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Ce n'est que d'hier, Messieurs, que je siége parmi vous et que je suis témoin de vos travaux : mais déjà j’ai su apprécier l'excellente influence que peut exercer cette fraternité du travail. Loin de Paris, de son ardente atmosphère, et de cette vie inquiète où touf stimule la fièvre. de l'esprit, les hommes, qui se plaisent aux travaux de. la pensée, ont besoin, dans les langueurs de la province, de s'associer étroitement, de s'appuyer les uns sur les. autres, et de s’exciter entre eux par l'émulation des efforts. Ici, toutes les intelligences se groupent comme en. un faisceau ; quiconque travaille trouve un appui; on se tend la main les uns aux autres ; on se serre comme en. un bataillon sacré, où chacun est fort de la force de tous, sans rien perdre de son indépendance, libre comme s'il était seul, et solide comme une légion. Vos Mémoires sont là, Messieurs, pour attester cette émulation salutaire du travail mis en commun. Combien d'hommes distingués, que les ingrats labeurs d’une œuvre solitaire eussent découragés, ont tenu à honneur de figurer dans cette sorte de Panthéon littéraire? Combien de productions utiles ou brillantes n’eussent jamais vu le jour, ou se fussent perdues dans des brochures légères, si vous n'aviez euvert votre Recueil à l'ambition de leurs auteurs ? Opuseules d’art, de poésie, d'histoire, de science, concourent chaque année à étendre et enrichir ce monument, où chacun a porté sa pierre, celui-là, puissante et large, pour servir aux fondements de l'édifice ; celui-ci, finement sculptée, pour en érner les chapitaux et les frontons.
Heureuses les villes, Messieurs, qui, à notre époque, ont su, comme la vôtre, conserver ainsi dans leur sein un foyer d'activité intellectuelle, où tous ceux qui aiment l'art et la science viennent s’éclairer et s'échauffer mutuellement, et entretiennent autour d'eux ce goût des choses de l'esprit, trop étouffé depuis longtemps dans la plupart des provinces.
u J'admire votre Paris : mais souvent aussi il m'étonne. # et me fait peur » me disait un jour un jeune Allemand, qui visitait pour la premmère fois la France, et qui était frappé du contraste de la vie parisienne, si active et si: turbulente, avec le calme un peu trop plat, dans lequel certaines provinces semblent sommeiller. Pour un Allemand, en effet, le spectacle était nouveau. Dans la multiple Allemagne, la vie de l'intelligence, au lieu d’être: concentrée comme chez nous dans une ville unique, est un peu répandue partout. Mon jeune hôte, toutefois, ne: pouvait s'empêcher de rendre hommage à là puissante: organisation de l'unité française, et à cet ascendant toujours croissant, par lequel Paris s’est fait de plus en plus le centre de là pensée de la France, pour devenir le: foyer de la civilisation du monde. Mais il s’inquiétait de. ce que lui offrait de trop inégal cette distribution de Îla vie entre la capitale et le reste du: pays ? u Oui, sans # doute, poursuivait-il, il est beau qu’il y ait dans un “ grand empire, une capitale qui soit comme la tête, # où se concentre la pensée de la nation, et comme un: “ cœur, dont Îles pulsations fassent circuler partout la
xxHT “ chaleur et la vie. Mais prenez garde de pousser à v l’excès une telle centralisation; vous risqueriez de périr “ d’une congestion cérébrale ou d’un anévrisme au w cœur. n Ce propos m'était tenu bien longtemps avant que la révolution de 1848 ne nous eût appris, une fois de plus, tout ce que la France pouvait courir de périls, à s’absorber ainsi dans une seule ville. Si Paris en était venu à ce point d'infatuation, de vouloir à lui seul penser et agir pour la France entière, de faire par passe-temps des révolutions dans un jour d’ennui, et de les imposer au pays; d'improviser des républiques, et de nous les envoyer par la poste; si, en un mot, il a dit un jour : La France, c'est moi, et s’est irrité des résistances provinciales ; nous tous, par notre comphisance, nous avions provoqué cette ivresse. La province s'était trop accoutumée à adorer Paris à genoux, et à se faire l'écho docile de sa voix, le singe de ses caprices. Trop aisément, elle abdiquaïit sa part dans les destinées morales du pays, comme si elle eût voulu se borner au rôle modeste de planter, de fabriquer, de faire des affaires.
