‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 6 sur 85 · PAR M. ÉMILE BURNOUF · texte numérisé non relu

PAR M. ÉMILE BURNOUF

Messieurs,

Après les remerciements si bien sentis que vient de vous adresser M. Benorr, je n'ai plus rien à dire: ses paroles ont exprimé notre pensée. Je n'y ajouterai qu’un seul mot: plus est rare l'honneur que vous nous faites, plus est difficile à remplir la tâche que vous nous impose. Pour moi, étranger nouveau venu, j'éprouve déjà quelque embarras à paraitre, après un enfant du pays, en public au milieu de vous: Il a pu sans flatterie faire l'éloge de son pays natal; quel fils pourrait être blämé d’honorer son père au-dessus de tous les autres hommes ? Et lui-même, s’il a chanté comme dans un hymne la gloire passée et future de la Lorraine, qu'a-t:il fait dont les plus grands hommes de l'antiquité ne lui eussent donné l'exemple ? Mais nous, Messicurs, arrivés d'hier parmi vous, quel sera l'objet de nos louanges ? Quelqu’un des morts illustres qui ont siégé dans cette Académie ? la reconnaissance et l'admiration leur ont déjà payé leur tribut. Je suivrai donc l'exemple de notre sa-

| xxux vant confrère : élevé jadis avec nous dans Athènes, il a pu, sans oublier la Grèce, vous entretenir de la Lorraine où il en retrouvait l'image; qu'en retour il nous soit permis de regarder en arrière et, tout en nous associant à ses désirs et à ses espérances, de vous entretenir de la Grèce, qui est aussi notre commune patrie.

Pour cela je rappellerai à ma mémoire des voyages déjà anciens, mais dont le souvenir est encore tout récent pour moi; je rangerai les uns à côté des autres quelques tableaux, qui pourront donner aux personnes sédentaires une faible idée de l'intérieur de la Grèce, Ce ne sera point, Messieurs, un panorama de ce beau pays, grande image que la parole ni la toile ne sauraient reproduire ; ce sera des esquisses rapidement tracées de deux ou trois sites arcadiens. Puissent-elles être assez véridiques pour que ceux qui n'ont point vu la réalité puissent encore dire avec nous : Et in Arcadia ego!

— Partis d'Athènes, centre obligé de nos excursions et que l'on retrouve toujours avec bonheur comme le séjour du calme et de l'harmonie, nous avions traversé Eleusis, Mégares et Corinthe ; et nous engageant dans la grande presqu'ile du Péloponnèse, nous étions arrivés par Némée au fameux lac de Stymphale. Là, Messieurs, nous ne vimes point cette fois, malgré notre désir, ces oiseaux | célèbres contre lesquels Hercule avait combattu, mais “qu'il n'avait pas si bien chassés qu’il n’en fût resté quelques-uns dans le pays. Dans une petite plaine horizontale, recouverte d'une herbe courte et fine, broutaient

paisiblement des troupeaux de moutons. L'aspect sauvage, étrange, que notre imagination avait prêté à ce séjour mystérieux des Stymphalides n'était qu’une chimère, et s'évanouissait devant une réalité plus douce. Or, vous le savez, lorsque dans un voyage on a compté sur une impression pénible, on ne se console pas aisément d’avoir été bien traité par la nature. Un de nous par exemple, il y a un mois, se met en route à Ja hâte pour aller contempler l’éruption du Vésuve : chemin faisant il ne roule dans son esprit que pierres fondues s’élevant en gerbe dans les airs, fleuves de laves, rochers retentissants, flammes rougeûtres et tourbillons de fumée; il se voit lui-même au sein de cette ardente fournaise, et il jouit de ses dangers futurs comme un vaillant eapitaine à la veille d'une grande bataille ; il presse sa marche, il supporte légèrement les ennuis de la mer et les fatigues du chemin; bref, il arrive. Que trouve-til ? une humble montagne, des rocs silencieux, des sommets noircis et refroidis : il a perdu sa peine ; l'éruption a passé. Tels encore ces voyageurs qui parcourent l'Italie pour y être attaqués et pillés par les brigands et qui s'en retournent comme ils étaient venus, mécontents de n'avoir trouvé que des grandes routes paisibles et des hôteliers aceomodants. Pour moi, je l'avoue, j'espérais trouver à Stymphale autre chose que des moutons paissant l'herbe de la prairie : j'ai toujours pensé qu’Hercule n'avait point dompté de tels animaux, qu’autrement il n'aurait point laissé le renom du plus fort et du plus vaillant homme

de son temps. Ajoutez que ces oiseaux du lac Stymphale avaient quelque chose de séduisant qui engageait le voyageur à les poursuivre, des ongles crochus pour le retenir et un gosier énorme pour l'engloutir. À ces caractères je ne reconnais point les animaux bondissants que vous savez. Nous eùmes donc raison de n'être point satisfaits.

