‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 4)Chapitre 38 sur 98 · PAR M. E. COURNAULT · texte numérisé non relu

PAR M. E. COURNAULT

Messieurs,

Je vous remercie de m*avoir admis au sein d*une compagnie vouée au culte de la pensée, et de m*avoir associé à des travaux qui, nés de Tamour pur de la vérité, constituent le plus noble emploi de nos facultés et fournissent en même temps les moyens les plus efficaces d*augmenter la puissance de Thomme et de multiplier ses jouissances.

Agir est le propre de Thomme; ses instincts Vy convient, et sa destination le lui impose. Mais quelle que soit Tœuvre qu*il embrasse, quelque vif que soit son élan, quelque abondantes que soient les ressources placées sous sa main , quelque dociles et dévoués que soient ses auxiliaires et ses serviteurs, si une pensée éclairée, judicieuse et ferme ne guide constamment son action, il s'é-» garera; et rencontrant à chaque pas les embarras, les

LXXYI

pièges et les périls dont est couvert le domaine de Terreur, il se consumera en appréhensions, en souffrances, en regrets, en humiliations.

La pensée jaillit spontanément en nous ; mais une pensée nette, claire, exacte, conforme à la réalité extérieure et aux conditions des faits que nous voulons produire, ne se forme qu'au prix -de longs efforts, poursuivis dans la sphère spirituelle de la méditation, et affranchis des distractions mondaines, des plaisirs sensibles, des sollicitations de Tintèrèi et de la vanité.

Les instincts suggèrent instantanément quelque mode d'action tendant au but qu'ils se désignent. Ainsi, nous voyons les animaux poussés par la faim paitre Therbe^ mordre aux fruits ou se dévorer entre eux. Une secrète divination leur indique les objets propres à les rassasier. Mais soit que cette faculté mystérieuse ne nous ait été accordée qu'avec une extrême parcimonie, soit qu'elle ait été affaiblie et faussée par l'usage de la raison qui ne peut maîtriser la nature qu'en l'altérant, nous ne saurions nous fier aux seules suggestions de la vue et de l'odorat, et nous incorporer aucun aliment que l'appélît nous conseille, sans en vérifier par un attentif examen les qualités salutaires ou pernicieuses. D'ailleurs notre espèce ayant pris un grand accroissement n'a pu se coqtenter des simples dons que lui offrait la terre, et nos ancêtres ont dû, pour tenir leurs provisions au niveau de leurs besoins, choisir dans l'infinie variété des plantes et des bêtes, celles qui étaient le plus propres h leur ser*

vir de nourriture, afin de les mulb'plier à i*exchisiort de celles qui ne présentant aucune utilité furent qualifiées de parasites et furent vouées à la destruction. Nous jouissons maintenant dans une large mesure des plantes cultivées et des bétes réduites à Télat de domesiieité : mais au prix de combien de labeurs, d'études et d'inventions n'a pas dû être achetée cette double conquête 1

Les besoins de Thomme ont grandi et se sont diversifiés à mesure que s'accroissaient les moyens de les satisfaire. Après avoir demandé aux animaux et aux plantes les aliments indispensables, l'homme leur a emprunté des toisons, des filaments, des peaux, des tissus pour vêtir son corps, et des pieux, des planches, des poutres et des tentures pour se former des habitations, où il pût se reposer et se mouvoir à l'abri des intempéries. Puis, rassuré sur la conservation de son existence, il a senti surgir en lui des goûts nouveaux, et il a imaginé des mets, des vêtements et des asiles moins grossiers , plus salubres et plus agréables. II s'est ingénié, il a essayé des combinaisons diverses, et mu sans cesse par le désir du mieux, il s'est évertué en des conceptions qui, s'engendrant et se supplantant les unes les autres, ont banni la fixité aussi bien du domaine de ses idées que des contrées auxquelles il appliquait son travail.

Il est bon quelquefois de contempler la manière de vivre des sauvages, afin de reconnaître notre point de départ et les efforts qui ont dû être faits durant une longue

suite de générations pour amener la société actuelle au degré d*aisancey de sécurité et de puissance auquel elle est parvenue. Combien de travaux se succédant, se réformant et se surpassant les uns les autres ont du être accomplis pour nous procurer ces richesses et ces jouissances qui, considérées tour à tour du point de vue du passé et du point de vue de Tavenir, nous paraîtront à la fois si abondantes et si mesquines !

