‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 77 sur 85 · PAR M. BRACONNOT · texte numérisé non relu

PAR M. BRACONNOT

Le résultat du travail chimique qui s'opère dans le tube gastro-intestinal, lorsque les fonctions de celui-ci sont dérangées et que la nutrition se fait mal, ne parait pas avoir été étudié jusqu'ici par les chimistes ; sans doute, à cause de la répugnance inséparable de pareilles recherches. J'ai essayé de la surmonter, dans l'espérance qu'il pourrait peut-être en résulter quelques faits utiles.

Un homme (1), d’un âge avancé, d’une forte constitution, après avoir éprouvé une constipation assez opiniâtre, eut un dévoiement, accompagné de flatuosités, avec borborygmes, qui dura environ deux mois, presque sans coliques. j'ignore si ce léger dérangement des fonctions digestives a eu pour cause la constitution de l'année, une influence cholérique, ou s’il a été plutôt le résultat d'un effort critique et salutaire, ce qui me paraît plus vraisemblable.

Quoiqu'il en soit, d'après mes conseils, un régime

(4) Note posthume. Cet homme était Braconnot lui-même, mort, peu de temps après, d'un cancer à l'estomac.

— Di — bien entendu a tenu lieu de tout remède ; car, il faut bien le reconnaître, la puissance médicatrice de la nature suit des lois particulières dans ses évacuations, choisit des temps marqués pour agir, en un mot, peut beaucoup sans le secours de l'art; tandis que, sans elle, l'art ne peut rien, quoi qu'en puissent dire ceux qui sont en possession du droit de tout risquer.

: La nourriture de la personne dont je viens de parler

était très-simple ; elle consistait en pain, viande et lé-

gumes ; sa boisson était de l'eau, quelquefois mélangée d'un peu de vin; ses déjections, séreuses, coulantes, semblaient contenir peu de matières insolubles dans l'eau ; elles n'avaient point, d'ailleurs, ce caractère glaireux ou mousseux dû à une sécrétion trop abondante de mucus intestinal. Jetées sur un filtre, il s’en est écoulé un liquide transparent, jaunâtre, lequel a pris une couleur rougeâtre par le contact de l'air.

Ce liquide rappelle au bleu le papier rougi de tournesol ; ce qu'on ne peut attribuer à la présence de

l'ammoniaque ; car le même papier réactif, ne change

pas sensiblement de couleur lorsqu'on l’expose dans un tube fermé au-dessus du même liquide mélangé avec de la chaux ou de la potasse; d'ailleurs, si lon réduit le liquide excrémentitiel filtré, en consistance sirupeuse, par l'évaporation, non-seulement il présente une réaction alcaline, mais il fait effervescence avec les acides ; ce qui ne peut être dù qu'à la présence d’un carbonate d'alcalin fixe. | |

- Le liquide excrémentitiel nouvellement filtré, étant abandonné à lui-mème pendant vingt-quatre heures, a laissé déposer un sédiment presque imperceptible ; lequel, vu au microscope, a présenté des aiguilles ou des prismes tétraédres applatis, obliquement tronqués et d'une grande netteté. Ces cristaux, peu soluble dans l’eau, se sont dissous dans un peu d'acide azotique très-affaibli. C'était, à ce qu’il m'a paru, du phosphate ammoniacomagnésien, qui parait avoir pris naissance par la production spontanée d'un peu d'ammoniaque.

Le mème liquide intestinal produit :

Avec l'infusion de noix de galle, un précipité rouge sombre, qui devient d'un vert sale par le contact de l'air ;

Avec l’acétate de plomb, un précipité rouge de litharge ;

Avec le sublimé corrosif, un précipité rose ;

Avec l’eau de chaux, un léger précipité rougeâtre, de carbonate de chaux et de magnésie ;

Avec l’azotate d'argent, un précipité rose, qui ne tarde

- pas à brunir ; n

Avec le chlorure barytique, rien d'apparent au moment du mélange, quelques temps après, léger sédiment rouge, qui disparait presque entièment dans l'acide agotique ;

Avec l'oxalate d'ammoniaque, aucun changement apparent;

Avec les acides sulfurique, chlorhydrique et azotique affaiblis rien au moment du mélange, si ce n'est une odeur d'excrément très-prononcée etune coloration bru-

— 533 — nâtre de la liqueur ; quelques temps après, très-léger sédiment rougeûtre, très-divisé, soluble dans les alcalis d'où il peut être précipité par les acides (résine biliaire altérée) ?

100 parties du liquide excrémentitiel filtré n'ont fourni, après l'évaporation, que 2 1/2 de résidu desséché. Ce résidu attire l'humidité de l’air. Repris par l’eau, il s’en sépare un léger sédiment biliaire, brunâtre, semblable à celui dont je viens de parler. La liqueur étant séparée de ce sédiment, puis évaporée de nouveau en consistance sirupeuse, a fourni des cristaux reconnaissables pour du carbonate de soude. |

Action du feu sur le résidu de l'évaporation du liquide excrémentiliel filtré.

