‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 61 sur 125 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

quoiqu'ils prissent la précaution de n'aller jamais tous trois ensemble au Louvre. M. de Longueville étoit alors à une petite maison à Chaillot, où il prenoit des eaux. Quand toutes les mesures furent prises, la reine mère écrivit le soir à M. de Longueville que, s'il vouloit la venir trouver le lendemain, elle lui donneroit contentement sur le gouvernement du Pont-de-l'Arche, qu'il demandoit depuis longtemps; qu^elle étoit incommodée, et ne tiendroit pas conseil ce jour-là. Il n'y manqua pas, et fut bien étonné quand il vit les deux princes déjà arrivés. Le cardinal Mazarin entra aussitôt, et leur dit que la reine achevoit quelques dépêches. Un moment après, entra le vieux Guitaut, capitaine de ses gardes, qui les arrêta de la part du rai, et les pria de passer par un petit escalier dérobé. M. le Prince, en voyant cet escalier fort obscur et plein de gardes du corps la carabine haute, hii dit : « Guitaut, ceci a bien l'air des États de Blois. — Non, non. Monseigneur, lui dit -il, je ne m'en mêlerois pas. » Ils descendirent, et furent mis entre les mains du comte de Miossens, capitaine-lieutenant des chevau-légers, qui en devint maréchal d'Albret; il les mena à Vincennes, et, dans le chemin le carrosse s'étant rompu, M. le Prince, pendant qu'on le raccommodoit, dit tout bas à Miossens : « Voici une belle occasion pour un cadet de Gascogne. » Miossens

ne fut point ébranlé, et mena ses prisonniers à Vincennes.

Dès que les princes eurent été arrêtés, le duc de Bouillon et M. de Turenne se déclarèrent hautement pour leur liberté. Le duc s'en alla à Montrond prendre Mn^e |a Princesse, et la conduisit à Bordeaux avec trois ou quatre mille hommes de la vicomte de Turenne. M. de Turenne, de son côté, s'en alla à Stenay; la reine mère envoya aussitôt le sieur de Carnavalet, lieutenant des gardes du corps, arrêter la duchesse de Bouillon, qui logeoit dans la vieille rue du Temple, et qui étoit prête d'accoucher. Dès que ses Suisses virent venir les gardes du corps, ils fermèrent la porte, et la vinrent avertir. Elle n'eut que le temps de dire à un valet de chambre de faire sauver ses enfans. Elle avoit alors quatre garçons; le petit chevalier de Bouillon, dont j'écris la vie, étoit le troisième. Le valet fit mettre promptement les chevaux au carrosse pendant qu'on ouvroit les portes aux gardes du corps, qui se postèrent sur l'escalier, mais il passa hardiment au milieu d'eux avec les quatre enfans, en leur disant : « Allezvous-en, Messieurs; nos petits princes ont bien d'autres affaires qu'à jouer, les voilà prisonniers », faisant accroire aux gardes que c'étoient des enfans du quartier qui étoient venus pour jouer avec eux. Les gardes les laissèrent passer; il monta

Page 1