Cette déception au début d’un voyage tel que celui du Péloponnèse nous faisait redouter déjà les jours suivants. Nous cheminions vers l'est, au pied du mont Cyllène, demeure supposée de Pan et de plusieurs autres musiciens célestes. Mais nulle espérance ne nous soutenait plus lorsque nous élevant péniblement au-dessus de la vallée de Stymphale, nous gravissions la chaine qui la sépare du lac de Phénéos ; ce lac célèbre, sur les bords duquel nous devions voir la patrie d’Evandre, père des Romains, se présentait à notre esprit comme une chétive plaine, inculte et desséchée; déjà ses horizons se décoloraient pour nous, et les hauteurs qui l’environnent n'étaient plus que de basses collines dénudées, sans grâce et sans attrait; mais la Grèce est le pays des surprises et des merveilles, et nous reviendrons à Stymphale. En ce moment nous gravissons les hautes régions de l’Arcadie. Quand nous fûmes parvenus au col que nous nous efforcions d'atteindre, nous vimes sous nos pieds un grand lac, aux eaux bleues et profondes, calme et limpide, reposant dans une enceinte merveilleusement dessinée ;

tout autour, des montagnes rapides, les unes rocheuses et escarpées, plongeant leurs pieds sous les eaux, les

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autres garnies de sapins, de genévriers gigantesques et d’autres arbres verts étagés les uns au-dessus des autres ; et au nord de ce bassin si gracieux et si bien Circonserit, les grands monts d'Areadie, rivaux du Cyllène et du Parnasse, élevant leurs neiges au milieu des airs. Nous cheminions, en descendant par d'étroits sentiers, sous l'ombre des arbres, aspirant les exhalaisons résineuses des pins échauffés, et réjouissant notre vue des mille fleurs d'automne dont les pentes étaient émaillées.

Telle fut la première image qu'offrit à nos yeux l'intérieur de l’Arcadie. Depuis ce jour nous avons parcouru bien des vallées, visité bien des lacs, non-seulement dans la Grèce, dans l'Asie, dans l'Italie, mais plus près de nous aussi, là où dans une nature souvent terrible les Alpesnous présentent des sites enchanteurs : le lac de Phénéos est resté dans nos souvenirs comme le point du monde occidental où la nature se montre dans toute sa grâce, son harmonie, sa fraicheur. Il est situé presque au centre du Péloponnèse , au nord de Mantinée et de Mégalopolis ; pour y parvenir, il faut s'élever d'étage en étage et parcourir d'äpres sentiers ; mais celui qui a pu l’atteindre a bientôt oublié toutes ses fatigues : là, à des jours sereins, tempérés par la fraicheur des eaux et des bois, succèdent ces nuits lumineuses des contrées méridionales, nuits pleines de mystère où la paix du ciel étoilé s'unit au calme des eaux; heures divines où la douce clarté de la lune baigne pour ainsi dire les cimes des monts, où chantent sous le feuillage mille oiseaux cachés, où les douces brises de la nuit

XLIN portent avec elles dans les airs les parfums vivifiants des montagnes. Là tous les sens de l'homme sont charmés, sont séduits : il vit par tout son corps d’une vie pleine et harmonieuse ; et sa pensée libre, participant à la sérénité

du monde extérieur, parcourt sans efforts les horizons du monde idéal.

