‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 4)Chapitre 39 sur 98 · RÉPONSE DU PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU PRÉSIDENT

(h. J. RlCKLfts)

AUX RÉaPIENDAlRES.

Messieurs,

Ed m*appelanl à Fhonneur de vous présider» vous avez moins ooosidéré mon aptitude qu*obéi au désir de donner un témoignage d'estime à cette Faculté des sciences, si jeune encore si Ton consulte la date de sa fondation mais déjà bien enracinée dans le sol nancéen par les preuves de sympathie qu'elle a reçues d'une population intelligente et généreuse. Je ne saurais attribuer un auUre motif au choix dont vous m'avez honoré, car en présence des éminents littérateurs qui m'entourent, je ne sens que trop mon infériorité, surtout si je pèse l'obligation qui m'est imposée de répondre au discours si littéraire et en même temps si philosophique que vous avez entendu en dernier lieu.

Imposer l'obligation de parler en votre nom à un homme de science accoutumé à dire la vérité sans phrases, me paraîtrait certainement peu généreux, si vous ne m'aviez habitué à compter sur toute votre in-

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dulgence. Au début d'un discours académique, on se dit volontiers ignorant de la poésie, de Tbistoire ou de la philosophie, sauf à s'eflTorcer ensuite à prouver le contraire. Malheureusement, ce genre d*artifice m*est interdit, et, du moment que je ne crains pas de dire que je me sentirais parfaitement à Taise si je n*avais qu*à me joindre à M. Lafon pour payer un juste tribut d'hommages et d*admiration à la mémoire du savant dont il vient de prononcer Téloge, vous devez également me croire quand je vous avoue mon embarras de répondre au discours de M. Gournault qui a fait de la psychologie son étude favorite.

La crainte de porter la parole en votre nom sur une matière ai ardue se justifie donc d'elle-même, et puisque vous m*avez imposé une mission qui me semble audessus de mes forces, subissez-en bravement les conséquences et permettez-moi de parler de la psychologie en mon propre et privé nom et de la manière, dont je Tenlends.

L*idée est une puissance et, sans contredit, la plus grande de toutes; on vient de le constater. Quelle que soit son origine, quelle que soit la définition qu'on en donne, tout prouve qu'elle forme le trait le plus caractéristique de Thomme, le seul peut-être qui le distingue des animaux ; aussi, la science moderne s'est-elle basée sur elle pour admettre dans ses classifications un 4* règne : le règne humain. Avec les naturalistes qui adoptent œ règne et avec tous ceux qui admettent que l'esprit gou-

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veroe la matière, je pense que Télude de Tidée et celle de Inintelligence qui la peut concevoir, ne saurait occuper trop de place dans nos préoccupations.

Ce devrait donc aussi être la première des sciences que celle qui a pour objet Tbomme intelligent et sensible, et certes, ce ne serait pas la moins intéressante. Seulement, il ne suffit pas de se dire la science de TAme et de se baser u sur la connaissance du moi ^ pour être autorisé à se proclamer u la Reine des sciences n. Connais^ toi toi-même^ a dit un des fondateurs de la psychologie; très-belle maiimc sans contredit et qu*il serait temps de mettre en pratique; malheureusement, les psychologues en sont encore à se connaître eux-mêtoes et s*ils n*onl pas besoin de nous faire remarquer la paille qui est dans Tœil du prochain, ils ne nous ont pas encore appris à voir la poutre qui est dans le nôtre.

La u connaissance du moi n reste donc encore à faire; il en résulte que la psychologie prend ses racines non pas dans ce qui est, mais dans ce qu*il lui plaît de se 6gurcr.

Du moment qu'elle est bâtie sur ce sable mouvant, on ne 8*étonnera pas de lui voir auuinl de théories que de partisans, d'ailleurs peu d'accord entre eux, même sur les points essentiels.

