‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 64 sur 85 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA NATURE ET LES AGENTS | DU TRAVAIL DIGESTIF.

Les recherches qui précèdent, jointes au mémoire que j'ai récemment publié sur la digestion des matières amylacées, ont eu pour but d'établir que le pancréas ne remplit aucune fonction essentielle dans la digestion, et de restituer, en même temps, à l'estomac l'exercice plein et entier de son action sur toutes les matières alimentaires indistinctement ; mettant ainsi la théorie d'accord avec l'expérience de tous les jours, et avec ce sentiment, en quelque sorte, instinctif, sous l'inspiration duquel savants et ignorants ont, de tout temps, attribué, d'une manière exclusive, aux vicissitudes de l'estomac, les troubles survenus dans le travail digestif.

Ces recherches viennent, en outre, apporter la dernière pierre, et, pour ainsi dire, la clé de voute à mon système sur la digestion, en donnant aux principes gé—

néraux établis dans mon Traité analytique une pleine et entière confirmation.

Qu'il me soit donc permis de saisir l’occasion solennelle qui m'est offerte aujourd'hui, pour mettre en évidence les points les plus saillants de ce système, et pour appeler sur eux l'épreuve de la discussion.

Il y a un siècle et demi environ, Boerhaave définissait la digestion d’une rffimière aussi juste que concise, par ces quelques mots : Liquor diluens, vis conterens, vas cocrcens. Or, selon moi, c’est encore à cette théorie st simple, qu'après bien des détours, il faut revenir aujourd'hui ; ainsi que je vais essayer de le démontrer, en commentant successivement les trois points que cette définition comporte.

Liquor diluens. — Contrairement à l'opinion généralement admise, j'ai établi en principe que, de tous les fluides qui se déversent dans le tube gastro-intestinal, un seul (liquor) mérite, en effet, la dénomination de fluide digestif proprement dit, c’est le suc gastrique ; car lui seul exerce une action véritablement chimique sur les aliments ; tandis que les autres, savoir la salive, la bile, le suc pancréatique, en un mot, les fluides muqueux de toute espèce, ne sont autre chose que des produits excrémentitiels, qui, avant d’être expulsés définitivement de l’économie, lui rendent encore un dernier service, si je puis m'exprimer ainsi, soit en facilitant le glissement des matières ingérées, soit en protégeant les surfaces qu'elles lubrifient, soit même, comme nous

— À87T — venons de le voir, en contribuant par leur viscosité à l'émulsionnement des matières adipeuses..

L résulte de à, qu’en définitive le rôle qui est départi à ces fluides est exclusivement mécanique et, du reste, tellement secondaire, qu'on peut le supprimer, sans que la digestion cesse de s’accomplir assez régulièrement pour l'entretien de la vie, pendant de longues années ; ainsi que je l’ai fait voir, notamment pour ha bile, c'est-à-dire pour celui de ces fluides auquel les physiologistes avaient jusqu'ici attribué le plus d'importance.

Le tube gastro-intestinal n’est donc pas seulement destiné à l'élaboration et à l'absorption des matériaux propres. à réparer les pertes que l'économie a subies ; c’est aussi le réceptacle d'un grand nombre de produits excrémentitiels, véritable égout qui reçoit. de distance en distance, les immondices de l’économie, pour les transmettre au dehors ; en un mot, c'est le rendez-vous commun des matières, en quelque sorte usées que l’organisme rejelte, et des matières nouvelles qui viennent prendre leur place ; ce qui explique ces mots de l'oracle de Cos : Venter omnibus dat et ab omnibus accipit.

Le suc gastrique étant le seul et unique agent chimique de la digestion, comment opère-t-il, et comment se faitil qu'étant toujours identique, il puisse étendre son aetion aux substances à la fois si nombreuses et si variées qui constituent l’alimentation des différentes espèces zoologiques ? Telleestla double question qu'il s’agit de résoudre.

Il n'est pas encore bien éloigné de nous le temps où la

plupart des physiologistes attribuaient à l'intervention du fluide gastrique une prétendue transsubstantiation des principes les plus hétérogènes les uns dans les autres ; il est même à remarquer que les idées émises récemment sur la décomposition des graisses et des fécules dans le travail digestif peuvent ètre considérées comme le dernier vestige de cette ancienne doctrine ; circonstance qui, peutêtre, n’a pas été étrangère au succès qu'elles ont obtenu; tant nous avons d’attrait pour les légendes qui ont bercé notre enfance !