Ensemble, Messieurs, nous nous arracherons, puisqu'il le faut, à cette nature qui s'empare de nous et trop longtemps peut-être nous retiendrait sous son charme ; et vous gravirez avec nous les sombres hauteurs de l’Arcadie ; nous irons vers le nord ; nous traverserons au pas de nos chevaux ces forêts séculaires où les sapins gigantesques s'appuient les uns sur les autres, où les jeunes s'élancent avec vigueur dans les airs tandis que les plus âgés tombent de vétusté. À mesure que les heures s'écoulent pour nous dans ces solitudes, nous sentons les demeures des hommes s'éloigner ; les sites sauvages succèdent aux séduisants horizons; les rocs escarpés et stériles remplacent la fraiche et tendre verdure des lacs : enfin nous abordons la redoutable vallée du Styx. Vous connaissez de nom le Styx, fleuve des enfers : vous le savez, Messieurs, celui qui avait vu le Styx ne revenait point à la vie ; plaise au Ciel que nul de vous ne visite ce triste rivage,

Che nel pensier rinuova la paura,

a dit Dante; on ne le voit point deux fois, dit Racine. Nous, Messicurs, nous l'avons vu, mais une fois seule-

ment ; c'est pour cela sans doute- que, malgré notre étonnement, nous vivons encore; et je ne suis point surpris que plus d’un d'entre nous n'ait pas osé approcher de ces sombres bords. Toutefois, puisque nous les avons vus, c'est à nous de dire ce qu’il en est, et de parler avec vérité en présence des dieux infernaux.

Ici donc coule au fond d'une gorge reserrée un faible ruisseau dont les eaux malfaisantes font périr les végétaux qui les touchent, et couvrent les pierres qu'elles arrosent d'un dépôt blanchätre et stérile. Quand nous suivions en le remontant ce ruisseau malfamé, le grec qui nous aecompagnait nous dit que peu d'années auparavant, son cheval s'étant désaltéré dans les eaux du Styx était mort sur la place en peu de moments. Et cela n'est point incroyable : car, à mesure que l'on remonte cette funèbre vallée, la végétation devient maigre et comme maladive ; quelques plantes rabougries se voient, dispersées çà et là, sur les âpres flancs de la montagne ; la terre aride, la pierre nue nous environnent, et bientôt dans cette gorge profonde où se concentrent les rayons ardents du jour, la vie a disparu; l'oiseau de proie lui-même n'habite pas ces rochers déserts qui ne lui sauraient fournir sa pâture ; un silence de mort règne à nos côtés. Devant nous cependant s'élèvent des rocs jaunâtres, immenses, escarpés, dont la neige couvre les saillies; comme pour montrer que c'est ici le règne de la nature inorganique et des invincibles lois du monde inanimé, une cascade inaccessible coule de ces sommets aériens, s’évapore dans sa

| XLV chute, et, par cette image silencieuse d'un mouvement non interrompu, semble dire au voyageur perdu dans ces déserts, que l'inévitable destinée règne sur le monde par delà les lieux bas où s’agite la vie.

C’est un sujet bien digne de réflexions que de voir les antiques traditions s'approprier aux lieux où elles étaient nées, et ces religions d'autrefois se mettre en harmonie avec la nature: on dirait que l'homme, devant le spectacle du monde, a ressenti le besoin de rendre au dehors ses premières impressions et que là où elles ont été les plus profondes, elles ont reçu leur expression la plus significative et revêtu la forme religieuse.

C'est là, Messieurs, vous le savez, c'est à cette source mystérieuse du Styx, que ces antiques traditions de la Grèce rattachaient l'origine des fleuves ; là qu'elles plaçaient le berceau de l'Océan ou, pour parler avec elles,

cette corne d'abondance d'où s’écoulaient, comme d'une fontaine intarissable, les eaux de la terre et des lieux

infernaux. Aujourd'hui, hommes désabusés, nous ne voyons dans la nature que la nature elle-même.

Eh bien ! Messieurs, c'est au centre du Péloponnèse, ou pour parler plus justement, c'est dans les hautes régions de l'Arcadie qu'il nous faut chercher la belle et riante nature, les hautes et antiques forêts, les lacs élevés, les cascades aériennes, les pics neigeux et inaccessibles, les horreurs de la nature. C'est là aussi que nous pourrons assister aux grands mouvements de l'air et voir se déployer ccs merveilleux phénomènes des nuages et des