Evoquant dans notre esprit cet immense spectacle, à première vue des bras innombrables nous apparaissent, s*agitant sans relâche, fouillant, arrachant, poussant, élevant, unissant, divisant... • mais en quoi ces mouvements si variés diffèrent-ils de ceux que les animaux exécutent à tous les instants du jour ? Leurs organes impatients du repos s*exercentsans arrêt, et pourtant aucune trace durable ni féconde ne subsiste sur leur passage. Les mouvements de notre corps resteraient également stériles, s'ils n'étaient sans cesse commandés et dirigés par une force supérieure, Fintelligence.

Cest par notre application à pénétrer mentalement aa sein de la matière, à discerner ses propriétés, ses ressorts» les causes qu'elle met en jeu, les effets qu'elle subit, les attractions et les répulsions qu'elle éprouve, les relations qui unissent ou opposent entre eux ses éléments constitutifs et Tordre général qui rallie et concilie ses divers phénomènes ; c'est en dominant préalablement par la pensée les êtres sensibles disséminés autour de nous, que nous réussissons ensuite à les dompter par la force, à les

soumetlre b noire volonlé, 5 en faire nos instruments et nos esclaves, et à les transformer de telle sorte qu'ils deviennent un appendice de nous-mêmes et jusqu'à notre propre substance.

Notre action ne s'exerce pas seulement sur des animaux, des plantes et des matières brutes, nous avons en outre à soutenir des luttes incessantes avee nos semblables. Dans les efforts que nous faisons pour asservir et nous approprier les divers êtres de la nature que nos besoins réclament, nous sommes à chaque instant exposés à nous rencontrer les uns les autres, à nous heurter, à nous disputer des acquisitions consommées ou des champs d'activité, ouverts devant nous. Bien plus, l'homme a besoin de son semblable pour étendre ou compléter son existence, il veut à toute force en user et le posséder de quelque manière ; il veut s'unir à lui ou le tenir dans sa dépendance, se l'assimiler ou le réduire, l'entraîner et l'absorber, ou le subjuguer et .l'anéantir. Nous ne pouvons nous isoler les uns des autres; des liens communs, étroits et multiples nous enlacent, nous enserrent et établissent entre nous tous une indéclinable solidarité. Nous sommes forcés de nous aimer oU' de nous hatr^ de nous estimer ou de nous mépriser, de nous secourir ou de nous combattre. Sans même que des intérêts nous engagent, la simple vue d'un inconnu nous attire ou nous repousse, nous cause une impression de sympathie ou d'antipathie et nous présage une collision ou un bon accord.

entités gonflées et stériles pour se concentrer dans Texamen du moi, de Tàme humaine, de ce terrain producteur de toutes nos pensées et de tous nos actes, qui, s*il oppose des barrières inflexibles aux écarts de Tambîtion et de la fantaisie, nous assure du moins dans un espace borné des moissons saines, abondantes et substantielles.

Connaître Thomme, c*est connaître toutes les idées qu'il conçoit. Qu*est-ce pour nous que la voûte étoiléc, la terre qui est notre demeure, ses océans, ses fleuves, ses plaines et ses montagnes, Tathmosphère qui la baigne, la verdure qui la tapisse, les êtres innombrables qui raniment et qui la peuplent, si ce n*esl les idées que nous nous formons de ces divers objets? La psychologie implique donc en elle-même toutes les autres sciences, en même temps qu'elle les surmonte et les couronne. Mécanique céleste et terrestre, physique, chimie, géologie, botanique, physiologie animale, ont également pour racine, pour support et pour source vitale la psychologie.

Mais nous, psychologue, tout en rendant à la science il laquelle nous avons voué notre culte Thommage que nous lui devons en qualité d'humble fidèle, nous ne pouvons pas nous dissimuler que si elle est incontestablement la reine et la maîtresse de toutes les sciences, elle en est aussi la plus imparfaite. Les scholastiques disaient que tout ce que Tesprit gagne en extension, il le perd en compréhension. En cela la vue intellectuelle subit la même loi que la vue physique. Vous vous promenez dans une

