‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 95 sur 125 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

de Verdun avoit si bien instruit et prévenu Monsieur que ce prince témoigna qu'il aimoit mieux faire plaisir au marquis et à la marquise de Béthune qu'à son ancien domestique, qui passoit pour être grand dissipateur.

Le bon homme marquis d'Arquien, au désespoir, rendit compte à ia reine sa fille du nouvel inconvénient qui Tempéchoit de partir. Le roi et la reine de Pologne envoyèrent un matin chercher le marquis de Béthune, et lui firent des reproches de sa conduite. « La peste m'étouffe, dit le marquis de Béthune, si j'ai jamais entendu parler de cette affaire! Vous verrez, dit-il, que c'est ma diable de femme qui aura fait à mon insu cette tracasserie. Vos Majestés n'ignorent pas combien tous les jours elle me tourmente par ses fureurs de jalousie; et celle-ci est une rage d'intérêt que je désavoue, et à laquelle je n'ai nulle part. »

Cette plainte de la mauvaise humeur de sa femme étoit venue dans le temps d'un éclat effroyable qu'elle venoit de faire : car, ayant su, quelques jours auparavant, par des espions qui lui rendoient compte de toutes les actions de son mari, qu'il étoit entré le soir chez une femme dont elle étoit jalouse, elle vint la nuit dans le logis où elle savoit qu'il étoit, monta dans la chambre, où le marquis de Béthune, averti de l'arrivée de sa femme, ne put autre chose que de se cacher préci-

pitamment sous le lit. Cette furieuse entra comme une lionne, en disant à cette dame, qui étoit de grande naissance : a Rends-moi mon mari, tu me l'as débauché. » Et, faisant un bruit épouvantable, elle chercha son mari dans le lit et de tous les côtés. Ne le trouvant point, elle alla malheureusement s'aviser de regarder sous le lit : cette jalouse femme, trouvant un pot de chambre plein d'urine, le prit et le lui jeta au visage. Le pauvre marquis, honteux, fît mille reproches sanglans à sa femme; sa femme lui en fit mille autres, et à la dame de la maison. Ce vacarme, comme je viens de le dire, avoit précédé de quelques jours les plaintes du roi et de la reine sur le procédé qui regardoit les vingt mille écus; de sorte que le marquis de Béthune n'eut pas de peine à persuader qu'il n'avoit aucune part à la conduite de sa femme, et il fut conclu qu'il remettroit à la reine une lettre par laquelle il consentoit de tout son cœur que son beau-père touchât l'argent de la vente de sa charge; et le roi et la reine se chargèrent de déterminer M™* de Béthune à la même chose. Cela ne fut pas difficile : le marquis et la marquise de Béthune écrivirent tout ce que le roi et la reine désirèrent. Cette princesse, dans la passion qu'elle avoit de voir son père, lui dépêcha un courrier qui porta non seulement les susdites lettres, mais elle écrivit elle-même à Monsieur, lui reprocha son injustice, le peu

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