‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 65 sur 85 · AY · texte numérisé non relu

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nécessaire pour qu'ils puissent pénétrer dans l'organisme, à travers l'enveloppe poreuse qui le limite intérieurement? Eh bien ! la nature, fidèle au grand principe d'unité qui caractérise ses œuvres, sait arriver à ses fins, soit direc— tement, soit indirectement, au moyen d'un seul et même fluide ; encore, ce réactif unique présente-t-il, au premier abord, des propriétés si peu saillantes que, pendant longtemps, non-seulement on a douté de sa vertu, mais qu’on a été jusqu'à méconnaitre son existence.

Vis conterens. — Des considérations qui précèdent, il résulte que le suc gastrique lui-même n'est, à bien prendre, que la cause prédisposante de la chymification; car enfin, quel que soit le degré de ramollissement auquel cet agent chimique ait amené la matière alimentaire par son action intestine, il faut toujours qu'une force mécanique vienne terminer letravait dans ce qu'ila d’essentiel, en amenant cette matière à un degré d'atténuation suffisant pour qu’elle puisse être absorbée par les orifices des chylifères. Or, cette intervention d'une force triturante (vis conterens) est également nécessaire pour les trois classes d'aliments; car, sans elle, les matières protéiques et amylacées, quelque ramollies qu'elles soient, resteraient sans se désagréger, et, de même aussi, les matières grasses manqueraient de l'agent actif sans lequel elles ne peuvent s'émulsionner. C'est donc à bon droit que, dans mon Traité de la digestion, j'ai pu m'exprimer ainsi :

u On le voit, considérée d'une manière générale, la

chymification n'est, en dernière analyse, qu'une dissolution ou une division de la matière, qui ne subit, dans ce changement d'état, aucune espèce de décomposition. Pris dans un sens large, le système des mécaniciens était donc, de tous les systèmes anciens, celui qui s'approchait le plus de la vérité ; car, en définitive, il aboutissait à ce principe, que les matières alimentaires s'introduisent dans l'organisme avec toute leur intégrité de composition, et sans subir aucune de ses métamorphoses chimériques auxquelles les chimistes d'autrefois avaient recours pour expliquer la digestion. Au surplus, et ce fait est digne de remarque, les découvertes les plus récentes des chimistes modernes viennent ici prêter leur appui au système que leurs devanciers ont combattu avec tant de persévérance, en prouvant de la manière la plus péremptoire, que l'on rencontre tout formés dans le règne végétal, une partie des principes azôtés qui constituent l'organisme animal, et qu’en conséquence, le travail digestif doit se borner à leur faire subir un simple changement d'état ou de forme qui les rende absorbables, sans en altérer la nature. On peut notamment consulter, sur ce point, le brillant Essat de statistique chimique des corps organisés, publié par M. Dumas ; on y verra que, considérant la digestion sous un point de vue général, ce célèbre chimiste ne lui attribue, en définitive, d'autre effet que de dissoudre ou de diviser les aliments, de façon, dit-il, que les matières solubles passent dans le sang, inaltérées pour la plupart ; tandis que les matières insolubles arrivent dans le chyle,

— À93 — étant assez divisées pour être aspirées par les orifices des vaisseaux chylifères (1). n

(1) 11 est intéressant, à plus d'un titre, de comparer ces lignes, qui datent d'hier, avec le passage suivant, extrait du Traité de la digestion, par Hecquet, qui vivait, comme on sait, il y a plus d'un siècle et demi. — Tome II, page 3 : « La digestion, dit-il, n’est qu’une décomposition qui doit conserver aux substances dissoutes leur caractère et leur qualité naturelle ; de sorte que la nourriture qu'elles opèrent soit une sorte de revivification de sucs déjà formés qui se trouvent en nature, et qui vont s’unir aux parties qu'ils vont nourrir. Il est donc vrai de dire que la digestion est moins une dissolution de principes que de parties intégrantes, qui, perdant leur forme sans quitter leur nature, restent propres à se corporiser ou à composer des parties semblables à celles dont elles sont comme les débris, » | | |