La psychologie offre donc plutôt les caractères d'une sci^iee hypothétique que d'une science positive ; fondée sur des idées k priori, elle est à la psychologie future ce que l'alehimie est k la chimie et à la physique, ce que Tastroiogie esl k l'astronomie. Les bases lui manquenti

elle a encore (i*op de propension à répondre h lout prématurément et n*usc pas assez du point d*interrogation. S'agU-il en effet de savoir, comment Tàme agit sur le corps? au lieu de répondre qu*il Tignore, un psychologue vous dira que c'est en vertu de Hn/lux physique.... un mot qui ne nous apprend rien, ou du médiateur plastique qui ne nous apprend pas davantage. Eles-vous curieux de savoir où réside Tàme? les sciences d'observation telles que la chimie, la physique ou la physiologie avoueront, sans détour, qu elles n'en savent absolument rien ; maig tel psychologue, plus avancé, sans doute, vous dira qu'elle est cantonnée dans le corps calleux ou la glande pinéatct tel autre, admettant plusieurs èmes, les logera dans les différentes régions du corps, suivant leurs qtialitéa ou leurs défauts.

Je n'insiste pas; aussi bien, nombre de psychologues paraissent de mon avis, à en juger, du moins, par les efforts tentés à plusieurs reprises pour donner a la psychologie un caractère vraiment scientifique et à substituer l'observation aux idées préconçues ; l'honorable récipiendaire auquel j'ai Thonneur de répondre, à même marqué dans cette voie par son n Traité de F âme. n

Malheureusement, ces tentatives ne touchent qu'un côté de la question ; elles ne sont faites que sur l'homme, sujet par trop délicat et sur lequel l'expérimentation di* recte est rarement possible. Faut-il donc laisser la psychologie à tout jamais dans le domaine des spéculations, et renoncer à l'espoir de la voir figurer un jour sous le

xax titre qu elle se donne si généreusenoent? Ne désespérons pas; elle aara son tour; elle entrera dans la carrière, quand elle aura compris que le temps des idées à priori est passé et que le moment de la vérification est arrivé et, que pour avoir un caractère scientifique, il faut qu'elle commence par remplir les conditions imposées à tout geore d^études aspirant à devenir une science.

Cest qu'elle est exigeante, la science moderne. Qu'elle soit exacte et ne procède que par déduction comme la mathématique ; qu'elle soit descriptive et procède surtout par Tobservation comme rbistoire naturelle; qu*a« vec ces deux qualités réunies elle arrive, comme la physique et la chimie, à créer son objet, à créer des phénomènes ou des combinaisons qui n'existent pas dans la nature, elle deviendra 5 la fois et à des degrés divers, icience exaetCj science expérimentale^ et science descriptive f mais toujours elle procédera par voie de démonstration, chaque assertion sera accompagnée d*une preuve évidente et rigoureusement tirée, soit du raisonnement, soit de l'expérience, soit de l'observation et souvent même des trois à la fois.

Ici, Messieurs, je m'arrête un instant pour combattre une objection qui vient d'éclore dans votre esprit au sujet du rôle que j^attribue aux sciences expérimentales et notamment k celle qui repose sur cet axiome u Rien ne se crée, rien ne se perd n la chimie.

La chimie disons-nous, de même que la physique, crée son objet. Est-ce à dire que contrairement 5 leur

devise, ces sciences prétendent exercer ce pouvoir grandiose auquel, suivant la belle expression de Sénèque, obéit celui-lb même qui en est le dépositaire et qui, luimême, n*a jamais commandé qu'une fois?.... C^ote A.) Vous savez que Torgueil humain ne va plus jusque-là.

Certaines de nos sciences créent leur objet, créent des phénomènes, mais aucune ne prétend créer la force ou la matière : pour trouver des exemples, je n*ai que rembarras du choix : Celui qui le premier a fait osciller une aiguille aimantée sur un pivot vertical et reconnu la déclinaison produite par le magnétisme terrestre, a créé un phénomène dont nul ne méconnaît la haute impor* tance, le phénomène de la boussole qui n'existe pas dans la nature; et quand votre illustre et vénérable correspondant, M. Biot, eut eu Tidée d'observer certaines combinaisons chimiques sous Tinfluence d'un rayon de lumière polarisée, il créa, par la découverte de la polarisation circulaire^ un ensemble de faits et de phénomènes d'une portée dont nous n'entrevoyons pas la limite.

