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DES OSSEMENTS HUMAINS

PAR M. J. NICKLÉS.

Au milieu des ossements accumulés depuis plusieurs siècles dans le charnier du cimetière d'Eumont (Meurthe), on vient de remarquer, non sans un vif intérêt, deux os de femme, un cubitus et un radius qui se disinguaient par une forte coloration d’un vert bleu. L'un de ces os, le cubitus, ayant. été rempu par un curieux, on vit que la coloration était générale et que la pâte osseuse en était affectée dans toute son épaisseur.

Ce fait sortant du domaine des faits vulgaires, le curé d’Eumont envoya les deux os en question à M. le Doyen de la Faculté des sciences qui me les remit. C'est avec l'un d'eux, le radius déjà entamé, que je fis des expériences dont le résultat me parait aussi curieux qu'innatendu. |

La coloration virait fortement au vert; mais en consi-

dérant que la pâte osseuse était jaune, il était évideRt que

ka matière colorante devait être bleue. Cepéndant elle n’était pas due à une combinaison cuivreuse, car en faisant dissoudre un fragment d'os dans de l'acide chlorhydrique

et sursaturant par de l’'ammoniaque, on obtint un pré-

cipité blanc de phosphate de chaux légèrement teinté de bleu. Le liquide surnageant était incolore ; il n’y avait donc pas de cuivre en présence; les réactifs indiquaient le fer, mais comme les os en contiennent tous, il n’était pas d’abord très-facile de s'assurer si ce métal faisait partie intégrante du principe colorant, bien que ce principe püt fort bien n'être que du phosphate de fer.

En poursuivant mes investigations, je ne tardai pas à reconnaître qu'en effet il en était ainsi. Après avoir divisé le fragment d'os que j'avais en expérience et exploré à la loupe le canal médullaire, je reconnus au milieu des sinuosités laissées par la moelle durcie, des points brillants qui offraient les caractères d’une véritable cristallisation. Ces points brillants ayant été détachés avec une pince en platine, et examinés au microscope, on reconnut aisément qu'ils constituaient des prismesrhomboïdaux 4h! fig. 1), paraissant obliques, surmontés d’un prisme horizontal uu! ; les arêtes du prisme portaient des faces terminales gg! appliquées aux deux extrémités du macrodiagonal

et parallèlement à l'axe principal. La petitesse microsco-

pique de ces cristaux ne permit pas de les soumettre à des mesures goniométriques, mais j'en réunis assez pour pouvoir faire quelques essais analytiques. Disons de

suite Qu'ils offraient tous les caractères du phosphate de fer ; car, quand je les eus calcinés avec du bi-carbonate de soude, il me fut aisé d'en séparer l'acide et l’oxyde ; en eflet, le produit de la calcination ayant été traité par de l’eau distillée, j'obuns un résidu jaune d'oxyde de fer et une dissolution alcaline, laquelle neutralisée, pré— cipitait abondamment par un mélange d'ammoniaque, de chlorhydrate d'ammoniaque et de sulfate de magnésie. C'était donc de l'acide phosphorique , et la substance était du phosphate de fer cristallisé. Comme on ne connait qu'une seule espèce de phosphate de fer cristallisé, ce ne pouvait être que de la vivianite, intéressant minéral qu'on rencontre dans certains terrains de sédiment.

La coloration des os en question s'explique maintenant sans peine, 1ls ont dù séjourner dans une eau ferrugineuse ; l’oxyde de fer, introduit par capillarité, ayant rencontré le phosphate calcaire de l'os, s’y est uni et a donné lieu à la matière colorante, phosphate de fer, dont nous venons de constater la présence.

Cette formation d'un minéral au sein d'un corps organique nous rappelle une observation faite 1 y a quelques années par M. Schlossberger (1), sur une autruche morte subitement, et dans l'estomac de laquelle on remarqua deux clous entourés d’une boue bleue que l’auteur a

(1) Annuaire de Chimie, 1848, p. 481.

trouvée composée de phosphate de fer dans les rapports qui constituent la vivianite.

Les os examinés étaient dans un état de parfaite conservation; nous ne savons rien de précis au sujet de leur âge ; les fragments traités par de l'acide chlorhydrique laissaient derrière eux un squeletté de gélatine ; ce qui prouve que le tissu organique ne s'est pas opposé à l'absorption du composé ferrugineux. L'état de parfaite conservation de cette substance animale dans des os abandonnés depuis longtemps à l'air n'a rien de surprenant. Témoins, le fameux bouillon antédiluvien de Cuvier, ainsi que la gélatine trouvée par M. Braconnot dans une corne fossile provenant d'un auroch (1), découverte dans un caveau antique aux environs de Commercy.

Certes, les os colorés d’Eumont sont loin d'atteindre à ce degré d'ancienneté ; c’est à peine s’ils ont deux siècles d'existence, mais eussent-ils quelques siècles de plus que le fait, mentionné dans cette note, n’en conduirait pas pas moins à cette conclusion importante pour la minéralogie, savoir que la vivianite est de formation toute moderne et qu'elle se produit toutes les fois que l'acide phosphorique si répandu à l’état de phosphate, se trouve dans des conditions favorables en présence de l'oxyde de fer qu’on rencontre un peu partout.

(1) Mémoires de l'Académie de Stanislas, 1808, et Journal de Physique, août 1806.

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