SOS
pas, et rien ne montre qu'il Ten blâme; il cc^isiale tranquillement le fait^ comme une chose dont il faut que la princesse prenne son parti et à quoi eUe ne peut rien. C'est ici la grande erreur psycholo* gique et morale du roman tout entier. J'oserai dire que M"" de Lafajette n'a pas bien connu la na» ture vraie et profonde de Tamour^ et que M""" de
Scudéry, dans cette carte de Tendre, si raillée par Molière j montre qu'elle en savait plus long.
Le véritable amour est à la fois un sentiment et uue vertu* Ces deux éléments, je Tavoue» ne sont pas toujours combinés dans les mêmes proportionset ne naissent pas toujours ensemble* J'avoue encore que le sentiment de Tamour ne peut pas toujours devenir la vertu de Tamour, etje ne suispasencore converti à cette doctrine moderne que la grandeur et la sincérité de la passion la justiQe et la sanctifie quel que soit son objet. Si le sentiment de Tamoiir se porte sur un objet illégitime, il s'appelle la tentation, tant qu'il n'est pas consenti ; il s'appelle le mal, dès qu'il devient volontaire. Tout au contraire quand Tamour commence, par la vertù^ tôt ou tard • le sentiment la suit. Du jour oii sous Tceil de Dieu une femme a mis sa main dans la main d'un homme qu'elle a choisi et qu'elle peut estimer» de ce jour là commence pour tous deux non pas seulement le devoir de fidélité et d'obéissance qu'impose le code civil, mais le devoir de l'amour, c'est-à-dire le devoir de garder son cœur exclusivement l'un pour
IWre, de travuiller à rendre déplus en plus idtînes
et profondes l'estime, la confiauce et l'aiïecùon, celle qv'on accorde comme celle qa*oa inepire, à se faire en toutes choses une vie commune, et à produire ainsi la véritable et parfaite union des âmes. Je dis de travailler, car il y faut toujours un effort soutenu et paisible^ et c'est une illusion d'enfant de croire qne cette union s'entretient toute seule, sans que chacun y mette du sien. Singulièrement adouci quand une mutuelle inclination a devancé le devoir et qu'on se sent porté par elle comme parle courant d'un fleuve, l'effort même alors est encore nécessaire pour doiiiier à ce sentiment la règle, la lumière, la perpétuité qu'il ne contient pas en lui-même. Plus laborieux quand il n'est pas précède et soutenu par une sympathie instinctive, il n'est pas moins sûr dans ses résultats* L^accomplissement régulier du devoir, le commerce assidu avec une àme qu'on estime, ces attentions quotidiennes dont on est récompensé par le soin même qu'on y apporte et par la reconnaissance qu'elles inspirent, cette atmos* phère de paix domestique et de paix intérieure qu'on s'habitue à respirer, cette conscience qu^on a de pouvoir compter l'un sur Tautre, tout cela donne aux relations presque continues de la vie conjugale une facilité et une souplesse, aux sentiments unesér^énité brillante, qui transforment peu à peu l'estime en amitié, Tamitié en tendresse et la tendresse en amour, en uu amour désormais affectif et sensible
qui a toute la ilamme et tout Télan de la passion sans rien avoir de ses violences et de ses faiblesses; et cet amour qui est le produit de la vertu en est aussi la récompense.
