‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 72 sur 125 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

obtenant la coadjutorerie de Reims avoit, en quelc[ue sorte sans j penser, procuré la nomination au •cardinalat, il fut encore la principale cause qui la rendit publique. Ce coadjuteur fut sacré en Sorbonne par le cardinal Antoine^ en présence de la reine et de toute la cour, qui oublia ce jour-là que le roi étoità Saint-Germain, où il n'y eut personne de toute la journée. Le duc d'AIbret se trouva par malice au sacre dans la foule des docteurs, afin qu'on fît la comparaison de lui et de Tabbé Le Tellier. Les nouvelles manuscrites ne manquèrent pas de marquer la différence de mérite de Tun et de l'autre, la modestie et la capacité de l'un opposées à l'orgueil et à la pétulance de l'autre. L'abbé Le Tellier étoit entouré de trois ou quatre docteurs qui lui souffloîent continuellement de la science. Il avoit assez bonne mémoire, et n'appliquoit pas mal ce qu'on lui avoit recordé; mais quand, plein de lui-même, gros d'argent, bouffi d'orgueil et ne croyant plus avoir besoin de conseil, il s'est trouvé à la tête du clergé, il a vu les étoiles en plein midi, il a perdu terre, et a été obligé de remettre le gouvernail à une tête qui, quoique très médiocre, s'est trouvée meilleure que la sienne. Son sacre fut donc d'un grand éclat. Quelque bonne âme prit soin de faire tomber les nouvelles manuscrites entre les mains de M. de Turenne, sur lequel elles firent leur effet. Il courut Mémoires deChoisy, II. 19

à Saint-Germain, et supplia le roi de déclarer publiquement la nomination de son neveu au cardinalat. Sa Majesté lui dit qu'elle le feroit avec plaisir; mais qu'il songeât qu'il ne s'étoit converti que depuis huit ou dix jours, et que les huguenots ne manqueroient jamais de dire que c'étoit la récompense de sa conversion. « Je suis trop bien connu, Sire, reprit M. de Turenne, pour craindre de pareils discours, et mon neveu sans moi pouvoit fort bien espérer cette grâce de Votre Majesté. Je me suis converti dans un temps non suspect. — Il est vrai, reprit le roi, que, si vous l'aviez voulu faire en 1660, vous pouviez espérer autre chose qu'un chapeau rouge. » Ce fut le matin avant que les ministres fussent assemblés pour le conseil que le roi fit appeler M. de Lionne dans son cabinet, pour lui ordonner d'expédier la lettre au Pape pour la nomination du duc d'Albret au cardinalat. Lionne, au sortir du cabinet, vit M. Le Tellier, et, sachant bien qu'il l'alloit mettre au désespoir, lui dit tout bas : « Devinez qui a la nomination du roi au cardinalat? » Le Tellier lui ayant nommé cinq ou six personnes l'une après l'autre : <c Non, lui dit Lionne, c'est le duc d'Albret. » Il pâlit, et Lionne pensa lui offrir son flacon d'eau de la reine de Hongrie.

Je crois que voici le lieu de parler de la conversion de M. de Turenne. Elle a fait tant de brait

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