Or, j'ai fait voir que ces décompositions chimiques n'ont jamais lieu ; de sorte que, selon moi, la transmutation des aliments dans le tube digestif ne doit plus figurer désormais que dans les archives de la science, à côté de la transmutation des métaux dans le laboratoire des alchimistes (1).

D'autre part, j'ai démontré aussi, contrairement à l'opinion émise par quelques auteurs modernes, que l’action spécifique exercée par le suc gastrique sur les aliments ne consiste pas davantage dans une dissolution, en prenant ce mot dans son acception technologique. La vérité

(1) Sans doute, par cela mème que le suc gastrique produit le ramollissement des substances albumninoïdes, il exerce sur elles une action chimique ; mais cette action se borne à une simple modification, qui ne va pas jusqu’à an changement de nature. On dirait qu’alors l'affinité de cohésion est diminuée, tandis que l'affinité de composition semble, au contraire, tre devenue plus énergique : aussi, les matières chymifiées résistent-clles à la putréfaction beaucoup plus longtemps qu'auparavant.

est, à mon avis, entre ces deux opinions extrêmes ; car l'action déployée par le fluide chymificateur n'est pas, & beaucoup près, aussi compliquée que l'avaient imaginé les premiers, ni pourtant aussi simple que se l’étaient figuré les seconds. C’est une action sui generis, en vertu de laquelle certaines substances, tout en conservant intégralement leur composition chimique, perdent une partie de leur cohésion, ou, autrement dit, se ramollissent (Liquor diluens), de manière à pouvoir se réduire en molécules plus ou moins ténues, sous l'influence des agents mécaniques les moins énergiques. Du reste, l’intervention du suc gastrique, qui doit être rapportée à la catégorie des catalyses, tient, comme je l'ai fait voir, à une sorte de ferment éminemment altérable, qui ne déploie sa vertu qu’en présence d’un acide (1).

Le suc gastrique n'agit directement que sur certaines substances azotées d’origine organique, qui, tant par leurs propriétés générales que par leur composition élémentaire, semblent appartenir à une même famille chimique, ayant la protéine pour radical. Toutefois, le même agent étend aussi son action, mais, indirectement, sur les deux autres classes de matières alimentaires, c'est-à-dire, sur les matières amylacées et sur les matières grasses.

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(4) J'ai démontré que le principe acide qui domine dans le suc gastrique n’est point un acide absolument libre, mais bien du biphosphate calcaire, — Voir mon Mémoire sur la nature et l’origiue de ce principe.

Les premières, en effet, se présentent, comme on sait, à l'état de grains plus ou moins volumineux, formés de membranes concentriques, qui elles-mêmes sont constituées par des granules élémentaires d'une extrême ténuité. Or, comme ces granules adhèrent les uns aux autres par l'interposition d'un enduit azoté presque imperceptible, il s'ensuit qu'en ramollissant cet enduit, le suc gastrique leur permet de se séparer avec facilité (1).

Quant aux substances grasses, nous avons vu dans le présent mémoire, quel rôle important les matières albuminoïdes et amylacées, réduites en pulpe chymeuse, sont appelées à jouer dans l'émulsionnement ; de sorte que, en définitive, la même cause qui dispose les premières à se scinder en molécules, permet aux secondes de se désagréger en granules, et favorise indirectement, chez les troisièmes, la disposition à prendre l’état de globules.

N'est-ce pas ici le lieu de faire remarquer avec quelle puissante simplicité de moyens la nature sait atteindre son but, à travers des complications qui, au premier aperçu, sembleraient inextricables? Voyez, en effet, combien les aliments dont se nourrissent les différentes espèces zoologiques présentent de variété sous le rapport de leurs propriétés soit physiques soit chimiques ; à combien de réactifs divers l'art ne devrait-il pas avoir recours, s'il s'agissait de les amener tous à l'extrême atténuation

(1) Voir mon Mémoire sur la Digestion des matières amylacées.

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