Ainsi, toule femme qui prendra au sérieux le devoir d'aimer aura pour prix de sa vertu la joie d'aimer, rinexprimable bonheur d'avoir mis son cœur d'accord avec sa consc^euce et de l'avoir éveillé à une vie toute pleine d'émotions paisibles et profondes. Ce devoir, elle peut le remplir, puisque c'est un devoir. Mais je ne dis pas qu'elle le puisse par l'effort isolé d'une YoioiUê humaine. Elle sera faible» si elle est seule; mais dans la vie conjugale, comme dans le reste de la vie morale, on n'est seul que si on le veut bien. C'est parce que le mariage a
besoin d'un secours divin pour produire lous ses fruits de vertu et de bonheur qu'il est partout un acte religieux. C'est par la bénédiction de Dieu qu'on y est introduit ; et Dieu y accompagne et y soutient toutes les âmes qui ne le congédient pas* Il ne parait pas que M"'" de La Fayette y ait songé en écrivant la Princesse de Clèves, comme elle eût fait plus tard dans les dernières aimées sérieuses et chrétiennes de sa vie. A cet égard, son roman fait le contraste le plus singulier et le plus inattendu avec un autre roman du même siècle qui s'appelle lo Téiémagiie; l'œuvre de Fénelon est toute païenne, mythologique mème« par son cadre, et cependant le rôle la grftce et l'efficacité de la prière sont partout mani-
fastes. Le roman de M*^ de La Fayette a pour théâtre
. un payschi étieu; la mère de l'héroïne mourra comme uoe sainte ; au dénouement» i'béroïne elle-même se retirera dans un couvent, et y pratiquera les actes de la plus austère piété ; la religion servira k bien mourir; mais, s'agit-il de vivre, il n'y aura^plus de place pour elle; et il semblera que Dieu n'existe pas, ou qu'il ne se mêle point dès affaires humaines: du moins les âmes les plus eiïrayées de leur propre faiblesse ne songeront point à chercher auprès de lui une force qui les remette en équilibre et abi>ure le triomphe du devoir.
Imaginez que la conceplion de M"** de Lafayette soit modifiée dans le sens que je viens de dire, et que son héroïne ait pour se défendre cette double armure de l'amour conjugal et de la confiance en Dieu. Puis faites apparaître le duc de Nemours avec toutes les séductions de sa personne et de son esprit^ faites-en « un chef-d'œuvre de la nature», donnez-lui q une valeur incomparable, et a un agrément dans son esprit, dans son visage et a dans ses actions que Ton n'ait januiid vu qu à lui « seuL un enjouement qui plaise également aux ^ 0 Iluaimes et aux femmes, une adresse exlrauidi- « naire dans tous ses eiercices, une manière de « sMiabiller qui soit toujours suivie de tout le monde « sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans « toute sa personne qui fasse qu'on ne puisse « regarder que lui dans tous les lieux où il se
€ trouve» » que se passera-t-il? rien. Croyez-fOus que la princesse de Gléves l'aimeiàt elle n'aura garde, et il est probable que la tentation n'effleurera pas même une àme si bien gardée. Supposez cependant qu'elle se produise : ellesera trè8-*irite aperçue; car pourquoi la princesse fait*elle son examen de conscience» si ce n'est pour se signaler à elleH»ème non-seuleiuent les iaules réellement commises, mais encore les sentiments qui pourraient porter quelque atteinte àja pureté de son àme? Aperçue, elle sera, combattue; car la princesse, accoutumée à ne point
transiger avec la conscience, voit du preoiicr coup OÙ de tels sentiments la veulent conduire; elle leur 61e le masque séduisant sous lequel leur laideur morale se déroberait à des yeui moins clairvoyants, et elle sait quel nom ils porteraient dans la langue chrétienne si elle avait le malheur de les nourrir volontairement en elle-même. Combattue» elle sera vaincue; car la princesse aime son mari et son devoir; elle aime Dieu surtout» en qui seul le devoir a son principe et nalité; elle sait prier; et sans qu'il faille quiUorace devienne chrétien pour lui . dire : sunt certa piacula qttœ te... poterunt recréai e, elle sait à quelles sources toujours jaillissantes et toujours accessibles il faut puiser la force et la
lumière. Si le duc de Nemours est iionnète homme» il respectera celle vertu sereine. S'il ne Test pas» s'il tente quelque entreprise contre la paix de cette àme el le bonlieur de ce foyer, je m'assure qu'il n'y sau-
rail réuiair. Dès que la princesse verra où il en veut
venir, l'horarae incomparable ne sera plus pour eile qu'uQ séducteur» et un froid mépris prendra la place de Pinbocente admiration qu^elle avait pour son mérite. Que s'il n'est point arrêté par cette attitude décourageante, si sa fatuité d'homme à bonnes foriuues le pousse à quelque lémérité de langage, il entendra une réponse qui le fera taire» il rencontrera un clair regard que les siens ne pourront soutenir» et sans qu'il y ait ni d'éclat ni de colère» il se sentira battu avant crètrc entré en campagne.