« Ceci doit faire comprendre que la digestion est une opération très-simple, établie uniquement par la nature pour donner de la fluidité aux aliments, et pour les mettre en état de passer en nourriture. C’est donc prêter en ceci de fausses vues à la nature, on lai attribuer des intentions imaginaires, que de lui imputer celle de changer les aliments en des substances étrangères, essentiellement différentes de celles dont ils sont composés... Cette idée de la digestion étant simple doit la faire reconnaître pour naturelle, avec d’autant plus de fondement qu’elle remplit toutes les vues de la nature même dans cette opération. Mais elle exclut celle de transmutation, qui doit, si l’on en croit le vulgaire, s’introduire dans le chyle par la digestion, eomme si les aliments, en changeant.de consistance, doivent changer de nature. »— Je crois bon de faire observer ici que je n'adopte les idées de l’auteur que relativement à la digestion proprement dite ; car il est évident que, une fois absorbés, certains éléments nutritifs éprouvent des décompositions radicales, par suite desquelles ils s’assimilent aux diffé-

Or, eette théorie si simple, à laquelle l'auteur a été conduit par de hautes considérations philosophiques, est précisément celle à laquelle je suis arrivé moi-même par la voie de l'expérience ; et, je l'avoue, ce n'est pas sans quelque satisfaction que j'ai vu le résultat de mes recherches confirmer ainsi les heureuses inspirations d’un savant aussi distingué.

En résumé, il reste démontré pour nous que la trituration qui s'effectue dans l'estomac (vis conterens) est, au point de vue philosophique, la partie fondamentale de l'opération, puisque le suc digestif lui-même n'a pour effet que de lui venir en aide, en proportionnant la résistance à la quantité de force dont elle dispose.

C'est particulièrement dans la région pylorique, avonsnous dit, que le mouvement dont il s’agit offre le plus d'activité; aussi est-ce là que le tissu musculaire est le plus épais, le plus dense. Dans certains animaux, notamment dans beaucoup de poissons et de reptiles, cette partie du viscère forme ordinairement un boyau étroit et peu dilatable, où l'aliment ne peut pénétrer qu’en petite quantité à la fois. On sait, en effet, que la plupart de ces animaux sc repaissent d’une proie volumineuse, qu’ils avalent sans la dépecer ; or, à mesure que des lambeaux ramollis par l'action du suc gastrique vienhent à s’en détacher, ils arrivent dans le boyau pylorique, qui les pétrit, en quel-

rents éléments de l'organisme. On peut consulter, à cet égard, mon Æssai sur les [fonctions du foie.

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que sorte, et nc leur livre passage qu'après qu'ils ont été converlis en une pâte d'apparence homogène. Les fonctions du boyau pylorique sont donc analogues à celles du gésier, chez les Gallinacées. Or, comme, d'un autre côté, entre ce boyau et la portion pylorique de l'estomac des Mammifères, il n’y a que des différences graduées, il faut en conclure que le pylore est une sorte de gésier rudimentaire plus spécialement chargé d'opérer la trituration des aliments, et de les convertir, par petites fracüons, en cette espèce de pâte molle, mais hétérogène, qu'on appelle le chyme, et qui est le but ultime du travail digestif.

Vas coercens. — L’estomac a généralement un triple rôle à remplir dans l’acte digestif : le premier est de sécréter le fluide spécial qui ramollitles aliments ; le second est d'agir sur eux mécaniquement, de manière à les mélanger, à les broyer, et finalement à les expulser, lorsqu'ils sont réduits à l’état de molécules suffisamment ténues ; et le troisième enfin est d'offrir une capacité plus ou moins spacieuse, dans laquelle ils se logent, soit pendant la chymification même, ce qui a lieu chez la généralité des animaux, soit avant qu'ils soient soumis au travail digestif proprement dit, dans quelques espèces particulières. Or, il est des cas où chacune de ces trois attributions est répartie entre plusieurs organes plus ou moins distincts ; c’est ce qui a lieu, par exemple, chezles Oiseaux granivores, dont les trois ventricules peuvent être considérés comme un estomac décomposé : le pre-