La xyloïdine, ce précurseur du coton-poudre, ne préexiste pas toute formée; en la préparant pour la première fois, votre regretté confrère Braconnot produisit un corps nouveau, type d'une grande classe de combinaisons qui ne sont réprésentées dans aucun des quatre r^es et point de départ d'un vaste ensemble de £iits et de phénomènes que Ton chercherait en vain parmi les choses et les produits naturels.

El ces corps simples qui ne préexistent pas à l'état

isolé et que la chimie a su dégager de leurs gangues» de leurs alliages ou de leurs combiDaisons? el ces milliers de composés minéraux ou organiques que nous savons reproduire par la synlhése après les avoir déu*uits dans un bat d^analyse et dont, chose non moins digne de remarque, nous calculons à Tavance et la composition et la forme cristalline sinon même la pesanteur spécifique ni plus ni moins que si c'éuient de simples planètes; cette infinité de matières gazeuses, liquides ou cristallisées que personne n*a jamais vues, qu*aucune main humaine n*a jamais touchées et qu*au moyen d*une formule générale facile à comprendre, nous savons caractériser avec assez de précision pour que Tauteur de leur découverte n*ait plus qu*à confirmer nos dires, tous ces intéressants corps plus ou moins complexes, souvent, n*existaiént pas plus dans la nature que le phénomène h Faide duquel nous les avons produits.

Voilà un léger aperçu des résultats auxquels la chimie est parvenue depuis qu'elle a pris Texpérience pour base de ses raisonnements et de ses recherches, et pourtant, elle n en est qu*à' ses débuts, car son âge ne dépasse guère celui du siècle où nous vivons.

n a suflS de 70 années d'efiforts pour doter l'humanité d*un levier que les plus audacieux n*ont pas même rêvé, qui, de eoncert avec ses sœurs, la mécanique et la physique 8*est asservi la matière, a fait du soleil un dessinateur et de rélectricité un ouvrier et qui a déjà mlRsamment perfectionné ses méthodes pour pouvoir

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prédire un phénomène et en calculer la portée, pour prévoir la formation d*un nouveau corps et en savoir, dans bien des cas, à Tavance, la composition et les propriétés les plus caractéristiques.

Comment la science moderne a-t-elle pu, en si peu de temps, atteindre ce degré de certitude? La réponse à cette question vaudrait à elle seule un discours; en attendant, voici notre recette :

Repousser les idées à priori ou du moins les vériBer scrupuleusement.

N*en croire qu*aux preuves.

Discuter celles-ci avant de les admettre. '

En tout procéder du connu b Tinconnu.

La pierre angulaire de notre édifice est un axiome.

Il La matière ne peut ni se créer ni se perdre, n

Cet axiome se complète par cet autre.

u La matière est susceptible de se transformer, n

Cette méthode est-elle applicable aux phénomènes psychiques? nous n^hésilons pas à répondre aiQrmativement à la condition d*admettre ce qui parait déjii se dégager des faits, savoir que les lois physiques sont parallèles aux lois morales et les continuent ; et que pour le règne de Tesprit comme pour celui de h matière, il n*y a qu'une législation comme il n*y a qu*un législateur.

Que si Texpérimentation directe est interdite, on procédera par analogie, comme on fait en physiologie lorsqu'on veut^-connaitre les effets d'un poison ; comme on fait en astronomie lorsqu'on veut peser une planète

^ cm ou déterminer la courbe d'une comète ; comme on fait en chimie lorsqu'on veut connaître le point d'ébullîiion (1 un étlicr qui n'existe pas encore.

Du moment que la loi est une, le simple raisonnement permet de dégager l'inconnue en partant de Taits connus ; mais, est-elle réellement une ? existe-t-il vérilablcment une relation entre les phénomènes physiques ei les phénomènes moraux ?