plaine riche et variée que domine une haute montagne. V^Hilez-vouâ observer tous les accidents du sol, arrêter vos regards sur chaque fleur, sur chaque détour des ruisseaux, ne laisser aucun détail inaperçu, bientôt votre attention s*épuisera. Surchargé et déconcerté par la multitude de vos remarques fortuites et indigestes, vous aspirerez à secouer ce fardeau, à sortir de cette incohérence, à dominer vos sensations et à les ordonner de manière que vous puissiez en disposer aisément et lar» gement. Que ferez-vous alors ? Vous quitterez les lieux bas 011 les objets divers considérés isolément avaient une entière netteté, mais se brouillaient aussitôt que vous prétendiez en réunir les images dans votre mémoire ; vous gravirez les pentes qui s*inclinent sur la plaine et vous escaladerez les hauteurs, jusqu'à ce que vous soyez parvenu à un point d*où vous contempliez un vaste horizon et d'où vous embrassiez les grands traits, les relations des détails, Tensemble et l'harmonie du paysage. Mais à mesure que votre vue projetant sa portée en tout sens se réjouira de l'accroissement de son pouvoir et se complaira dans le sentiment de son action in- (léGnie, la précision de ses atteintes diminuera, et l'exactitude de ses perceptions s'affaiblira.

Il en est de même de la science. Elle part de l'expérience, elle promène ses regards avec une curiosité attentive sur les objets particuliers^ mais cette inquisition minutieuse ne la satisfait pas. C'est un préambule indispensable, mais étroit, mesquin, gcnant ; elle ne s'y exerce

LXXXIY

qu'aulanl qu*il est strîclemenl nécessaire ; elle est impatiente d*aller au delà, de s*élever, de planer et d*einbrasser dans de vastes conceptions la multitude des vues partielles qui sont le produit des investigations empiriques. Mais dans cet essor qui enfante à ses divers degrés des généralités plus ou moins étendues, sa faculté de discerner les détails décroit à mesure que s'élargit le cercle de ses idies. En d'autres termes et pour parler la langue du moyen âge, son pouvoir exiensif augmente en raison inverse de son pouvoir compréhensif.

La psychologie qui, se plaçant au centre de Tesprit humain, aspire à en embrasser et en régler tous les développements et qui, saisissant toutes les sciences à leur source, prétend en être la régulatrice suprême, est plus que toute autre science exposée aux dangers que suscitent les généralités. Avide d'arriver à son terme, d'arrêter des conclusions, d'établir un système, elle omet trop souvent de fonder ses bases, de rassembler tous ses matériaux et d'assurer son équilibre. Fréquemment aussi , avant qu'elle ait achevé sa tâche et mis la dernière main à ses théorèmes, on les lui arrache pour les exploiter au gré d'intérêts pétulants et de passions impétueuses. Ainsi des philosophes ayant posé en principes la liberté et l'égalilé civiques, on voulut un jour en faire l'application immédiate et complète à une société qui, n'y étant pas, encore préparée, ne sut pas s'en servir, en abusa bientôt et convertit en armes destructives les leviers les plus puissants

de la civilisation. La libcrlé tombant rapidement des rangs moyens et supérieurs de la nation aux degrés inférieurs, et se précipitant sur des âmes ignorantes et longtetnps asseraes y engendra le délire, la licence et la pcrlurbalion. Tandis que la liberté accordée à chacun de se gouverner soi-même aurait dû inspirer des pensées réfléchies, graves et austères, un ouragan s'élança soudain, promenant partout le désordre et la dévastation. Et Tégalilé qui eut dû Taire régner une harmonie universelle, en appelant tous les concitoyens à se seconder et à s*entr*aider dans la mesure de leurs facultés et de leurs ressources personnelles, ne fit que surexciter les haines, exaspérer les colères et susciter d'horribles conflits.

Rarement les théories sont responsables des torts que leur imputent tes hommes qui se disent pratiques. Appliquées prématurément, elles ne sauraient remplir leur destination, et dans le trouble où les jette Taspect d'une tâche à laquelle elles ne sont pas préparées, elles vacillent, chancellent, se laissent mener contre leur gré, et deviennent les Instruments de passions injustes et subversives. Mais est-ce leur faute et sont-elles accusables? Demandaient-elles à se produire sur le terrain de la réalité? Pourquoi les avoir arrachées avant le temps à leurs travaux placides et recueillis et les avoir enlevées à leur sanctuaire purement spirituel f Pourquoi avoir exposé des créations naissantes, débiles, embryonnaires aux diocs du monde et à ses tourmentes? Les théories sont-elles si impatientes de se montrer, de briller, de

conquérir le pouvoir, de se parer d*bonneurs et de titres fastueux, de courber devant elles les fronts de la foule et de s^enivrcr de ses acclamations? Sans doute les théories doivent être utiles, elles souhaitent de faire le bien après avoir découvert le vrai, elles sont doublées d*un cœur et d'une conscience et sont pénétrées des sentiments de justice, d'humanité et de libéralité : mais Faction proprement dite ne les tente guère ; les applaudissements de la multitude, la déférence des grands, les récompenses de la vanité et de Torgueil sont au-dessous de leur noble fierté. Leur contentement, leur rémunération et leur gloire sont en elles-mêmes et dans leur sentiment intime. Pour elles, rien d'extérieur ne peut équivaloir à ce que seules elles peuvent se donner la joie d'engendrer et de contempler la vérité pure.