Mais si les choses se passent de la sorte» il n'y aura pas de roman? Non» sans doute, et c'est Fhonneur et le bonheur des femmes vraiment cbré* tiennes quMI n'y en ait pas dans leur vie. Il s'y rencontre des tentations, des épreuves» des malheurs, mais de romans» j'entends de ceux dont la passion de l'amour fait les frais, il ne s'en rencontre pas. Plusieurs seront tentés de les en plaindre et se récrieiunt sur l'ennui de parcourir tous les jours le même sentier monotone» Mais tenez pour certain qu'elles ne s^associeront point à ces plaintes. Elles savent que la vie leur a été donnée non pour se divertir» mais pour mériter; et fût-elle aussi uniforme qu'on veut bien le dire, elles l'accepteraient volontiers en songeant à ce qui vient après elle* Elles savent d'ailleurs, parleur heureuse expérience, ce qu'il faut penser de sa régularité paisible ; ce n'est pas une routine uiécanique, c'est un progrès
— bu —
cootinu ; ce n^est jfMis le iabeor servile du bœuf qui
creuse le même sillou à la même proloadeur ; c'est le travail fécond du mineur qui découvre chaque jour un filon plus abondant et plus précieux, et qui chaque jour aussi, se rapproche un peu plus d'ua diamant mystérieux» trésor inestimable promis à sa persévérance.
' Je l'ai dit, celle double armure de chrélienue et d'épouse manque à la princesse de Clèves. Elle n'en a qu'une avec le respect d'elle-même, sa confiance en sa mère, qui Tavait priée «non comme sa « mère, mais comme son amie de lui faire conflit dence de toutes les galanteries qu'on lui dirait, » lui promeltant « de lui aider à se conduire dans les « choses où Ton est souvent embarrassée quand on « est jeune. » Mais cette sollicitude maternelle qui a couvert d'une ombre protectrice Tinnocence de la jeune fille ne suffira pas à garder la vertu de la femme* Mademoiselle de Chartres conii'iit tout à sa mère ; la princesse de Clèves n'osera parler quand un danger sérieux: rendra les confidences nécessaires.
C'est pourquoi il y aura^ hélas? un roman dans son histoire. ISemours parait
Jeuoej charmauli IrâiaaaL loua les ciuura après âoi.
Ëlle le voit une première fois», et elle Tadmire ; elle
le revoit et elle est plus surprise. «Les jours sui- « vants» elle le vit chez la reine-dauphine« elle le «vit jouer à la paume avec le roi, elle le vit « courre la bague; elle reotendit parier ; mais elle a le vit toujours surpasser de si loin tous les autres, a et se rendre tellement maître de la conversatiou « dans tous les IjeuK où il était, par Tair de sa perce sonne et par l'agrément de son esprit, qu'il ût en « peu de temps une grande impression sur son 9 cœur. Il est vrai aussi que, comme M. de Neiaoui vS a sentait pour elle une inclination violente, qui lui « donnait celte douceur et cet enjouement qu'ins<a pirent les premiers désirs de plaire, il était enff core plus aimable qu'il n'avait accoutumé de a i'élre. De sorte que se voyant l'un et l'autre ce a qu'il y avait de plus parfait à la cour, il était « difficile qu'ils ne se plussent inQuiment. » ' C'est alors qu'elle devait parler ; et c'est alors qu'elle n'en a plus le courage; lien fallait peu pour rapporter à sa mère les doux propos qu'elle avait entendus d'une oreille indifférente; il en faudrait beaucoup pour liii confier les troubles inconnus qui s'élèvent dans son cœur. « Elle ne se trouva donc
m dans la même disposition de dire à sa mèrcrce
« qu'elle pensait des sentitueuls de ce prince qu'elle € avait eu à lui parler de ses autres amaots; sans « avoir un dessein ioriné de le lui cacher, elle ne lui « en parla point, » et Madamede Chartres, devinant^ avec une douleur sensible, ce qu'on lui cachait, n'osa point d'abord provoquer une conlideace inutile dès quelle n'était point volontaire.