Je n'hésite pas à répondre affirmativement, car les preuves sont nombreuses ; on les trouve surtout dans les proverbes, cette sagesse des nations ; c'est ainsi que ce mot u les extrêmes se touchent n ne se dit pas seulement de faits purement physiques pas plus que cet autre n qui se ressemble s'assemble, u CNote B.J

Le théâtre a tiré grand parti des u petites causes et des grands événements ft (^Pfote C) et abonde en exemples empruntés au monde moral aussi bien qu'au monde matériel ; Il un seul mot peut soulever tout un peuple ; n une simple étincelle peut causer un vaste incendie n de même qu'il suflit d'une bulle d'air pour donner le jour à tout un monde de mucédinécs ou d'inrusoires.

Esl-il nécessaire de rappeler cet exemple du virus dont il faut si peu pour infecter l'organisme, ou l'influence que de petites quantités de matières peuvent exercer sur une forme cristalline ? (Noie D.J Faut-il parler des médicaments qui, comme certaines idées, sont de véritables glaives h deux tranchants et peuvent, même à de Ircs-pctites doses, guérir le mal ou provoquer la maladie.

Cest donc ici le cas de rappeler celte formule qui jusqu'ici D*a exprimé que des résultais matériels u il y a des cas où la masse infiniment grande subit la loi de quantités infiniment petites, n (1) {Note E.)

Ce n*est pas dans la patrie de Grandville et devant une société savante qui Ta compté parmi ses membres que Ton méconnaiu*a ces rapports entre le monde physique et le monde moral si bien sentis par Féminent collaborateur de Lafontaine et si bien rendus par son crayon ; ce n*est pas dans Nancy que j'ai besoin de signaler les emprunts que» de tout temps, poêles, philosophes et moralisles ont fait au monde matériel pour mieux faire sjiisir leurs conceptions ; ils en usent, non pas seulement depuis qu'on fait des apologues mais on dirait que Thumanité a parlé d'autant plus par images qu'elle était plus prés de son berceau. Voyez les hiéroglyphes.

Cette relation entre l'esprit et la matière, entre le physique et le moral était donc instinctivement sentie depuis q|ie le règne humain a pris possession de la terre ; elle n*a pas cessé de l'être et si on l'examinait de près on y reconnaîtrait même un commencement de prescience qui n'a rien de commun avec le fatalisme. C'est ainsi que nous prévoyons instinctivement quelle conduite tiendra dans une circonstance donnée, td

(i) Millon, Annuaire de chimie, i84!S, p. 238.

homme dont nous connaissons les qualités ou les dé- Tauts cl nous nous arrangeons en conséquence sans que pour cela, cet homme ait cessé d*élre libre. Cet instinct qae dans la pratique on appelle tact, expérience, conimnanee des hommes^ dont les diplomates et les bomines d'état tirent un si grand parti, qui rend de si grands senriees dans les affaires et qui serait peut-être moins utile dans une société où la parole ne servirait pas à déguiser la pensée, déj& on a cherché & lui donner une base scientifique et à le soumettre à des règles, par le calcul des probabilités, une des créations de Pascal, qui a tour à tour occupé. Fermât, Laplace, Poisson, que l*un de vos correspondants, M. Quétdet, a vulgarisée dans ses lettres sur la théorie des probabilités appliquées aux sciences morales et politiques, et que Tilltistrc mathématicien dont vous venez d'entendre Télogc a appliquée, avec succès, b la jusUce criminelle.

Ainsi donc qu'il veuille faire saisir une conception purement intellectuelle, ou pressentir un événement d ordre humain, Thomme recourt aux comparaisons physiques et à l'observation sans se douter qu'il pose les jalons d*un genre d'études qui ne sera autre chose que u la science n destinée, comme nous l'avons dit, à faire la synthèse de ce qu'on appelle u les sciences n et qui, réunissant en faisceau les lois de l'esprit et celles de la matière, en reconnaîtra les analogies, en tracera la formule et dotera ainsi l'enseignement d'une simplification qui permettra à l'intelligence humaine d'embrasser

un plus grand nombre de faits cl d*augmcntcr le cadre de ses géncralisalions.