Le Gouvernement lui-mème a senti le danger de cette situation ; il s’est appliqué, par diverses mesures, à rarimer, autant qu'il le pouvait, l'autonomie provinciale, Quelques villes proliteront particulièrement de cette réaction prévue ; plusieurs s’en ressentent déjà. Ce n'est pas assurément qu'aucune d'elles ait la folle prétention de contester le légitime, l’irrésistible ascendant de Paris, encore moins de s’y vouloir dérober. L'unité française
est la merveille du monde ; et c’est Paris qui l’a faite, Paris est notre ville à tous, sa vie est notre vie, et nous devons tous, Français, être fiers de sa gloire. Mais en acceptant son empire, faut-il se laisser éclipser dans sa splendeur ? Plus d'une ville a déjà montré par un généreux exemple, qu'elle savait suivre Paris, sans se renoncer elle-même. La nôtre se détache chaque jour davantage sur le fond généralement trop terne de nos provinces ; elle veut revivre ; etil était impossible qu’une fois connue, elle ne conquit pas la prédilection d’un Ministre si ardent à seconder le mouvement intellectuel, partout où il se manifeste. À votre demande, il s’est empressé de relever au cœur de la Lorraine la vieille Université, qui, après trois siècles de gloire, avait été supprimée dans les jours de révolution par le malheur des temps. Vous avez pu invoquer auprès de lui les engagements les plus sacrés. Votre voix a été entendue, déjà l'institution a commencé de revivre ; l'avenir la complètera.
Si j'en parle ici, Messieurs, c'est pour vous rendre, eft cette circonstance solennelle, la part qui vous revient dans cette fondation, dont naguères a été doté notre pays. Car si la ville de Nancy s’est enfin réveillée de sa langueur, et s’est souvenue de ses droits, pour les revendiquer, t'est à vous qu'on le doit. La fortune, sans doute, semble nous revenir, elle nous tend la main, mais il en fallait profiter; la capricieuse veut être devinée etsaisie. Combien n'ai-je pas vu de gens ne s’aviser qu'après, et manquer l'occasion unique, pour n'avoir pas eu un Instinct assez
juste d'eux-mêmes et de leur destinée! Il en-est de mème des villes.
Celle-ci s'était longtemps abandonnée, elle n’a pas toujours senti ce qu'elle pouvait redevenir un jour. Fautil s'en étonner ? Après avoir été longtemps capitale souveraine, elle s'était réveillée, au lendemain de la révolution, chef-lieu de département. Une telle chute l'avait d’abord étourdie, elle a été des années à se refaire, tant elle avait été déconcertée. Qu’avait-elle sauvé en effet de son antique fortune? Des palais déserts, qui ne lui rappelaient qu'avec amertume sa splendeur royale d’autrefois. De toutes les fondations libérales, par lesquelles Stanislas avait au moins charmé le deuil de sa nationalité perdue, il ne lui était presque rien demeuré; la tempête avait tout emporté. Mais non, je me trompe; sous l’Empire déjà on rend à notre ville, si justement fière jadis de son Parlement, une Cour d'appel, qui y fait revivre les tradiuons de la haute jurisprudence et y réveille d’éloquents échos; et ainsi les départements formés de la vieille Lorraine, continuent à y porter leurs affaires. Son Evèché, son Administration académique, son Ecole forestière viennent encore y rattacher davantage les intérêts de toute la province. Est-ce tout? non pas; une autre chose encore, une grande chose est restée à Nancy de son passé : son Académie de Stanislas, dont les débris se rejoignent dès le lendemain du naufrage. Avec son Académie, il semble: que la cité reine ait alors sauvé sa tradition, le culte de son passé et la conscience de ce qu'elle devait être encore.