Elle l'osa cependant bienlôi après à son lit de mort. « Il faut nous quitter ma fille, lui dit-elle en « lui leodanl la main ; le péril oii je vous laisse el le « besoin que vous avez de moi augmentent le déplaia sir que j'ai de vous quitter* Vous avez de l'inclic nation pour M. de Memours : je ne votis demande « point de me ravouer, je ne suis plus en élal de me « servir de votre sincérité pour vous conduire. 11 y « a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette a inclination ; mais je ne vous en ai pas voulu « parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir « vous-même. Vous ne la comidibscz que trop pré- « sentement: vous êtes sur le bord du précipice; il u faut de grands efforts et de grandes violences pour « vous retenir. Songez ce que vous devez à votre « mari, songez ce que vous vous devez à vous-même, « et pensez que vous allez perdre cette réputation c que vous vous êtes acquise et que je vous ai « tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, « ma fille; retirez-vous de lacour^ obligez votre mari « de vous emmener, ne craignez point de prendre
« des partis trop rudes et trop difficiles; quelque
« affreux qu'il vous paraissent d'abord, ils seront « plus doux dans les suites que les malheurs d'une c galanterie. Si d'autres raisons que celle de la « vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger « à ce que je souhaite, je vous dirais que> si quel- « que chose était capable de troubler le bonheur « que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de « vous voir tomber coiiirne les autres fenuiies ; luais « si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort « avec joie pour n'en être pas le témoin. »
IjCs avertissements viennent trop lard ; et la vive impression quelaissent ces graves adieui nedure pas. , Depuis que le sentiment de l'amour est entré dans cette àoie mal défendue, il n'y a plus de paix pour elle, et avec une intention sincère d'éviter tout engagement contraire à la vertu, elle n'a plus de règle pour se conduire. Elle fait, cointne instinctivement, deux parts de sa vie ; elle met d'un cMé sa conduite, (jui restera sans tache, et ses paroles même dont aucune . ne donnera d'encouragement aux espérances coupables de M. de Nemours, en sorte qu elle pourra dire à son mari mourant : a La vertu cla plus austère ne peut inspirer d'autre conduite « que celle que j'ai eue ; et je n'ai jamais fait d'ac- « tion dont je n'eusse souhaité que vous eussiez été « témoin ;© elle met de l autre ses sentiments, dont il semble qu'elle se croie libre de disposer encore, ou plutôt dont elle se fait comme une sorte de fata-
liCé quMI faut subir» une fatalité à la fois douiou*
rcuse et enivrante dont on peutsouiïrir, maisdonton ne peut triompher» et qui échappe au repentir comme elle échappe au contrôle de la volonté libre. De ce partage impossible naîtront tous ses tourments, et aussi, car la conscience n'accepte ni cette transaction ni ce sophisme, tous ses remords. Elle connaît bientôt les tourments de la jalousie; elle croit, sur des fausses apparences, que M. de ^ieinours aime ailleurs^ et cette erreur qui devait guérir sa passion ne sert qu'à Texalter. Détrompée un peu plus tard, l'assurance d'être aimée lui donne une joie dont il lui faut rougir. « Quand je pourrais être con- < tente de sa passion, se dit-elle, qu'en veux-je . «faire? veux-je la souffrir? veux-je y répondre? « veux-je m'engager dans une galanterie? veux-je « me manquer à moi-même? et veux-je enfin m^ex- « poser aux mortelles douleurs que donne Tamour? « Je suis vaincue et surmontée par une inclination « qui nVeniraine malgré moi : toutes mes résolutions « sont inutiles : il faut m' arracher de la présence « de M. de Nemours. » Ce brusque réveil de sa conscience la pousse entin à une étrange démarche : elle supplie son mari de la tirer de la cour; et quand iM. de Clèves s'y refuse, ne voyant nulle apparence d'une résolution si soudaine, poussée à bout elle s^ouvre à lui-nièuie, sans toutefois prononcer aucun nom, des dangers qui la menacent et des sentiments qu elle éprouve; démarche imprudente d'une àme