Ce résidu fournit à la distillation un produit ammoniacal. Il reste un charbon contenant beaucoup de matières salines, se liquéfiant à la chaleur rouge. Isolé de celles-ci par le lavage, ce charbon a fourni par l'incinération une cendre blanche, laquelle a été dissoute avec effervescence dans l'acide chlorhydrique affaibli. Un léger excès d’ammoniaque versé dans la dissolution acide; en a d'abord précipité une très-petite quantité de phosphate de chaux. L'’oxalate d’ammoniaque n'a produit ensuite que des traces d'oxalate de chaux ; mais, après qu'on ceüt ajouté à la liqueur filtrée du phosphate de soude, avee excès de base, il s’est aussitôt manifesté un précipité

abondant de phosphate ammoniaco-magnésien ; d'où il résulte que la cendre blanche dont il s'agit était presque entièrement formée de carbonate de magnésie et de quelques indices de phosphate et de carbonate de chaux.

La lessive alcaline provenant du lavage du charbon, évaporée convenablement et abandonnée à elle-même, a fourni une assez grande quantité de cristaux très-nettement prononcés; lesquels étant isolés d’un liquide incristallisable et mis en contact avec de l'acide sulfurique affaibli, ont fait vive effervescence en produisant du sulfate de soude.

C'était donc du carbonate de soude. Quant au liquide incristallisable, il était formé en grande partie de carbonate de potasse, de chlorure de potassium et desodium, mais sans indice bien apparent de sulfate ni ne phosphate alcalins. |

Application de l'alcool à l'extrait provenant de l'évaporation du liquide excrémentitiel filtré.

Cet extrait délayé dans l'alcool, s’y est dissous en partie, à l'exception d’un résidu brun divisé, qui a été séparé par le filtre de la dissolution alcoolique. Celle-ci sera examinée dans un instant. Le résidu insoluble dans l'alcool, repris par l'eau, s’y est dissous, à l'exception d'un petit sédiment brun qui n'a pas paru de nature biliaire. Les alcalis ont peu d’action sur lui, ainsi que l'acide chlorhydrique; mais il disparait par l'acide azotique,

— D35 — surtout à l’aide de la chaleur, j'ignore l'origine de cette substance, qui, d'ailleurs, était en bien petite quantité; je suppose qu'elle peut provenir d'une altération du mucus intestinal.

Quant à la portion de l'extrait soluble dans l'eau et in— soluble dans l'alcool, elle était formée d'une matière animale, retenant des carbonates alcalins. Elle était d’ailleurs précipitée par le tannin.

Examen de la portion soluble dans l'alcool de l'extrait excrémentitiel.

Je reviens à la portion de l'extrait dissous dans l'alcool. Par l’évaporation de ce dernier, on obtient un résidu d’un rouge orangé, qui attire puissamment l'humidité de l'air, et laisse après sa combustion un charbon trèsalealin. Si l’on dissous dans un peu d'eau une portion du résidu rouge orangé, et qu'on y ajoute un peu d’acide sulfurique affaibli, il se développe une odeur très-prononcée d'acide acétique, et il se précipite du sulfate de potasse mélangé de quelques traces de matière brune biliaire. Si, au lieu d'acide sulfurique, on emploie l’acide tartrique, il se produit aussi sur le champ un dégagement d'acide acétique, et il se forme en même temps un précipité assez abondant de bitartrate de potasse. La liqueur superstagnante séparée de ce dépôt, évaporée, afin d’en chasser l'acide acétique, puis étendue d'un peu d'eau, a été mise en ébullition avec de l'oxyde de zinc,

qui Y'a en grande partie décolorée, en s'unissant à une matière, d'un rouge sombre, qui a. été séparée de cet oxyde par l'acide sulfurique affaibli. Cette matière, d’ailleurs en très-petite quantité, est soluble dans la potasse, d'où les acides peuvent la précipiter dans son premier état; elle parait due à de la résine biliaire altérée.

Quant au liquide en grande partie décoloré par l’oxyde de zinc, après avoir été filtré et évaporé, il n'a donné aucun indice de cristaux de lactate de zinc. Il contenait une matière animale soluble dans l’alcool et dans l’eau qui était précipitée en flocons blancs par l’acide tannique. Enfin, si dans l’extrait excrémentitiel soluble dans l'alcool, on verse de la potasse, il se forme un précipité, auquel j'ai reconnu tout les caractères de la magnésie. D'où il suit que cet extrait alcoolique contient une quantité très-remarquable d'acétate de potasse, un peu d’acétate de soude et de magnésie, des traces de résine biliaire altérée, et une matière azotée soluble dans l'alcool et dans l'eau.

Action de l'alcool sur le résidu insoluble des aliments.

