérir les plats, et les mettois sur dei guéridons autour de la table; je donnois à boire, dont j'étois assez payé par quelques baisers au front dont ces dames m'honoroient. M^"^ de Brancas y amenoit souvent sa fille, qui a été depuis la princesse d'Harcourt. Elle m'aidoit à faire ce petit ménage ; mais, quoiqu'elle fût fort belle, les filles de -la reine m'aimoient mieux qu'elle, sans doute parce que,, malgré les cornettes et les jupes, elles sentoient en moi quelque chose de masculin. J'ou-