‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 62 sur 125 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

en carrosse avec eux, et les mena chez le maréchal de Guébriant, ami de la maison. Le marquis du Bec, son frère, étoit le meilleur ami de M. de Bouillon. Ils n'y demeurèrent que quelques jours, et la maréchale, pour les mieux cacher, les fit habiller tous quatre en filles, et les mena dans une petite maison qu'elle loua auprès de Bellechasse, quartier où il n'y avoit alors que des jardins. Ils y demeurèrent près de deux mois, et y pensèrent être découverts par l'imprudence de ceux qui les servoient. Ils leur laissèrent faire dans le jardin un petit fort, que les uns attaquoient et que les autres défendoient avec grand bruit. Ces enfans n^étoient pas nés pour vivre en filles. Une jardinière du voisinage les vit par-dessus la muraille, et dit à ses voisines : « Il y a là dedans de plaisantes petites filles qui font les gens d'armes. » Le marquis du Bec, qui les venoit voir fort souvent, en fut averti, et résolut de les changer de lieu. Cependant la duchesse de Bouillon, qui étoit accouchée et en bonne santé, songea à se sauver pour aller trouver son mari à Bordeaux. M'^e de Bouillon, sa belle-sœur, et sa fille aînée, qui a été depuis duchesse d'Elbeuf, jouoient toute la journée avec Carnavalet. La duchesse les quittoit souvent pour aller écrire, disoit-elle, ou prier Dieu. Elle se cachoit les soirs dans quelque coin de la maison pour mettre en peine Carnavalet, qui

la trouvoit toujours; et enfin elle l'y accoutuma si bien que, quand il ne la trouvoit pas d'abord, il ne s*en étonnoit pas. Un soir qu'elle avoit bien pris ses mesures, elle sortit par le soupirail de la cave avec sa fille ainée, pendant que Carnavalet jouoit au reversis. Un gentilhomme de M. de Bouillon Tattendoit dans la rue, et la conduisit chez une de ses amies, à qui il fit accroire que c'étoit une riche veuve qu'il venoit d'enlever. Elle passa le lendemain dans la maison d'un frère de Bartet, qui a été depuis secrétaire du cabinet, et qui est mort en 1707, à Neuville, auprès de Lyon, chez le maréchal de Villeroi , âgé de plus de cent ans. Elle se préparoit à partir en poste, déguisée en homme, pour se rendre à Bordeaux, lorsque sa fille eut la petite vérole. Elle ne put pas se résoudre à la quitter en cet état-là, et cependant la cour, qui faisoit faire de grandes perquisitions, fut avertie du lieu de sa retraite. On vint l'arrêter pour la seconde fois pour la mener à la Bastille, dont elle n'est sortie qu'à la paix. Carnavalet y fut mis aussi pour le punir de sa négligence. On accusa Bartet d'avoir averti le cardinal Mazarin du lieu où étoit Mnï« de Bouillon, et ce soupçon fut bien fortifié lorsqu'on le vit peu de temps après secrétaire du cabinet. Cependant le marquis du Bec, qui s'étoit chargé de faire sauver les enfans de M. de Bouillon, les avoit fait partir tous quatre, toujours

habillés en filles, et voulul les conduire lui-même jusqu'au delà de la Loire, où ils n'avoient plus rieri à craindre. Il les mena heureusement jusque auprès de Blois, où le petit chevalier de Bouillon tomba malade si dangereusement que le marquis du Bec ie confia à M^^ de Fléchine, sa parente, qui avoit une assez belle maison près de Blois, la priant de le faire passer pour une de ses nièces. Cela n'étoit pas difficile, la beauté de son visage et la délicatesse de ses traits le pouvant fort aisément faire croire du beau sexe. M"»* de Fléchine en* voya chercher le sieur Bellay, fameux médecin de Blois (qui est mort premier médecin de feu Mademoiselle), et fut obligée de lui dire le secret; il le garda même à M. le duc d'Orléans, qui étoit retiré à Blois, et ne lui déclara la vérité qu'après que la paix fut faite. Le petit chevalier de Bouillon, étant guéri, demeura chez Mn»e de Fléchine toujours habillé en fille, sans que personne se doutât de la vérité de son sexe ; mais la reine régente et le cardinal Mazarin ayant résolu d'aller assiéger Bordeaux où Mine la Princesse s'étoit retirée sous la conduite du duc de Bouillon, et la cour étant venue à Blois, M*»* de Fléchine eut si grande peur qu'on ne trouvât chez elle un fils de M. de Bouillon, et qu'on ne le conduisît au siège pour le mettre à la bouche d'un canon, et obliger peut-» être son père à rendre la ville, qu'elle prit une

résolution qui paroîtroit fabuleuse, si Ton ne savoit pas qu'elle est véritable. Il y avoit dans le parc de sa maison, quoiqu'il ne fût pas fort grand, un petit bois très épais où elle avoit remarqué un gros buisson fait en forme de voûte, où Ton ne pouvoit entrer qu'en se traînant à terre sous des ronces et des épines. Ce fut dans cette niche qu'elle fit entrer le petit chevalier de Bouillon, après lui avoir fait quitter ses habits de fille, et l'avoir habillé en garçon, d'une étoffe fort simple, afin qu'on le remarquât moins. Elle fit entrer avec lui son valet de chambre nommé Desfargues, qui ne l'avoit pas quitté; elle leur donna du pain, du vin et de l'eau^ un pâté, un oreiller et un parasol de toile cirée pour les garantir de la pluie. Desfargues en sortoit le soir pour aller faire la ronde dans le parc, et observer s'il ne venoit personne pour enlever son maître. La bonne dame craignoit son ombre, persuadée que la cour ne songeoit qu'à cette affaire-là. £lle soupçonna deux capucins d'être espions du cardinal Mazarin, parce que l'un d'eux avoit dans sa manche un mouchoir de toile fine avec des glands, ce qui étoit fort à la mode en ce temps-là, mais ne s'accordoit pas avec la simplicité religieuse. Un soir que le valet de chambre étoit sorti du buisson pour aller recevoir les petites provisions que M^^ de Fléchine lui apportoit elle-même, il fit un orage furieux ac-

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