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pluies, des orages et des tonnerres qui parfois à la vérité s'abattent sur nos observatoires de la plaine, mais à la naissance desquels, du sein de nos cités populeuses, nous ne pouvons assister. Quittons donc un moment l'antiquité pour ne considérer que la simple nature. Une fois, après plusieurs jours de courses errantes à travers monts et forêts, nous arrivàmes dans le moderne hameau de Lala, au sud du mont Erymanthe, au pied des hauteurs boisées du Pholoé. Lala n'est qu'une ruine toute récente : vingt-cinq familles habitent les portions encore subsistantes de maisons dispersées; la plaine, fort élevée audessus du niveau des mers, est un massif de gravier qui s'étend en longueur entre le Pholoé et l'Alphée; les torrents qui le sillonnent roulent dans des lits profonds creusés par eux ; car l'on voit au premier coup d'œil que le plateau fut primitivement uni. Ces ravins sont remplis de la plus belle végétation du monde; et, tels que les fleuves les plus fameux, tels que l’Alphée et le Ladon, tels que Tempé elle-même, ils semblent réaliser tous les rêves des poëtes : iei le platane et le chène vert s'élancent à une merveilleuse hauteur des flancs du ravin, qu'ils recouvrent en croisant leurs rameaux; un pur ruisseau

coule au fond, et un sentier ombragé, où le soleil parait distiller sa lumière au travers du feuillage, suit les bords

de cette eau limpide ; sur les pentes et sur les plateaux l'arbousier, le lentisque, les bruyères blanches ou roses s'élèvent semblables à des arbres et mélent leurs fruits rouges et leurs longs épis odoriférants à la verdure des fougères et des liancs.

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Quand nous eümes suivi en le remontant l'un de ces ravins enchantés, qui au centre de l’Arcadie s'élèvent des bords du fleuve Erymanthe, les horizons s'agrandirent à nos yeux en s'étendant vers le sud du Péloponnèse, et nous nous trouvâmes enfin sur le plateau où nous ” devions passer la nuit. C'était le 4 octobre : après une

chaude journée d’automne, l'air, embrasé par les ardeurs

du jaur, cherchait en s'agitant à retrouver son équilibre et, pour ainsi parler, son calme naturel : les nuages se rassemblaient autour des monts et couronnaient toutes les cimes du Péloponnèse ; depuis une heure déjà, tandis que nous cheminions lentement dans les vallées, des roulements sourds et lointains nous annonçaient un pro. chain orage ; vers cinq heures du soir le vent commença tout à coup à souffler du mont Erymanthe avec une extrême violence, l'orage était venu ; nous arrivions nousmêmes au village. Nous nous établimes dans une vaste chambre percée de huit fenétres et de deux portes, sans compter Îles trous que les maçons en la construisant avaient laissés dans les murs et qui n'avaient jamais été remplis : elle était donc ouverte à tous les vents. C'est cependant la plus belle pièce de la plus belle maison du village : une estrade large ct très-basse règne autour de la chambre ; on y étendit pour nous recevoir quelques vieux tapis de laine, selon ‘un usage antique et dans la pensée qu'ils nous serviraient à la fois de siéges et de hits. Au moment où nous entrions dans cette ruine le vent déchainé soufflait au dehors avec un grand bruit et

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pénétrait en sifflant, par toutes les ouvertures à la fois ; les volets fendus et brisés, qui tiennent lieu de fenêtres, cédaient parfois sous le coup de la tempête, et tandis que nous soutenions contre l'effort du vent les pièces de bois à demi détachées des murs, notre guide s'occupait à les consolider et la maîtresse de la maison apportait de grosses pierres pour les assujettir.

Je me demandais comment les pauvres Grecs peuvent se résoudre à habiter de telles masurcs, quand je vis rentrer des champs une pauvre fille portant sur son dos une charge énorme de bois avec laquelle elle luttait contre le vent, c'était la fille de la maison. Ce combat acharné et inégal de l’homme contre les forces de la nature me fit sentir qu'abandonné ainsi à lui-même au milieu des monts et séparé de la grande et puissante société des villes, il est encore plus misérable que les demeures qu'il habite, qu'il n'est point déplacé parmi ces murs écroulés ; et il me parut semblable à ces faibles plantes qui croissent sur le rivage des mers et que la vague emporte au premier jour.

La nuit s’écoula de la sorte dans les agitations de la tempête, contre laquelle nous étions mal défendus par des murailles percées à jour. Le lendemain matin le vent s'étant apaisé, nous quittämes ces plaines élevées, balayées par les vents, pour redescendre au sud vers l'Alphée. Des nuages menaçants couraient dans le ciel et alternativement couvraient et laissaient voir le soleil ; c'est encore ici l'une des belles routes de la Grèce : le

ruisseau qui descend du Pholoé vers Olympie et auquel les anciens donnaient le nom de Cladée, coule dans une gorge profonde, entre deux remparts de rochers immenses d'un jaune. d'or, sur le fond desquels se détache la sombre verdure des sapins et plus bas celle des pins odorants et des platanes au vert feuillage. Quand nous descendions ce torrent, la pluie de la veille avait ravivé toutes les couleurs; et les ombres changeantes des nuages, projetées sur les escarpements des rochers, donnaient à toute cette belle nature quelque chose de mouvant et d'animé.