Que deviendra la psychologie dans ce grand changement ? la réponse est maintenant facile : elle sera un i^hainon de u la science n le plus important, sans doute, puisqu'elle s'occupe de Tesprit; elle prendra dans Téchclle des méthodes, le rang que Thomme occupe dans la série des éu*es créés et se rattachera aux seiencn classées après elles par les Tiens qui unissent Thomme aux différents règnes de la nature.

Cest ainsi que se confirmera cette grande parole :

u In varielale uniUu n

Alors aussi, espérons-le, aura cessé cette lutte pour la prééminence d'un genre d'étude, sur un auUre, celte hostilité, je ne dirai pas des lettres à l'égard des sciences, car je serais en trop forte contradiction avec l'esprit li« béral qui règne dans cette enceinte, mais ceue espèce de jalousie de quelques écrivains envers les hommes qui cultivent les sciences, jalousie assez ancienne du reste et dont le mérite le plus clair est d'avoir donné lieu à un mot nouveau, celui d'ulilUaire que ces personnes appliquent à quiconque est adonné à ce qu'elles appellent 14 l'utile n c'est-à-dire aux études scientifiques {Noie F).

Ils sont donc bien loin, ces temps où Virgile poétisait Tagricullure, où Senèque prescrivait d'employer toujours un scr^Mce de ses semblables, son esprit, ses talents et

ses conseils, où Lucrèce faisait, en vers sublimes, un cours de physique et où Homère, premier en date, ne dédaignait pas de décrire minutieusement tout Tatelier d*un forgeron. Il est vrai qu*entre celte brillante époque de lesprit humain et la nôtre, se trouvent, notamment, les ténèbres du moyen Age où tous ceux qui étaient à la tête de la société, accordant trop d*imporUince 5 la force et à la richesse, firent dégénérer en viles spéculations, les sublimes vues de Roger Bacon et d* Albert le Grand sur la transformation de la matière et ne virent dans ces belles théories que le moyen de se procurer de Tor et des jouissances et de satisfaire au mobile de toutes leurs actions qu*on peut résumer par ce mot : Domiihation.

Disons-le h Thonneur de Thumanité ; le vertige qui fascinait la société -d*alors eut ses contempteurs; heureusement aussi, il n*eut qu un temps. Il commença à se dissiper vers la fin du XVII* siècle et disparut complètement au siècle suivant; mais pour s^anéantir, il n*a &IIu rien moins que les grands coups du génie accompagnés de ces chefs d'œuvre littéraires qui font la gloire de cette époque et les délices de la nôtre.

S, de nos jours, Topinion, cette reine des peuples civilisés, semble déserter de nouveau la littérature, si cdle-ei a laissé tomber le sceptre qu*elle portail d*une main si ferme au siècle dernier, & qui la faute? Est-elle aux hommes de science qui par leurs découvertes ont fondé Tàge nouveau, souvent aux dépens de leur fortune ou de leur vie et fallait-il pour plaire à quelques jaloux,

renoncer a ces poëmos en action qu on appelle In photographie, la vapeur, réleelricitc, dont ils usent pourtant sans façon? Est-ce aux physiciens et aux chimistes qu*il &ut Taire remonter celle soif de l'or qui tourmente la société actuelle? N*esl-ce pas plutôt i ces entreprises littéraires à tant la ligne, où pas un roman ne finit sans un hommage b Plutus et don! les œuvres donnent plus que jamais de Tactualité.à ce mol, dit dans une occasion semblable par le savant dont on vient d*énumérer les vertus :

n II est temps que Targent redescende à sa valeur et que rhonneur remonte k la sienne, n

Triste retour des choses d*ieî-basl ces sciences exactes* que des esprits chagrins dédaignent parce qu'elles sont ulileSf étaient, au commencement du siècle dernier, Tobjet d'un reproche tout différent ; alors on Itîs traitait d'inutiles, et ce préjugé était tellement répandu, qtie Fontenelle a entrepris de le combattre dans une intéressante préface où il prétend que par une sorte de vengeance u on traite volontiers d'inutile ce qu'on ne sait point, n {Noie G,)