Car où donc notre ville a-t-elle enfin retrouvé le senti-. ment de sa fortune, et cette foi dans son avenir, dont elle parait animée aujourd'hui? C'est ici, Messieurs, dans votre sein, qu'en à couvé la noble pensée; c'est d'ici qu'elle est sortie, pour devenir l'espérance de tous. Il y a surtout certains hommes parmi vous (pourquoi les nommer ? votre pensée devance la mienne), qui ont été, au cœur de notre population, comme un levain généreux, pour y exciter la fermentation de toutes les nobles choses. Grâce à eux, Messieurs, avec le culte de la science, des lettres et des arts, s'est conservée pieusement, s'est ranimée au milieu de nous, la religion des traditions nationales. Dans votre Académie, n’a pas cessé de battre le cœur de la Lorraine ; ici l'âme du pays respire encore, respire toujours; et autant qu'il a dépendu de vous, Nancy est restée la capitale de la France orientale.
Votre foi, Messieurs, ne s'est pas lassée ; elle a bravé les sourires des incrédules ; à force de persévérance, elle a vaincu. Ainsi que je le disais, vous avez fini par faire partager à la ville entière, si longtemps défiante d'elle-même, la juste ambition que vous aviez conçue pour elle. Elle a consenti à reconnaitre les titres que lui avait légués le passé. Aussi voyez la maintenant : quoi qu'elle ait obtenu, son désir ne s'arrête pas là; elle ouvre ses voiles à l'espérance ; elle attend, elle demande plus encore. Elle se sent faite pour être encore la reine d’une grande province; elle ne doute pas que tôt ou tard sa prétention ne soit satisfaite, que le temps, la nature, la force des choses ne
travaillent pour elle. Elle saura patienter, parce qu'elle croit fermement que nul obstacle ne pourra détourner son destin, mais qu’elle a une de ces situations privilégiées qui dominent et forcent la fortune ; et que, si son passé fut éminemment glorieux, son avenir peut avoir encore de la grandeur.
Bien que dépouillée de son diadème, Nancy a vu qu'elle n’en avait pas moins conservé sur les provinces d’alentour une suprématie morale. Un Roi, même en exil, est encore Roi; pareillement, ce n'est pas en vain qu'une ville a été souveraine pendant des siècles : elle en garde, jusque dans son abaissement, je ne sais quel caractère indélébile de grandeur, de dignité, d'élégance. Découronnée, elle règne toujours : le pouvoir a cessé, que le prestige dure encore. Les pays voisins, accoutumés à en recevoir la lumière et l'impulsion, continuent à se tourner vers elle.
Nancy est done restée dans l'Est une capitale des esprits, un centre de vie morale, autour duquel continue toujours à graviter, plus encore qu'elle ne l'imagine, toute la contrée qui appartenait à l'ancienne nation Lorraine. ll y a plus : maintenant que les barrières qui séparaient jadis les provinces sont tombées, laction de cette ville semble grandir et s'exercer au delà. Les chemins de fer, qui ont changé la topographie du monde, et ouvert aux idées et aux choses des voies nouvelles, à travers fleuves et montagnes, ont choisi cette ville pour l'un des nœuds principaux de l'immense réseau Européen. lei se croisent les grandes routes, qui mènent de l'Océan à la mer Noire,
XX VII et de la mer du Nord à la Méditerranée. Nancy scra l'un des carrefours du monde.
Que son commerce s'en accroisse, et sa richesse, et sa population, je n’en doute pas, et je m'en félicite. Mais j'aime à penser que cette fortune ne servira pas moins à sa grandeur morale. Ce n'est point assez, en effet, que les chemins de fer transportent de la houille et du coton : il faut que sur leurs ailes de feu les idées circulent plus rapidement ; il faut que, grâce à ces communications, l'équilibre de la vie intellectuelle se rétablisse partout plus également ; et les cités frontières ne sont pas faites seulement pour être des entrepôts de marchandises, mais encore des lieux d'échange entre les pensées des diffé-— rents peuples.