généreuse qui sent que le terrain lui manque et ne
sait à qui s'adresser pour trouver un appui; démarehe inutile aussi» car H* -de Glèves» tout accablé qu'il est d'un tel aveu, garde une foi trop entière en ]a vertu de sa femme pour songer à défend re son hon« lieur par des précautions injurieuses. «En lui laissant ' « sa.liberté, il croit lui donner des bornes plus^étroi- « tes qu'il ne saurait lui en prescrire. Peut-être aussi songe-t-ii avec découragement que l'absence, si elle n'est pas éternelle, ne saurait guérir une âme si profondément atteinte. Et en effet» quand Madame de Clèves obtient la permission de seiretirer à son château de Coulomtniers pendant un voyage de la cour, elle emporte avec elle l'image de celui qu'elle veut fuir ; et le souvenir de M. de Nemours la trouve moins courageuse que sa présence.
Présente ou absente, elle ne parviendra môme pas à maintenir dans son intégrité l'impossible par* tage qu'elle a voulu faire ; au.ssi bien, commeat se pourrait-il qu'un sentiment profond prit naissance dans une âme si grande et y régnât par la complicité àdemi*voIon(aire duco&ur,sans se trahir parfois dans les discours, dans les regards, dans tout l'extérieur de la vie. Si M. de Nemours est blessé dans une course à la bap:ue, elle pâlit plus qu'elle n*eùl fait pour tout autre. Dans ses longues heures de solitude et dans les lieux même où elle s'est retirée pour fuir le péril, si elle travaille à quelque ouvrage^ les rubans
qu'elle emploie sont des.mémes couleurs que M* de Nemoor» a portéesau dernier tmirnôi. Si elle secaehe à Couloaimiers» pendant que la cour est à Com* piègne» elle y fait porter des tableaux du siège de Metz, « où M, de Nemours qui s'y était distingué est « peiot fort ressemblant. Après qu'elle eut achevé « son ouvrage » (rouvrage aux couleurs que jeyieng • de dire) «avec uoe grâce et une douceur que ré- « pandaient sur son visage les sentiments qu'elle « avait dans le coeur, elle prit un ilaaibeau, et s'en « alla proche d^une grande table vis-*à-vis du tableau a oii était le portrait de M. de Nemours ; elle s'a&o « sit, et se mit à regarder ce portrait avec une altan- « tion et une rêverie que la passion seule peut don- . « ner. » Un jour M. de Nemours» dans son salon, en sa présence, dérobe sa miniature; et elle n'ose se la faire rendre ni à Tinstant, ni plus tard ; et le succès de cette déclaration muette encourage le sùducteur à parler ; et elle entend ses discours d'abord vagues et timides, puis de plus en plus hardis et auxquels elle ne peut se méprendre, bien qu'ils soient toujours enveloppés de périphrases transpa* rentes ; et, à demi-elfrayée, à demi-charmée, elle ne trouve pas un de ces mots décisifs et accablants ({ui vont si bien aux lèvres d'une femme vertueuse et congédient si lestement les amoureux les plus intrépides. ^ Ainsi^ iiouâ suivons pas à pas ses hésitations, ses compromis, ses défaillances, ses troubles, oii l'ivresse d'être aimée se niclc aux reiiiords d'aiiiier. iNous
les KiiivofW ayee pitié, parce qu'elle est roaUieureuse ; nous les suivons avec sympathie» parce que nous voyons que le ma/ lui fiiit horreur; mais nous les suivons avec effroi^ parce que nous vopnssa vertu chanceler chaque jour davantage ; et nous les suivons avec un sentiment sévère, parce que, mettant ce qu'elle aurait dû faire à la place de ce qu'elle a fait, nous jugeons qu'elle souffre par sa faute.
