‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 7 sur 125 · LIVRE VII l · texte numérisé non relu

LIVRE VII l

deux ans vingt mille francs de pension, douze au mari et huit à la femme. M. de Seignelay, intime ami de Beuvron, fut dans une grande colère qu'il lui eût fait un secret de son mariage.

Il y avoit tous les jours à Fontainebleau des comédies, mais le roi commença à n'y plus aller; on croyoit d'abord que c'étoit les affaires, on reconnut que c'étoit scrupule, et chacun admira qu'un prince à son âge eût la force de renoncer aux plaisirs. Il lui vint un autre scrupule, pour le moins aussi bien fondé, sur la nomination des évêchés; il y apporta plus de précaution que jamais et ne laissa pas d'être trompé. Ce ne fut pas lorsqu'il nomma l'abbé de Quincé à Tévêché de Poitiers. Cet abbé, ami de M. de La Rochefoucauld, rendit son brevet au bout de huit jours et s'excusa sur sa mauvaise santé, action héroïque et que Dieu aura récompensée dans le Ciel. Il est vrai qu'il ne se portoit pas trop bien, il mourut au bout de quatre ou cinq mois; mais un autre eût toujours gardé l'évêché en attendant le retour d'une santé délicate que la mitre pouvoit fortifier.

Le roi apprit que le pape avoit fait cardinal l'abbé Le Camus, évêque de Grenoble, et qu'au lieu d'attendre, selon la coutume, à recevoir la barrette des mains du roi, il l'avoit prise impatiemment de l'abbé Servien, camérier de Sa Majesté, qui passoit par Grenoble pour aller à Paris porter

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aussi la barrette au nonce Ranuzzi, et que dès ce même jour, en mangeant ses carottes, il s'en étoit paré. Aussi, quand il écrivit pour demander la permission de venir à Versailles la recevoir des mains du roi, Sa Majesté lui fit répondre que son voyage étoit inutile, puisque la chose étoit déjà faite.

Le nonce Ranuzzi en usa plus galamment que Le Camus ; il ôta sa barrette dès qu'il vit le roi et ne la remit qu'après qu'il l'eut reçue en cérémonie des mains de Sa Majesté. Aussi fut-il traité d'une manière fort distinguée. Le roi le fit manger avec lui à la même table sur la même ligne, quatre ou cinq places entre deux.

J'ai envie, puisque je m*en souviens, de mettre ici un peu au long comme la chose se passa.

Le cardinal étoit assis sur un pliant et fut servi par Desormes, contrôleur général de la maison du roi, des mêmes services que Sa Majesté, sans oublier les hors-d'œuvre ; le roi, la première fois qu'il but, dit au cardinal : « Il est juste. Monsieur, que je commence à boire à la santé de Sa Sainteté. » Il s'étoit levé auparavant et avoit ôté son chapeau ; mais avant que de boire il se rassit et se couvrit; le cardinal demeura debout et découvert, et un moment après il demanda au roi permission de boire à la santé du plus grand roi de la terre et à la prospérité de la chrétienté; il but debout et découvert; le roi demeura toujours assis et cou-

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