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de nom dont l'éloge soit de ma compétence et puisse être entrepris par moi avec chance de succès. Du moins: eette lacune mème m’enhardit-elle à croire que je pourrai être utile. Votre bienveillance pour moi vous aura donné une spécialité dont, à la vérité, vous n'aviez pas. besoin, car une Académie n’est pas forcée d’être encyclopédique, mais enfin une spécialité qui a son importance et-surtout son intérêt d'actualité. Permettez-moi de vous. le dire et de tâcher de vous le prouver.
Ce que je voudrais établir, ce n’est assurément pas: l'importance de Pastronomie, nul ne la conteste : c’est Ja part que cette science est appelée à prendre dans les affaires grandes ou petites de notre époque, c'est son rôle encore actif aujourd'hui, c’est son intervention continuelle, mais trop souvent inaperçue, dans le mouvement des idées et des faits.
Ce mouvement général est facile à caractériser. I tend à la fusion des peuples civilisés et à la conquête définitive de la terre. Examinons, en effet. Dans l’ordre économique, on supprime les entraves inutiles et les prohibitions absolues ; on va même jusqu’à précher la suppression complète des douanes et des droits simplement protecteurs. Dans l'ordre commercial, on établit ces. grandes lignes de paquebots transatlantiques qui feront bientôt, du tour du monde, l'affaire de trois mois, et, si lon tranehe les isthmes, ce n'est pas pour séparer les. continents, mais pour relier les mers. Dans l’ordre industriel, les chemins de fer n'ont plus pour but unique
l'exploitation du territoire d’un peuple : ce sont désormais de gigantesques traits d'union qui franchissent les frontières et conduisent les masses d’un bout à l’autre de l'Europe, selon l’appel des intérêts ou des plaisirs. Une nation s'avise-t-elle d'organiser une exposition d’industrie? au lieu d’en exclure comme autrefois les nations rivales, elle les y convoque et s’applaudit de voir figurer côte à côte les produits de toutes les parties du monde. Enfin, Messieurs, l’histoire de notre époque porte ellemême ce cachet de la solidarité internationale, car nos commotions politiques se propagent plus loin que les tremblements de terre, et si la guerre éclate, ce n'est plus pour défendre un monopole ou soutenir les prétentions d’une dynastie, mais pour sauvegarder la famille européenne menacée dans son avenir. En un. mot, il semble que les progrès antérieurs n'aient eu d'autre objet que de constituer les nations modernes, et que les progrès actuels n'aient d'autre but que de les associer. La science aussi, Messieurs, comme toutes les manifestations de l'esprit humain, auxquelles son concours est d'ailleurs indispensable, présente aujourd’hui les mêmes tendances vers l'unité ou plutôt vers la réunion des efforts en vue d’un but commun. Regardez en effet autour de vous et voyez comme elle marche, non plus comme autrefois par des travaux isolés, sur un théâtre restreint, avec les faibles ressources de quelques hommes d'élite dispersés ça et là, au hasard du génie, dans quelques pays favorisés comme le vôtre, mais par de vastes asso-
ciations qui englobent la terre entière. S'agit-il de météorologie ? Vous trouverez une chaine ininterrompue d'observateurs depuis Cadix jusqu'à Paris, de Paris à Berlin, de Berlin à Moscou, et, ne soyez pas incrédules, Messieurs, de Moscou à Pékin. Veut-on étudier les courants de la mer, véritables fleuves océaniques dont l'étude approfondie permet déjà d’abréger quelques routes commerciales ? C’est une association qui l’entreprend et qui réunit pour cela les ressources de huit ou dix gouvernements à l'activité des principales marines du monde entier. S'agit-il du magnétisme terrestre, autre étude où se poursuit encore, d'une manière indirecte, l'asservissement ou la conquête du globe? Au même instant physique, à Milan, à Vienne, à Copenhague, à Upsal, à Toronto, à New-Yorck, au Chili, au Cap, à la Terre de Van Diemen,..…. la marche de la boussole est étudiée; pas une perturbation magnétique dans le globe qui ne soit enregistrée simultanément par des centaines d’observateurs ; et, signe bien frappant de la convergence des efforts modernes, tous ces observateurs notent le temps sur des chronomètres qui marquent partout la date et l'heure de Gœttingue.