Je n'entreprends point de suivre toutes les péri* péties de cette douloureuse histoire ; il s^agit ici de morale, et non pas d'aventures. lUais il est aisé de prévoir qu'en dépit des séparations, qui ne guéris* sent point les blessures de Tàme^ et à moins d'un persévérant travail du coeur sur lui-même» qui ne sera point entrepris, une affaire ainsi engagée ne saurait finir à l'honneur de Madame de Cléves que par un coup de foudre. Pour qu'elle s'éveille de son réve, pour que le péril ne soit pas au-dessus d'une vertu qui s^est désarmée elle-même d'une partie de sa force» il faut que M. de Clèves meure. Il mourra» doutant presque de la vertu de sa femme» et il mourra du chagrin que lui cause ce doute» fondé, il est vrai» sur de fausses apparences» mais trop justifié aux yeux de la princesse elle-même par les senliments qu'elle a conscience d'avoir entretenus dans son cœur ; et mouraitt, il se montrera plus digne que jamais de Tamour qu'elle n'a pas eu pour lui, qu'elle aurait pu avoir» à condition de le vouloir. « Ma passion pour vous» » lui dit-il, a a été au-delà de ce
que vous en avez vu ; je vous en ai caché la plus grande partie, par la craiule de vous importuner ou de perdre qaelque chose de votre estime par de^ manières qui ne convenaient pas à un mari ; enfin, je méritais votre cœur. Je meurs sans regret, parce que je n'ai pu l'avoir, et que je ne puis plus le désirer* Adieu; vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la différence d'être aimée comme je vous aimais, à Têlre par des gens qui, en vous témoignant de Tamour» ne cherchent que Thonneur de vous séduire. Hais ma mort vous laissera en liberté, et vous pourrez rendre M. de Nemours heureux sans qu'il vous en coûte des crimes. » — La princesse se relève sous l'imputation que contiennent ces dernières paroles, et se justifie avec une noblesse, avec lin accent de vérité qui persuadent presque Al.de Clèves, et adoucissent la sévérité de son langage. « Je ne sais, » lui dit-il, « si je dois me laisser aller , à vous croire. Vous m'avez éclairé trop tard, mais ce me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne de l'estime que j'ai eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore avoir la consolation de<:roirequemamémoire vous sera chère, èt que s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre. » En dépit de la générosité de ces adieux, le trait
reste, et la conscience est enfin tirée de son demi^
sommeil. La princesse connaît clairemenl à celte heure qu'elle s'élait engagée» et très*loin, dans une \oie fausse, qu'elle avait caressé le péril au lieu de le coaibattre ; et les dernières paroles de son mari mourant se fixeront dans sa mémoire comme un reproche éternel de n'avoir point aimé un homme si digne d'amour* Sa mort la laisse «t dans une affliction violente et qui passe les bornes de la raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle/ ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce qu'elle lui devait; et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, comme si, » remarque l'auteur, « c^eùt été une chose gui eût été m son pouvoir, j» Nous pouvons prendre ici sur le fait l'eireur capitale que je me suis attaché à combattre ; et nous voyons aussi que M"'*' de La Fayette, en même temps qu'elle lui donne sa formule la plus précise^ la réfute involontairement par la peinture profondément vraie et touchante des sentiments de son héroïne. Celle-ci n'est plus dupe du sophisme qui fait de Tamour une chose fatale, sur quoi la vo* lonté et la vertu n'ont point d empire ; et ce reproche qu'elle se fait, et qu'elle sait mérité, sera Tune des raisons qui l'empêcheront plus tard « de rendre « M. de Nemours heureux, alors qu^elle le peut u sans crime. » L'aulre raison, qui ne sera pas un moindre hommage rendu, contre la doctrine du livre et contre les illusions qui Font si longtemps abusée
elle-même, à la vérité morale et à ces lois de Tordre hors desquelles il n*y a ni paix ni booheur. Elle sentira ce que lut a dit M. de Glèves^ « la différence qu'il y a d'être aimé d'une passion véritable et légitime à l'élre par quelqu'un qui en lui témoignant delamour, » en réprouvant aussi sans doute, «cherchait rhonneur de la séduire* » Elle se défie de la constance d'une passion née sous de tels auspices ; et celte pensée qui met l'incomparable amant si bas au-dessous du mari a qui avait su conserver Tamour dans le mariage » achève de fixer sa résolution.