C'est un des caractères les plus frappants des pays chauds et surtout de la Grèce, que les tableaux de la nature y produisent sur nous des impressions non-seulement profondes, mais encore d'une extrême puissance et qui se heurtent en quelque sorte dans notre âme sans la blesser. Le soir du jour où nous visitèmes pour la première fois Olympie, nous atteignimes dans les plaines de l'Elide la-ville moderne et florissante de Pyrgos, non loin de la mer oceidentale ; des gouttes de pluie, derniers restes de l'orage du Pholoé, nous accompagnèrent jusque là; de sombres nuages couvraient encore le ciel; mais les grandes nuées orageuses parties de l’Erymanthe avaient cheminé vers le couchant, et il ne soufflait plus une haleine de vent : l'orage était sur la Méditerranée et s'étendait depuis Zacinthe jusqu’au-delà de Pylos et de Cythère. Quand la nuit fut venue un tableau d'un nouveau caractère s'offrit à mes yeux : la lune, qui avait six

jours, voguait à travers d'obseurs nuages; elle n'éclairait point la terre; la vaste plaine de Pyrgos était dans les ténèbres; la mer seule terminait l'horizon du couchant par une bande éclatante de lumière; et tandis qu'une faible brise soufflait de ce côté, l'air était rempli des roulements lointains de la mer mugissante. Rentré au logis, l’âme remplie des spectacles qui se déroulaient sous mes yeux depuis cinq jours, j'écrivis à la hâte cette courte note : « Dans aucun temps de ma vie la nature n’a produit sur moi en aussi peu de temps des impressions aussi diverses et aussi profondes que depuis mon départ d'Athènes. »

Cette nuit là, Messieurs, nous n'écrivimes pas da-

vantage. | Il est temps aussi que je m'arrète, de peur que votre

attention ne se fatigue. Toutefois j'ai promis de revenir avec vous au pays de Stymphale, sur lequel nous n'avons pas encore le dernier mot ; quittons Pyrgos et le rivage occidental du Péloponnèse, et arrêtons-nous aux mêmes lieux qui nous avaient si mal introduits dans une si belle contrée. Ce sera, Messieurs,. notre dernier tableau : qu'il nous soit permis cette fois de remettre sur ce théâtre les acteurs qui le remplirent alors et de les désigner par leur nom. L'un d'eux était un de vos compatriotes, dont la destinée malheureuse arrache encore des larmes à ses nombreux amis ; si une mort prématurée n'eût interrompu une carrière si bien commencée, ce n'est pas ma voix, Messieurs, qui vous ferait aujourd'hui

ces récits ; ce serait la sienne ; j'ai done deux raisons de rappeler ici le nom d’Isidore Vincent : car c’est payer sur sa terre natale, le tribut de l'amitié à un homme qui eût fait honneur à son pays. L'autre était M. Girard, aujourd'hui maître des conférences à l'Ecole normale de Paris, où il remplit dignement la place qu'a laissée un autre de vos compatriotes pour venir siéger au milieu de nous. — Nous avions visité la patrie de Léonidas et les fortes murailles de Messène, œuvre d'Epaminondas, et nous parcourions de nouveau du sud au nord le Péloponnèse pour regagner l'Isthme de Corinthe : nous visitâmes une seconde fois le petit pays de Stymphale. En traversant des champs abandonnés, nous aperçumes une stymphalide, échappée sans doute aux armes d'Hercule ; elle était debout au milieu de la plaine unie, et paraissait immobile : poussés par la curiosité, le cœur palpitant, nous courons vers elle, prêts à faire feu au risque de commettre un homicide : mais la stymphalide s'envola dans les airs à notre approche et s’enfonça dans la montagne. Tout en cheminant du côté où avait disparu cette mystérieuse figure, nous arrivâmes au bord d’un large et profond ruisseau, dont le cours sinueux nous conduisait vers l’extrémité de la plaine. Chose étrange, au lieu de continuer sa route vers la mer, à la facon des autres ruisseaux, cette rivière s’avançait directement vers des rochers à pic au pied d’une grande ligne de montagnes : de sorte qu'il étaitimpossible de prévoir par où ces eaux sortiraient des champs de Stymphale. À mesure que nous appro-