mier, ou jabot, étant simplement une capacité le second, ou ventricule succenturié, l'organe sécréteur ; et le troisième, c'est-à-dire, le gésier, l'agent triturateur. Dans d'autres espèces, un seul ventricule réunit deux attributions ; c'est ce qu’on remarque notamment dans quelques Echassiers et dans quelques Palmipèdes, où le jabot et le ventricule succenturié s ‘entremélent et se confondent ; tandis qu’au contraire, chez les Cyprins, à un simple anneau glanduleux qui représente l'organe sécréteur, succède un boyau pylorique spacieux et à parois épaisses, qui réunit la capacité à l'agent de trituration. Mais ces cas sont, pour ainsi dire, exceptionnels, et, dans la grande majorité des animaux, les trois fonctions sont remplies simultanément par un même organe. Toutefois, même dans ce cas, on reconnait encore assez souvent que chacune d'elles est distribuée d’une manière corrélative aux différentes parties du viscère ; de sorte que la portion cardiaque, qui est souvent séparée du reste par un étranglement plus ou moins marqué, représente la capacité, le corps du viscère ou sa partie moyenne l'organe sécréteur, et la portion pylorique l'agent triturateur.

Considéré sous le rapport de la capacité exclusivement (vas coercens), l'estomac se présente le plus ordinairement sous la forme d’une poche plus ou moins dilatable, dont la configuration est telle, dans les différentes espèces zoologiques, qu'on serait d’abord tenté de croire que la nature s’est fait un jeu de donner à cet organe les formes les plus bizarres et les plus capricieuses ; toutefois, en

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examinant les ehoses de plus près, on ne tarde pas à s'apercevoir que ces formes si variées sont partout en harmonie avec le régime alimentaire auquel l'animal est soumis, et qu'ici, comme dans toutes ses œuvres, la nature est toujours admirable.

Ïl n’est pas de mon sujet d'entrer plus avant dans ces détails de structure, qui concernent spécialement l'anatomie comparée. Je ferai seulement remarquer, en terminant, que, des deux ouvertures qui existent généralement à l'estomac, celle qui le sépare de l'œsophage est loin d’être constante dans la série zoologique; car, dans un grand nombre de cas, le canal œsophagien se confond avec la partie cardiaque, dont il augmente la capacité, et dont il remplit alors les fonctions, en quelque sorte, passives.

Le rétrécissement pylorique, au contraire, est remarquable par sa constance, dans les estomacs les plus simples, comme dans ceux qui, par leur complication plus apparente que réelle, s’éloignent le plus de la formule générale. C’est que le pylore n’est pas, comme le cardia, une simple ouverture qui, en se resserrant, empêche les aliments de s’échapper pendant le travail digestif; c'est aussi et surtout, avons-nous dit, un organe éminemment actif, qui fait subir au chyme la dernière et la plus importante des modifications qui le constituent.

Il suit de là que le pylore forme la limite plus ou moins tranchée qui sépare la portion du canal alimentaire en deux parties distinctes relativement à leurs fonctions :

l'une qui met les matières nutritives insolubles en état d’être absorbées, et l’autre qui effectue cette absorption ; de sorte que, par suite de cette division du travail, au lieu de se faire graduellement dans les différentes sections de ce conduit, conformément à l'opinion de certains physiologistes, la digestion proprement dite s’accomplit tout entière, et pour tous les aliments à la fois, dans une seule et même capacité (vas coercens), qui, tantôt simple et tantôt multiloculaire, n’en reste pas moins toujours essentiellement identique.

Or, l'unité se trouvant ainsi réalisée, dans l’acte digesuf, sous le rapport du lieu, comme sous celui du temps et des moyens, il ne nous reste plus, ce me semble, qu’à adopter la définition de Boerhaave : Liquor diluens, vis conterens, vas coercens, qui résume, en six mots, toute ma théorie.

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