N'accusez donc pas les théories, ô vous hommes pratiques, des égarements dans lesquels vous ont jeté vos passions égoïstes. Votre ambition était allumée, vous convoitiez ardemment le pouvoir ou les richesses, la haine vous rongeait le cœur et demandait le sacrifice d'un ennemi; cependant la pudeur vous retenait, et vous n'osiez vous élancer dans l'arène au nom seul des instincts tumultueux qui s'agitaient dans votre sein. Que fltes-vous alors? Vous vous glissâtes subrepticement dans le saint asile des théories, et 1&, abusant de leur innocente sécurité et de leur confiance ingénue, vous ravites quelqu'une d'entre elles et l'entrainates avec vous dans h mêlée des intérêts mondains, non pour vous servir de

guide, mais pour vous couvrir et masquer vos desseins pernicieux. Combien de fois les théories n*eurent-elles pas à souffrir de ces rapts et de ces violences t Et combien de fois leur complicité passive n'art-ellc pas été calomniée !

Toutes, il est vrai, n*ont pas gardé leur pureté, quelques-unes furent corrompues. Celles-ci attirées hors de leurs demeures natales ont été plus que trompées, elles ont été séduites par les démons de Tégolsme, de Torgueil et de Tartifice. S'étant livrées à ces amants perfides, elles engendrèrent des enfants bâtards, les sophismes, qui retinrent de leurs mères Tart, Thabileté et Textérieur décevant, et reçurent de leurs pères le funeste héritage du vice et de la méchanceté. Mais arrière ces rejetons clandestins d'unions dénaturées ! La science les répudie, ils ne sont pas de sa race légitime ; elle n*a ni à les défendre ni à s*en défendre, elle n*a rien de commun avec eux.

Les théories n*ont pas été seulement accusées d*avoir égaré les hommes; souvent aussi on les a taxées d1mpuissance et tous les jours on les voit dépréciées au profit de ce qu on appelle le bon sens, Tesprit pratique. Mais qu'est-ce en vérité que ces notions communes que Ton voit circuler dans le monde et qui servent à guider le vulgaire, si ce n'est d'anciens emprunts faits à la science et qui, naturalisés dans l'usage, ont perdu sans doute par le frottement et les marques distinctives et la pureté première de leur origine, mais n'en sont pas moins

LXXXVlll

les producûons de ces esprits solilaires et recueillis en eux-mêmes, de ces ascètes de la pensée voués exclusivement au culte de la vérité que Ton appelle des noms de savant et de philosophe?

Serait-il possible, qu'en France les litres de la pensée fussent méconnus, en France où Tintelligence et les mœurs publiques se sont formées non par Texercice d'institutions libres, non sous Tinfluence d'hommes d'état populaires et respectés, non par les épreuves salutaires et fortifiantes du self govemment, mais par l'action directe, incessante et profonde des philosophes, des moralistes et des poètes, de Montaigne, de Corneille, de Descaries, de Molière, de Fénelon, de Labruyère, de Montesquieu, de Voltaire, de J.-J. Rousseau, de M^'^de Staël....? À côté de ces noms illustres et vénérés, quels noms de monarques, quels noms d'hommes d'État, quels noms rehaussés de quelque dignité officielle que ce soit, sauraient soutenir le parallèle dans la mémoire, dans le respect et dans l'amour de la nation ? Au-dessus du despotisme visible, qui régnait sur la France, existait un autre empire bien plus élevé, et plus puissant, et plus généreux, l'empire de la pensée pure qui, descendue sur terre au printemps de 1789, renversa par sa seule apparition les créations séculaires de la force matérielle et de la politique. Pourquoi ce bienfaisant empire fut-il si promptement répudié par des passions égoïstes et violentes, dont les excès provoquèrent et préparèrent le triomplie de la réaction !