Eh bien, Messieurs, l'astronomie, elle aussi, a jeté sur le globe son invisible réseau. Elle s'associe au mouvement général ou plutôt elle marche en tête, car c'est par elle que le monde a été connu et livré à notre activité féconde. Toutefois sa tâche n’est pas finie. On ne veut plus d’à peu près, plus d'erreurs surtout; car les
fautes vont se solder désormäis par des millions, et là où une erreur coûtait autrefois la vie d’un équipage, mettant trois ans à faire péniblement le tour du monde, elle coûterait des milliers de vies humaines, aujourd’hui que les nations s’ébranlent et se mettent en marche. La terre nous appartiendra, suivant la promesse sacrée; un jour elle sera à nous, aussi complétement à nous que le champ labouré du soir au matin appartient à son maitre; mais il faut d’abord que nous l’ayons mesurée en tous sens avec l'exactitude de l’arpenteur qui a toisé le champ. L’arpenteur du globe terrestre, Messieurs, c’est l’astro— nome. |
: On a dernièrement rattaché ainsi Paris à Londres par des mesures dont l'incroyable exactitude ne dément en rien la comparaison que je viens de faire. Nos résultats ne présentent peut-être pas un mèêtre d'erreur. Je dis nos résultats, car j'ai eu l'honneur d'y coopérer (1); c’est mon dernier travail scientifique. Je vous demande la permission de vous en parler et, pour ainsi dire, de vous en faire hommage.
Il s'agissait d’une chose bien simple, en apparence.
(1) L'opération a été conduite par M. Airy, astronome royal d'Angleterre et M. le sénateur Le Verrier, directeur de l'Observatoire impérial. Les observations astronomiques et télégraphiques ont été faites simultanément, d’abord par M. Dunkin à Paris et M. Faye à Greenwich, puis par M. Dunkin à Greenwich et M. Faye à Paris.
Les horloges de Paris ne marquent pas, au même instant, la même heure que les horloges de Londres. Une montre réglée à Paris se trouve, à Londres, en avance de 9 minutes, par la même raison que les montres réglées à Nancy avancent de 16 minutes sur celles de Paris. Grâce aux chemins de fer, le public s’est familiarisé dans ces derniers temps avec ces différences dont la mesure exacte est si importante pour l'astronomie et la géogra-
phie. Chacun sait, en effet, que la sécurité des voyageurs serait compromise, si on voulait régler la marche des
trains sur l'heure des localités qu'ils traversent. Aucune réclamation ne s’est élevée quand on a vu toutes les administrations des chemins de fer adopter l'heure de Paris ou du premier méridien de la France; de même, les chemins de fer anglais comptent d'après l’heure de Londres, sans tenir compte, ni des règles, ni des habitudes locales. Mais aussi, depuis que l’heure de Paris s’est substituée, sur toutes les lignes et jusqu'aux frontières, aux heures discordantes des localités, chacun de nous est forcé de connaître la différence constante qui existe entre l'heure de notre ville et celle de Paris, sous peine, à Nancy, d'arriver toujours un quart d'heure trop tôt à la station, et, à Brest, 27 minutes trop tard.
Pour les usages civils, il suffit de connaitre cette différence à une minute près; pour la science, au contraire, il faut un tout autre degré d’exactitude. Aussi que de ressources n'a-t-il pas fallu mettre en jeu lorsqu'il s’est agi de déterminer la différence des heures entre les deux
capitales de la France et de l’Angleterre! Ces ressources, nous les avons empruntées à l’industrie moderne qui rembourse si largement à la science les avances qu'elle en reçoit. Notre principal instrument était le télégraphe sous-marin. Tout le monde a vu les fils de nos télégraphes terrestres, soutenus par des poteaux le long des chemins de fer et festonnant sur l’azur du ciel leurs courbes disgracieuses ; mais peu de personnes ont vu et touché ce cable gigantesque, dont les torons de fer galvanisé renferment comme dans un étui Îles fils télégraphiques déposés au fond de la mer. Que de progrès, que de découvertes accumulées dans ce seul appareil où le zinc protège le fer, où le fer protège la gutta-percha qui isole à son tour les fils conducteurs des courants électriques! Une fois ce cable immergé au fond du détroit, voilà que la France et l'Angleterre se touchent ou plutôt se pénètrent. C'est comme si l'orateur français parlait à Paris et à Londres en même temps ; comme si le banquier donnait personnellement ses ordres au même instant, à la bourse de Paris et à celle de Londres : quand on le voudra, il signcra sur les deux places à la fois, et, s’il le fallait, vous imprimeriez à Londres en composant à Paris, ou bien, de Regent's Parck, vous mettriez le feu au canon des Invalides. Pour nous, Messieurs, par ce même cable, nous transmettions à l’observatoire impérial les battements de l’horloge de Greenwich.
