‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 73 sur 125 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

dans le monde, les catholiques en ont été si aises et les protestans si fâchés, qu'il faut apprendre aux uns et aux autres la vérité d'un fait dont on a parlé si diversement. Jurieu et quelques autres ministres ont osé dire qu'il avoit changé de religion par politique^ mais, en le disant, ils se sont exposés à la risée de tout le monde, qui a su qu'à la paix des Pyrénées le cardinal Mazarin , ne sachant quelle récompense procurer à M. de Turenne pour les grands services qu'il avoit rendus à l'État, lui offrit l'épée de connétable, pourvu qu'il se fît catholique. L'accommodement de M. le Prince n'étoit pas encore fait , et le cardinal n'eût peut-être pas été fâché de le mortifier encore ; mais M. de Turenne, en fait de religion, ne se conduisoit pas par des vues humaines; et, se voyant attaqué d'une manière si forte, il se roidit contre la grâce qui vouloit l'éclairer, et demeura encore plusieurs années dans l'incertitude; il avoit toute sa vie aimé à parler de religion , dans l'espérance de trouver la véritable en la cherchant. Il me souvient à ce propos d'avoir ouï dire au cardinal de Bouillon qu'un jour M. de Turenne s'étant trouvé dans son cabinet avec M. de Beringhem et Van- Beuning, ambassadeur de Hollande, après avoir beaucoup parlé de religion, Van-Beuning avoua que, s'il étoit bien persuadé qu'il n'y eût qu'une religion de bonne, il choisiroit la catholique;

mais qu'il croyoit qu'on pouvoit aller au Ciel par difPérens chemins, a Si je croyois comme vous, lui dit M. de Turenne, je serois bientôt catholique; ne faut-il pas toujours aller au plus sûr? » Il sentoit assez souvent qu'il manquoit quelque chose à la doctrine qu'on lui avoit enseignée dans son enfance. Ses premiers préjugéiS contre la religion catholique s'étoient évanouis par la conversation de quelques évèques de ses amis : M. de Choiseul, évêque de Tournai, et M. Vialart, évêque de Châlons, l'avoient embarrassé; l'abbé Bossuet, depuis évêque de Condom , et enfin de Meaux, Tavoit peut-être ébranlé par quelques-uns de ses sermons, ou dans une conversation qu'il eut avec lui chez M™e de Longueville devant sa conversion; le duc d'Albret, son neveu, nouveau docteur, et frais sur ces m^^tières, lui en avoit parlé cent fois. Enfin le moment arriva, et, sans le dire à personne , sans sonner la trompette , sans ostentation, et seulement pour le salut de son âme , il fit son abjuration dans la chapelle particulière de l'archevêché, entre les mains de M. de Péréfixe, dans un temps où toutes les raisons mondaines sembloient s'y opposer. Il vit fort bien qu'il se confondoit par là dans la foule des courtisans qu'on méprise parce que l'on ne les craint pas ; , au lieu que, demeurant huguenot, il se vojoit à la tête d'un parti autrefois si puissant, et qui ferpit les

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