Ne serait-ce pas même une belle chose et vraiment féconde, que dans cette géographie nouvelle, que les. chemins de fer nous ont faite, l'État, aux extrémités de l'empire et en face de chacun des grands peuples qui nous avoisinent, fondât dans une ville prédestinée, une sorte d'Université mixte, où l’enseignement largement constitué initierait mutuellement les deux nations au génie l’une de l'autre? Quel plus sûr moyen de réveiller au bout de la France, d’une façon originale et puissante, cette activité de l'esprit, qui semble s'être réfugiée au cœur? Trois ou quatre villes seraient ainsi jetées à la circonférence de l'Empire, comme des sentinelles avancées, destinées à montrer de plus près à l'étranger les arts de la France, . et à suivre en même temps au dehors les progrès de la
science et des lettres, dont notre patrie pourrait profiter à son tour.
Si jamais une telle pensée se réalise, quelle ville, Messieurs, pourrait offrir à cet effet des conditions plus favorables que la nôtre ? si française tout ensemble, et si heureusement placée entre la Belgique, les provinces Rhénanes et la Souabe, pour les appeler avec la France à des études communes? Mais ne semble-t-il pas, au premier coup d'œil du moins, que Nancy dans cette ambition doive rencontrer de puissantes rivales? — Je rends hommage à ces nobles et généreuses émules. Elles peuvent faire valoir aussi de merveilleux avantages. Et cependant qui donc les a empêchées, dotées comme elles le sont, de s'emparer depuis longtemps de cette fortune ? Ni les ressources en effet, si rien d’ailleurs n’y eût fait obstacle, ne leur ont manqué pour cela, ni certes les hommes. Mais leur destin (malgré qu'elles en eussent) les entrainait dans d’autres voies : leur vocation était ailleurs. À ces villes les grands établissements militaires, les manufactures, les affaires; elles seront les boulevards de l’Empire, les métropoles du commerce, les reines de l’industrie. Nancy cède, sans jalousie, à ses fières voisines de la frontière tant d'avantages, qui assurent à jamais leur prospérité. Il faut que chacun en ce monde reconnaisse sa mission, et la suive. Voyez l'ancienne Grèce : Corinthe y est le centre de la navigation des deux mers, Sparte, la ville de la guerre, Athènes, la
cité des arts.
Je ne voudrais point faire ici de rapprochement trop présomptueux ; mais pourtant si son génie entraine notre ville quelque part de préférence, n'est-ce pas de ce dernier côté? Elle a l'instinct de l'élégance et l'amour des choses de l'esprit. Ses industries confinent aux arts, et font descendre dans toutes les classes le sentiment du beau. Toutes les réunions, consacrées aux fêtes de l’intelligence, trouvent toujours ici un concours nombreux. I y a de l’Atticisme dans les mœurs et les goûts de cette ville ; et l’on a pu eroire que ce n'était point sans une prédilection particulière, que M. le Ministre de l’Instruction publique, ayant conçu le dessein d'établir quelque part en France une colonie Athénienne, a choisi Nancy. Dès qu’un de nos jeunes confrères a transporté parmi vous, avec autant d'imagination que de science, les tableaux de l'antique poésie Grecque, quel empressement soutenu à venir l'entendre? Quel goût pour ces chastes et mâles productions du génie hellénique? Il semblait que dans Athènes vous vous retrouviez chez vous.
u Nancy a beau confiner aux pays Allemands : on y sent déjà la France : on y respire déjà Paris. n Ainsi me parlait un jour un jeune Prussien, avide de visiter notre pays. Îl avait raison, quoique son annexion à la France soit encore récente, il y a longtemps, en effet, que cette ville est française, ou plutôt elle l’a toujours été, nonseulement dans son langage, mais encore dans son cœur et son génie. Cependant on a pu s’y tromper, les oscillations inévitables dans la politique d’un petit pays placé