Transportez-vous un instant avec moi à l'observatoire
anglais, au moment où s’accomplissaient ces opérations singulières. L'astronome a observé longuement les étoiles ; il a réglé son horloge et, pendant quelques heures, un coup-d'œil au cadran suffit pour lui faire connaitre l'heure à un centième de seconde près. Mêmes préparatifs à Paris. Le problème serait résolu, si quelque génie des Mille et une Nuits se chargeait de porter, sans secousses, les deux pendules l’une vers l’autre; mais voici le génie des temps modernes qui se met à l’œuvre et qui fait encore mieux. D'un tour de clef, les fils du télégraphe maritime mettent en communication les deux observatoires. Les deux astronomes se placent devant de petites aiguilles aimantées, que le moindre courant électrique incline tout d'un coup à droite ou à gauche, et à l'aide de ces aiguilles mystérieuses ils entament l'opération. Les signaux d'appel sont échangés. Londres dit à Paris que la nuit a été sereine, que les étoiles convenues ont été observées, que l'heure locale est parfaitement déterminée ; puis il envoie par le télégraphe, à travers l'air et les eaux de la mer, les battements de sa pendule. En voyant osciller l'aiguille de Paris, c'est comme si vous voyez osciller le pendule de l'horloge de Londres. Les oscillations sont comptées, les pendules comparées, et la différence des heures s'obtient ainsi avec une étonnante précision.
Ce n’est pas tout encore. Bien que la vague électrique, lancée dans des fils aériens, marche assez vite pour faire quatre ou cinq fois par seconde le tour de la terre, rien
ne garantit que cette vitesse se conserve inaltérée dans le trajet sous-marin. L'énorme masse d’eau qui recouvre le cable, dont je parlais tout à l'heure, peut retarder la marche du courant, et altérer de quelques centièmes de seconde la différence cherchée. Voilà une cause d'erreur: elle a été prévue et écartée. Si les signaux partent de Londres, le retard de Londres sur Paris sera augmenté de toute la durée du voyage accompli par l'électricité ; mais, si les signaux partent de Paris, l'avance de Paris sur Londres se trouvera diminuée d’autant. Donc, en lançant les signaux alternativement de Londres et de Paris, l'erreur s’élimine, et qui plus est, se trouve déterminée : je veux dire qu'on obtient ainsi, non-seulement la différence de longitude des deux stations, mais encore la durée, si minime soit-elle, du voyage qu'exécute chaque signal télégraphique.
Mais laissons de côté les détails trop techniques qui nous ont garanti un degré d'exactitude tout nouveau dans l’histoire des sciences; contentons-nous d'indiquer l'esprit et le but de ces belles opérations. Depuis la fin du siècle dernier, les exigences croissantes de l’industrie, des travaux publics, et surtout d'une équitable répartition des impôts, ont fait comprendre la nécessité d’une description géométriquement exacte du territoire de chaque nation. La France d’abord, puis l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne et la Russie, enfin les Etats-Unis d'Amérique ont entrepris, dans ce but, d'immenses travaux. Chacune de ces contrées est couverte d'un vaste
réseau de triangles géodésiques, base essentielle de sa topographie et de son cadastre. Actuellement l'œuvre de la science consiste à vérifier et à relier entre eux ces vastes réseaux anglais, français, allemands, etc... afin d’obtenir, non plus la description géométrique d’une contrée particulière, mais celle du globe lui-même. L'opération dont je viens de parler est un des premiers pas qui aient été faits dans cette voie féconde. Il nous en reste beaueoup à faire avant d'arriver au but, mais nous arriverons, et l'Astronomie aura rendu au monde un grand service de plus.
Toutefois, à considérer les. choses de si loin, je risque aussi de placer bien loin de nous le rôle de l’Astronomie ; il faut donc, pour compléter ma thèse, que je la montre maintenant aux prises avec des détails journaliers, avec des intérêts locaux. Ici son influence passe inaperçue, parce que les choses où l’astronomie intervient sont réglées de longue date. Elle n’en existe pas moins, et elle se manifeste, pour peu qu'on vienne à changer quelque chose à l'ordre établi. Vous allez en juger par un seul exemple, que je choisis précisément dans l'ordre des phénoinènes dont je viens de parler.