Il serait facile de trouver les motifs du profond changement qui s'est opéré, depuis celte époque, dans l'esprit public à l'égard des sciences ; depuis lors elles ont associé le monde entier à leurs progrés, en vulgarisant leurs théories et leurs procédés, en centuplant les forces de l'homme, en étendant sa puissance sur la nature tout en élevant sa pensée. C'est la mécanique, la physique et

la chimie qui sauvèrent la France en 1792 alors que, dénuée de salpêtre, de bronze et d*acier, la patrie redouta un instant de n'avoir à opposer aux légions ennemies que des poitrines nues et des bras désarmés. G*est en improvisant du salpêtre et du soufre, e*est en créant, de vive force, du fer, de Tacier et des canons que les savants d'alors surent mettre nos héroïques défenseurs en mesure d*assurer Tindépendance nationale.

Ce qui sauva la France à cetle époque, est précisément ce qui la sauvera toujours de crises semblables : à Théroisme de ses soldats elle joint la grandeur des idées et la richesse de ses ressources intellectuelles. Cionstamment en avance sur lennemi et par la tactique et parla bravoure, notre armée Test aussi par la perfection de son armement, toujours au niveau du progrès des sciences. Le concours prêté en 1859 dans notre campagne dltalie par les chemins de fer, par le télégraphe électriqiie mobile et par cette autre application scientifique qui a produit les canons rayés^ ce concours est admirablement représenté dans nos grandes luttes de la Révolution par le télégraphe aérien et par les aérostats, belles inventions dont le comité du salut public avait su si bien saisir le côté pratique.

Nous u*en finirions pas si nous voulions insister sur tous les services que les sciences ont rendus dans cette grande et mémorable période de notre histoire; bornonsnous à constater qu'elles ne sont jamais restées sourdes à rappel de la patrie. Quittant alors avec empressement

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les hautes régions de la pensée, elles ne craignirent pas de descendre aux détails de la vie et de chercher à se rendre utiles. Cest h ces causes multiples que la science doit d*avoir conquis le vox populi^ c'est au labeur incessant de ses zélateurs qu'elle doit de rester en grâce. Et cependant ses méthodes sont devenues bien plus sévères : pour produire une œuvre de science, il ne suiBt pas comme en littérature, d'avoir quelque ehoêe là et ensuite de laisser aller la plume au gré de sa fantaisie. Sans doute, la fantaisie de Thomme de science est indiscutable comme celle du littérateur, seulement, elle est un fruit défendu. Elle est permise à la condition de ne pas s'épancher au hasard. Cest que les plus belles harmonies que nous puissions rêver ne sont rien quand elles n*onl pas passé par le creuset de l'analyse ou qu'elles n'ont pas été confirmées par la synthèse, puissants moyens de vérification qui, hélas 1 pourquoi le cacher? renversent quelquefois en un quart d'heure, des chefs-d'œuvre d'imagination qui ont fait notre bonheur pendant des mois. Ce physicien ou ce chimiste que vous voyez âpre à la besogne et nuit et jour au feu, ce qu'il cherche, vous pouvez m'en croire, n'est pas toujours ce qui lui tient le plus au cœur; il cherche à côté et se garde de toucher à son idéal : car la déception est prompte et facile surtout lorsqu'on n'est pas dans le vrai ou qu'on ne bride pas suffisamment son imagination.

A la science on a dénié la poésie tout comme à l'art, pour ne réserver le titre de pocte qui veut dire, inven-

cxr leur^ erèateuTy (|u*aux écrivains qui savent mettre en vers le fruit de leur imagination. A ce compte, Laplace, qui devine Tharmonie des mondes, ne serait pas un poêle non plus que Cuvier, dont le regard inspiré a su lire l'histoire des temps préadamiques dans les fossiles cachés dans Técorce du globe. De même, aussi) refusera-t-on Tinspiration à Lavoisier devinant la chimie avant de la créer, tout autant qu*ù Ampère rêvant ce merveilleux appareil qui supprime le temps et Tespace? Hais pourquoi aussi, ont-ils publié leurs travaux en vile prose? Mieux avisé était cet écolier qui a mis en vers

alexandrins la préparation de Thydrogène.