Ce résidu séparé, comme nous l'avons dit, par le filtre du liquide excrémentitiel, après avoir été lavé et desséché, a été mis en ébullition avec de l'alcool. La liqueur filtrée était presque incolore et ne paraissait pas contenir de bile. Evaporée spontanément, elle a fourni.un ré-

sida blanc, opaque, qui ressemblait à un mueilage. Il était neutre au papier réactif, et se laissait très-facilement délayer avec de l’eau ; en sorte qu’il semblait en résulter une dissolution, qui était préeipitée par des acides. Le même résidu, repris par un peu d'alcool froid, s’y est dissout avec facilité, sauf un très-léger sédiment qui a été négligé. La dissolution alcoolique, évaporée spontanément, a fourni des cristaux confus, incolores ; lesquels étant exposés à la chaleur avec de l’eau et un peu d'acide chlorhydrique, ont produit un acide gras, qui m'a paru être de l'acide stéarique. La liqueur séparée de ce dernier a été évaporée. Le léger résidu qui en est résulté, étant chauffé au rouge, a donné quelques indices de la présence d'un chlorure alcalin, dans lequel le chlorure platinique n’a produit aucun changement. D'où il parait que le résidu blanc opaque obtenu par l'alcool était du stéarate neutre de soude ; lequel retenait un peu d'acide oléique. | |

En appliquant l’éther au résidu excrémentitiel insoluble dans l'alcool, on pouvait prévoir, jusqu'à un certain point, qu'on n'extrairait pas de corps gras neutres, tels qu'ils ont servi à l'alimentation; puisque ceux-ci étaient en présence du liquide intestinal, qui est alcalin. C'est, en effet, ce qui est arrivé ; la dissolution éthérée n'a laissé, après son évaporation, qu'un peu d’acide gras incolore, lequel délayé avec de l'eau alealisée par la soude où par l'ammoniaque, s’y est dissout promptement pour former du savon. Il s’est dissout aussi avec facilité

— D30 — dans l'alcool. Cette dissolution rougissait le papier bleu de tournesol.

En résumé le liquide -excrémentitiel filtré provenant de la diarrhée, était formé de :

Résidu soluble dans l’eau. . . 2,5 . Ce résidu était composé ainsi qu’il suit :

4° Matière azotée soluble dans l'alcool et dans l'eau ; 2 Matière azotée soluble dans l’eau et insoluble dans l'alcool ; | 3° Carbonate de soude et de potasse, quantité remarquable ; 4° Acétate de potasse, quantité remarquable ; 5° Acétate de soude et de magnésie; 6° Chlorure de potassium et de sodium ; 7° Matière biliaire altérée, petite quantité; 8° Mucus altéré? très-petite quantité ; 9° Phosphate de chaux, trace ; 10° Phosphate ammoniaco-magnésien, trace.

La partie des excréments insolubles dans l’eau a fourni

. à l'alcool du stéarate neutre de soude, retenant de l'a-

cide oléique, et, à l'éther un peu d'acide gras. Le résidu des aliments épuisé a été négligé.

Je n'ai point indiqué les quantités relatives des sub-

stances qui entrent dans [a composition du résidu pro-

venant de l’évaporation du liquide intestinal filtré, parce

: — D31 — qu'il m'a semblé que ces. quantités pouvaient varier, suivant plusieurs circonstances ; il me suffira d’avoir fait observer que les déjections produites par la diarrhée renferment plusieurs substances qui n'existent pas dans les excréments humains à l'état normal, tels que des quantités remarquable d’acétate de potasse et de carbonate de soude. |

J'ai eu occasion de remarquer que ce dernier disparait sensiblement, lorsque les fonctions du tube digestif commencent à se rétablir, et que la diarrhée est en voie de guérison; alors le liquide intestinal, d'alcalin qu’il était, devient neutre, où même quelquefois légèrement acide au papier réactif.

J'ignore si ces substances alcalines ont été produites par la viande qui a servi à l'alimentation.

Il me semble plus probable qu’elles ont été sécrétées pendant cet état catarrhal des surfaces muqueuses gastrointestinales qui a produit la diarrhée.

Un fait digne de remarque, dans l'affection dont il s'agit, c'est l'absence presque complète de la bile, que l'on retrouve en quantité notable en traitant par l'alcool les excréments à l’état normal : j'ai, il est vrai, indiqué dans ce travail un principe biliaire altéré; mais il était en si petite quantité qu'à peine j'ai pu l’examiner.

Il se produit assez souvent dans la diarrhée un dégagement considérable de gaz. Lorsqu'il a lieu par la bouche, ce gaz ne peut être méconnu pour de l’acide carbonique, par l'impression qu’il fait sur l'organe du goût. Ce dé-

gagement, qui distend l'estomac et les intestins, me parait dû en partie à l'abus que l'on fait assez souvent des matières sucrées, lesquelles sont disposées à fermenter et à s'aigrir, lorsque les fonctions digestives sont dérangées.

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