Les bons jours de la France sont ceux où la pensée pure a régné, et dans les mauvais jours la pensée nous a du moins apporté ses consolations. Ce qu*il y a de judicieux, de salutaire, de bien ordonné parmi nous, c*est à la pensée que nous le devons, è la pensée pure ou à la science qui naît et s*élabore, non au milieu des agitations de la foule, de ses tiraillements et de ses conflits, mais seulement dans le sanctuaire de la méditation recueillie et solitaire.

Malgré les dédains et les calomnies dont elle a été abreuvée et malgré le désir de demeurer exclusivement livrée à ses propres spéculations qui lui procurent des joies sans mélange, la science est toujours prête à livrer généreusement à la pratique ses enseignements et ses leçons; seulement elle demande qu'on respecte sa modestie et qu'on ne trahisse pas sa réserve. Contente de ses travaux elle ne Test jamais de leurs résultats. Attachée obstinément & la recherche de la vérité, elle ne se flatte pas de la posséder jamais dans son intégrité. Elle ne saurait se dissimuler qu'elle n*a pour instruments que les facultés humaines qui sont essentiellement bornées, et que tout en reculant sans cesse ses.anciennes limites elle en rencontre toujours de nouvelles. Quelque vastes que soient les espaces que s'ouvrent les lumières de la science, ils sont fatalement environnés d'ombre; et peutêtre les regards de notre intelligence subissent-ils la même condition que ceux de notre visage, qui ne discerneraient aucune forme si le mélange de l'ombre et de ta lumière ne dessinait des contours.

Ne craignons pas de faire au scepticisme sa jusle part et sachons reconnaître les limites de nos acquisitions intellectuelles, qui sont pour nous les garanties de nos possessions. Ne nous dissimulons pas qu'il y a en nous une ignorance fatahs et mesurons-en le domaine ayec le philosophe de Kœnisberg, afin de distinguer les régions inaccessibles de celles où il nous est accordé de pénétrer. La vraie marque du savant est qu*il connaît son ignorance, tandis que Tignorant n*hésite pas à mettre à la place de ce qu'il ne sait pas ses préjugés» ses illusions, ses fantaisies. Le sot ne doute jamais» il n'éprouve aucun scrupule, il croit fermement en lui-même, il est affirmatif, tranchant, dogmatiste et impatient de toute contradiction. Cette confiance le rend heureux. Mais c'est là, Messieurs, un de ces bonheurs qui ne sont pas faits pour exciter votre envie.

Je viens de vous montrer la science resserrant ses limites. Salutaire prudence qui concentre ses travaux sur les terrains propres à recevoir son action fécondante, et Tcmpéche comme jadis de jeter ses semences à tous les vents. Aussi voyez-là, certaine maintenant de son but et de sa voie, marcher de progrés en progrés et faire jaillir, sous chacun de ses pas, quelque idée solide et forte qui bientôt se convertit en bienfait pour Thumanilé. Ces navires qui, non plus livrés aux caprices des vents mais bravant des impulsions contraires, trouvent en euxmêmes le levier qui frappant incessamment la Miguc, les pousse vers le port qui les attend, — ces vastes appareils

(|Ui, tenant la vapeur prisonnière, empruntent aux efforts qu'elle fait pour s'échapper une puissance égale à celle de milliers et de millions d'hommes déchargés d'une lâche accablante, — ces coursiers de fer qui nourris de flammes entraînent derrière eux, sous la main d'un fiiible conducteur, des multitudes de personnes et des masses énormes de produits avec une rapidité que l'œil ne peut suivre, — ces fils aériens, interprètes fidèles qui transmettent sans le retarder le mouvement de la pensée dont ils sont les messagers — ces feuilles délicates qui; s'émouvant aux moindres vibrations de la lumière, retiennent et fixent pour la postérité l'empreinte des figures qui passent devant elles, — et cent autres inventions raerveilleuslfes qui vous reviennent en mémoire sont là pour attester quelle fécondité bienfaisante a déployé la science, depuis le jour où, obéissant aux conseils de Bacon, elle a répudié une présomption transcendante pour marcher d*un pas ferme et mesuré dans la voie de l'expérience. Sans doute ses triomphes les plus applaudis, parce qu'ils ont frappé immédiatement les sens, ont été ceux qu'elle a remportés dans ses luttes avec la matière ; toutefois dans la sphère morale elle est loin d'être restée stérile. Pour ne citer qu'un grand trait, la révolution française, le grand moteur de ce siècle, dont l'impulsion loin d'être épuisée soutiendra et poussera les siècles h venir, la révolution, dis-je, n'est-elle pas sortie tout entière du cerveau des penseurs ? Tout entière ? Non, sans doute, si Ton en considère les excès et les violences.

xai

Mais ces accidents déplorables qui en troublèrent le début et qui en afTeclent encore le développement ne Turent point dus aux idées qui l'engendrèrent, à ces idées saines, justes et généreuses que le christianisme avait couvées durant dix-huit siècles !