Pourquoi faut-il que l'habitant de Nancy soit condamné à se servir de deux heures différentes, l’une quand il réside en ville, l’autre quand il veut en sortir par le chemin de fer? À chaque voyage, nous sommes forcés de faire, à la hâte et de tête, un petit calcul de l'heure de la station, calcul où il faut tenir compte d’une diffé-
rence constante de 16 minutes entre l’heure de la ville et celle du chemin de fer. L’inconvénient est faible, me répondra-t-on; c'est un mince embarras et une bien petite perte de temps ; nous n’en sommes pas encore à l'adage anglais « dime is money. n Mais, Messieurs, ce petit inconvénient se répète à chaque instant ; il pèse sur tous ceux qui voyagent, c’est-à-dire, sur la classe la plus active. Si vous examinez, même en vous plaçant au point de vue des intérêts particuliers, les conditions du progrès et du bien-être à notre époque, vous verrez que presque tous les avantages dont nous jouissons aujourd’hui sont dus à la plus stricte économie des moindres forces de la société, économie réalisée par un ensemble de mesures qui débarrasse l'individu de toute préoccupation étrangère à son but ou à sa fonction. La réforme du calendrier, celle du temps moyen, celle des poids et mesures n’ont pas eu d'autre objet, et, sur ce terrain là, il n'y a plus de détails insignifiants (1).
Le remède est simple, d’ailleurs : il suffirait d'adopter officiellement en ville l'heure du chemin de fer, et de retarder, une bonne fois, de 16 minutes toutes les horloges publiques dans le courant d’une nuit. *
(4) Uniformity in nomenclature and modes of reckoning in all matters relating to time, space, weight, measure, etc., is of such vast and paramount importance in every relation of life as Lo out-: weigh every consideration of technical convenience or custom. (Sir John Herschel, Ouilines, p. 87.) |
Lorsque le parlement anglais adopta la réforme grégorienne, il y a près d’un siècle, la ville de Londres s’émut ; le peuple poursuivit les carrosses des Ministres, en criant : rendez-nous nos trois mois, les trois mois que vous nous avez pris. Le peuple de Nancy est trop éclairé pour réclamer à ses magistrats le quart d'heure qu’il s'agit de supprimer sur les cadrans des horloges.
Bien certainement cette petite réforme sera tôt ou tard adoptée par toute la France, et recevra la sanction légale qui lui est nécessaire; mais, puisque c’est à la province de prendre cette fois l'initiative, pourquoi cette initiative ne partirait-elle pas de Nancy ?
Le seul inconvénient est affaire à régler entre les astronomes. Îl faudrait, à Nancy, retrancher 16 minutes de l'équation du temps dont les horlogers se servent pour régler les horloges publiques, d’après l'heure moyenne du lieu; je me trompe, il faudrait en outre qu'un de nos savants confrères, auteur d’un annuaire indispensable qu'il enrichit de notes pleines d'intérêt et d'érudition (1), se donnût la peine de retrancher 16 minutes de toutes les heures marquées au calendrier pour le lever et le coucher du soleil.
Ainsi l'Astronomie n’est pas une science morte, ensevelie dans sa perfection comme les belles langues de
(4) L'Annuaire administratif, statistique, historique, judiciaire et commercial de la Meurthe, par Henri Lepage, archiviste du département, et C.-A, George-Grimblot,
l'antiquité; encore pleine de séve, ele se méle aux affaires de ce monde, et mérite d’être représentée dans votre Académie où s’agitent si souvent, le même soir, des questions d'intérêt local et des problèmes de la plus haute généralité scientifique.
Mais je m'arrète, Messieurs ; il n’est pas prudent à un un homme de science d'aborder l'épreuve d'un discours académique. Cette épreuve est réservée d'ordinaire aux éloquents, aux littérateurs. Pourtant je me suis hasardé, afin d’obéir à vos statuts, et surtout pour saisir cette unique occasion de vous dire publiquement combien je suis reconnaissant de l'honneur que vous avez bien voulu me faire en m'associant à vos travaux.
DES pit LITTÉRAIRES ET SCIENTIFIQUES