Bien que ce qui précède ne soit dit qu'en mon nom, vous me permettrez. Messieurs, de déclarer que j*ai cru pouvoir parler avec d'autant plus de franchise que dans la société savante que j*ai Thonneur de présider, le culte du vrai s'est constamment étendu aux diverses branches des connaissances humaines. Tous tant que nous sommes, poètes, prosateurs, linguistes, hommes de science, nous nous souvenons avec orgueil des grands faits dont on doit rinitiative à nos devanciers ou des grandes choses qu'ils ont accomplies dans le domaine de l'utile. Je n'en ferai pas l'exposé, car déjà je crains d'avoir abusé de voU'e bienveillante attention; mais & ceux qui voudraient douter de nos titres, je rappellerai Vayringe et ses machines à vapeur, Cugnot, qui fait la première locomotive, Gauthier, qui applique la vapeur à la navigation {Note H), de Haldat, qui entrevoit l'universalité du ma-

gnétisme, Braconnot, dont vous connaissez les découvertes (1), et tant d'autres dont Télogc reste ù Taire et qui, comme Gergonne, dont on vient de vous raconter la vie exemplaire, comme l'astronome Messier, le mécanteien Coriolis, le naturaliste Mougeot, le géologue Puion, ont marcjué leur pas dans les sciences d*obscrvation.

A M. Lafo.'t.

Le savant qui a trouvé en vous un interprète si digne et si compétent était un de ces maihémaiiciens que vous êtes appelé à remplacer et qui préférait comme vous, les douces émotions des recherches scientifiques au travail intéressé. J*ai connu ce sage dont vous racontez si bien la vie; malheureusement, celui qui me Ta fait connaître. Ta depuis longtemps rejoint. Gcrgonne n*a pas été tout à fait étranger à Tune des grandes créations de la chimie organique. Il avait quitté la rédaction de ses Annales de mathématiques ^ mais il était encore recteur et en même temps professeur à la Faculté des sciences de Montpellier & l'époque où Charles Gerhardt préludait, dans la chaire de chimie de cette Faculté, à Tœuvre qui immortalisera son nom : Les séries homologués. C'était en 1844; seul contre tous, Gerhardt, & peine âgé de 28 ans, soutenait alors avec une énergie

(1) Braco&DOl, sa Tie et ses travaox. In-S*'. Paris, t856, et Hémaircs de rAcadémie de Stanislas» année 1886.

qui grandissait avec les obstacles, les idées qui ont ouvert à la chimie de si vastes horizons. Méconnu en France et honni en Allemagne, dans cette lultc ardente qui consuma sa vie avant le temps, il trouva dans le vénérable Gergonne, un esprit indépendant et un cœur sympathique. La théorie des corps copules, et celle des résidus ont été discutées avec cet illustre mathématicien, longtemps avant que le public en eût été saisi. La précision mathématique qui caractérise les mémoires où sont exposées ces belles théories est due h l'influence de Gergonne qui, privé des loisirs nécessaires pour continuer ses propres travaux, en trouva encore assez pour assister son jeune collègue, au courage, à la conviction et à la foi ardente duquel il avait depuis longtemps rendu justice {Note 7).

II ne borna pas là son concours ; il lui donna même, parfois, des leçons de grammaire toujours bien accueillies par le jeune novateur dont le style, un peu négligé à Toriginc, est devenu depuis, si net, si élégant et si français.

C'est là, on peut le dire, la dernière œuvre de Gergonne; mieux que personne, il a pu Taccomplir sans peine, grâce à deux qualiu^ qu il possédait à un degré égal, Fesprit scientifique et Tesprit littéraire.

A en juger par Tintéressant travail que vous venez de nous lire, on serait tenté d*en dire autant de vous qui, jusqu'à ce jour, ne vous êtes révélé que par de belles recherches sur la mécanique rationnelle ou sur Tastronomic mathématique, U*avaux justement appréciés qui

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