M. de Nemours, il est vrai, saura et entendra de sa
bouche qu'elle Ta aiméi qu'elle Taime encore, qu'elle Taimera toujours ; mais il saura aussi sous quel aspect nouveau elle envisage le devoir, et à quel austère veuvage ce dernier la condamne*
Cet arrêt qui brise deux cœurs est définitif. La princesse se retire de la cour, sentant bien « qu'elle a entreprendrait une chose impossible que de résis- « ter au plus aimable homme du monde, qu'elle « aimail el dont elle était aimée, et de lui résis* « ter sur une chose qui ne choquait ni la vertu « ni la bienséance. » Puis sentant que les fautes du cœur ont aussi besoin d'être expiées, éclairée d'ailleurs sur le prix véritable des choses de ce monde par une. longue et dangereuse maladie, elle entreavec courage dans la vie pénitente. « Cette vue si prochaine de la mort tit paraître à Madame de CIcves les choses de cette vie de cet œil si différent de
celui dont on les voit dans la santé. La nécessité de mourir dont elle se Toyait si proche raccoutuma à se détacher de toutes choses ; et la longueur de sa maladie lui en fit une habitude. Le souvenir de M. de Clèves, qui s'accordait avec son devoir, s'imprima fortement dans son cœur. Les passions et les
engagetncnls du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes
et plus éloignées Mais comme elle connaissait ce
que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes^ ni revenir dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira sur le prétexte de changer d'air dans une maibon religieuse sans faire paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour... Mais elle y vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pût jamais revenir : elle passait une partie de Tannée dans cette maison religieuse et Taulre ctiez elle ; mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères ; et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables. »
Celte fin de loinan, que j'abrège à regret, est belle et touchante ; elle appartient bien à ce dix« septième siècle où le sens chrétien et le sens moral, endormis plutôt qu'étouiïés par les plaisirs et les affaires, reprennent tôt ou tard leur empire sur les âmes, et dans la fiction comme dans Thistoire donnent aux caractères une certaine dignité finale que
le sièclii suivauL ne cuiiiiaîtra guère. Mais le cliarrne austère de ces dernières pages ne doit point faire fléchir la fermeté de notre jugement sur la valeur morale de l'œuvre toute entière. Quelles que soient la décence et la délicatesse de sa forme, quelle que soit dans le détail la vérité poigaaiiie de ses analyses et de ses peintures, ce roman est psychologique ment et morale meut faux pav &ou idée fondamentale, par cette idée qu'il est possible d'avoir sa conduite d'un côté et ses affections de l'autre, que ce sont les actes extérieurement réalisés qui seuls font la vertu, et que les sentiments ne relèvent point de la loi du devoir. Quoi qu'en disse le ronian^ la vie intérieure, faite de sentiments, et la vie extérieuroi faite d'actions, forment un tout solidaire. Les inclinations ne sont pas seulement en nous pour que nous conlioHoas leurs eilels visibles, mais pour que nous fassions sur elles-mêmes un travail qui les épure et les transforme. C'est une illusion de croire qu'on pourra mettre la vertu dans la. conduite sans mettre la pureté et la rectitude dans les sentiments qui l'inspirent. Le cœur est la source et les actes sont le fleuve ; si la source est troublée, comment se pourrait-il que le fleuve restât limpide? Se faire un cœur droit et pur, c'est donc le principal travail de la vie morale ; le seul qui aille au fond des choses, le seul qui ne soit pas à recommencer sans cesse, le seul qui dès cette vie paie sa peine en nous donnant la joie de nous sentir meilleurs.