chions, un bruit sourd et solennel se faisait entendre et remplissait de plus en plus nos oreilles; enfin nous atteignimes le bord d’ua gouffre semblable à un immense entonnoir, par lequel le fleuve disparaissait sous la terre : de minute en minute, la masse énorme des eaux fermant l'entrée de l'abime et se faisant pour ainsi dire obstacle à elle-même, on eût dit que l’abime allait se remplir ; puis l'issue, se rouvrant tout à coup sous le poids des eaux, laissait échapper avec un mugissement profond, une froide et fétide vapeur. Pour des hommes tels que nos compagnons de voyage, nourris dans les lettres antiques, et presque persuadés, non par croyance et foi, mais par imagination et par science, de la vérité ‘ des fables, un tel phénomène ne pouvait passer inaperçu et devait exciter fortement la curiosité. Tandis que dispersés aux alentours de l'abime, nous étions occupés de choses diverses, comme le font d'ordinaire les voyageurs, le plus entreprenant d'entre nous, Isidore Vincent, tel qu'un autre Jacquemont, s'avança dans le gouffre luimême pour l'observer de plus près, et comme s’il voulait sonder l'inconnu et s'initier à un mystère antique. Se soutenant d’un bâton solide, il descendait pas à pas sur la pente unie du gigantesque entonnoir ; mais bientôt son bâton s'enfonce dans la terre humide et lui devient inutile ; ses deux pieds glissent lentement à la fois ; il fait effort pour regagner le bord supérieur ; mais ses efforts mêmes l'entrainent plus rapidement vers le bas : quelques instants encore, il va disparaitre avec le fleuve dans ces

| LUI infernales profondeurs. J'errais alors dans le voisinage :

j'entends un cri déchirant sorti de J'abime, j'accours et je vois notre malheureux ami qu'une force invincible entrainait dans le tourbillon. Je descends à sa suite, toutefois le moins bas qu'il m'est possible ; sa main étendue saisit la mienne et l’étreint convulsivement ; il se croit sauvé. Mais j'étais allé moi-même jusqu'au terrain glissant ; entrainé par la même force je descendais avec lui, et je voyais s’enfoncer au-dessous de nous le tourbillon écumant où nous allions disparaitre. C'est alors que M. Gi. rard s'offrit à nous sur la rive : ses pieds s'appuient fortement sur la terre ferme ; sa main nous tend un bâton, que je saisis, et la chaine vivante est retirée de l’abime. Sans ee libérateur, nous eussions vu comme Enée dans Virgile, Omnia sub magna labentia flumina terra,

Tous les fleuves coulant sous la vaste terre ;

grâce à lui, je puis dire avec Horace :

Quam pœne furvæ reyna Proserpinæ Et judicantem vidimus Æacum,

J'ai presque vu le royaume ténébreux de Proserpine et le juge Eaque rendant ses arrêts ;

Grâce à lui encore, Messieurs, je jouis aujourd’hui du plaisir délicat et de l’insigne honneur de raconter devant vous son aventure du gouffre de Stymphale.

" I me serait aisé de continuer ces voyages et de faire passer sous vos yeux d'autres tableaux de la Grèce inté-

rieure ; ils feraient sentir aux personnes qui n'ont point vu ce beau pays combien est fausse l'idée qu’en rapportent certains voyageurs qui n'en ont vu que les côtes ‘ brülées par le soleil et par les vents salés de la hautemer. Les nombreuses cascades, les rivières au cours profond et limpide, les hautes forêts, les tapis de verdure et de fleurs offriraient à nos regards de tout autres images ; nous les inonderions de cette lumière divine dont Antigone mourante déplorait la perte anticipée ; nous y répandrions en pensée ces suaves et tièdes parfums des vallées méditerranéennes, nous les animerions encore par le chant des oiseaux sous le feuillage, par les danses des jeunes filles aux costumes brillants ; la Grèce se montrerait peutêtre alors avec sa vraie poésie. Mais en mettant sous vos yeux deux ou trois esquisses détachées, je n'ai point prétendu, Messieurs, vous faire parcourir un musée tout entier ; sachant bien que ces visites prolongées dans de longues galeries, ne nous laissent souvent qu'une fatigue . inutile et le désir de ne les recommencer jamais.

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