Quand les colères se déchaînent, les idées s'envolent h lire d*aile, ainsi que les oiseaux de la mer aux signes précurseurs de la tempête. Elles s'enfuient, laissant derrière elles des nuées épaisses et noires, tourbillonnant au sein de Tuniverselle convulsion. Elles s'enfuient et se retirent mélancoliques dans le sanctuaire de la méditation qu'elles quittent seulement quand le ciel a recouvré sa sérénité.

Les idées recourrent encore à leurs reUnites lorsque la foule, plongée dans un matérialisme lourd et opaque, refuse de se mouvoir autrement que par une impulsion mécanique, rebute toute action intelligente et spontanée, se retranche derrière une pusillanimité stupide et n'est accessible qu'aux excitations de l'avarice, de la sensualité et d'une vanité mesquine. Alors les idées semblent n'exister plus. Alors l'âme de la société semble avoir perdu la plus noble partie d'elle-même et n'avoir gardé que la partie inCme et animale. Alors Thumanilé s'arrête, je dis plus, rétrograde ; car placée qu'elle est sur une pente glissante, si des efforts énergiques et persévérants ne la soutiennent et ne la font monter, elle s'affaisse, décline et tombe.

Mais les idées ne sont pas entraînées dans cette chute.

xqii Abandonnées de la foule el retirées dans leurs demeures spirituelles, elles attendent là que le marasme qui régne sur les lieux bas se dissipe et que la force vitale reprenne son ressort. Elles épient d*en haut ce moment désiré, et dés qu*elles voient quelque heureux ébranlement se produire, elles accourent empressées et pures de tout ressentiment pour offrir leurs services, communiquer leur impulsion, répandre leur lumière.

Une contrée aimée du soleil, parée de tous les enchantements de la nature, nourricière d*un peuple admirablement doué , avait été plongée dans une léthargie séculaire. Quelques tressaillements, quelques spasmes signalèrent la renaissance du sentiment et de la vie ; mais cette agitation se serait vainement dissipée, si une idée venant à surgir n avait rassemblé et conduit tous les mouvements jusqu'alors confus et incertains, et ne les avait convertis en une force organisée, intelligente «t morale. Cette idée, ta nationatiiéy avec des Iftchesfitdes braves, avec des libertins fit des citoyens austères, avec de serviles courtisans fit de généreux patriotes.

D'autres peuples, qu'un joug soinlisant paternel semblait avoir complètement énervés, se réveillent soudain et sentent l'énergie et les vertus civiques se rallumer dans leurs âmes. Sur toutes les rives du Danube, on entend en des langages divers, mais avec le même accent, retentir des voix qui s'appellent, qui s'unissent et qui proclament les augustes devoirs qu'impose la patrie. Comment donc s'est produite cette sainte épidémie?».»

Au milieu de rapalhie de la foule, quelques hommes d*un grand cœur, des savants surtout, avaient pieusement rceueilli Tidée nationale, et Tentourant d*un culte assidu, Tavaient préparée à envahir les peuples sitôt que ceux-ci auraient trahi par quelque signe le retour en eux de la vitalité morale.

Ne désespérons pas, Messieurs, et lorsque nous voyons grandir et dominer autour de nous les appétits grossiers, Tintérét aveugle et corrupteur, la sagesse égoïste et pusillanime, croyons que dans quelque endroit secret et dédaigné du vulgaire, s*entrelient le culte des idées nobles et fécondes, par les soins d*hommes obscurs, qui bravant les disgr&oes passagères et n*attendant leur rémunération que de leur conscience, ne sont pas exposés à faillir, mais préservent de toute atteinte le dépôt sacré dont ib sont les gardiens.

Voire enceinte académique est un de ces asiles où la pensée pure se complaît. Je vous remercie de nouveau de m*y avoir admis, et lorsque je contemple la nombreuse et brillante assistance qui se presse autour de vous dans ce jour de séance publique, je me rassure et je me réjouis : car je vois, dans cette affluence la preuve manifeste que le culte de l'intelligence compte dans notre cité de nombreux zélateurs.

Page 1