MESSIEURS
J'ai bien tardé à vous rémercier de l'honneur que vous m'avez fait en me recevant parmi vous. Si c'était par ma faute, je ne me le pardonnerais pas. Aussi n'en est-il rien, je vous l’assure, et si cela m'eût été permis, j'aurais mis le plus grand emprèssement à vous dire combien j'attache de prix à la faveur enviée dont peutêtre votre indulgence m'a trop tôt jugé digne. Personne, en effet, ne peut sentir plus vivement que moi, à quel
degré il est flatteur d’être admis dans une compagnie que vos mérites nombreux et divers maintiennent au rang élevé que lui avait assigné la pensée de votre auguste fondateur.
Mais vous ne souffririez pas, Méssieurs, que je rendisse moins brièvement hommage à vos éminentes qualités, vous qui poussez le désintéressement de vousmêmes, jusqu'à ne point exiger de vos récipiendaires
qu'ils payent leur dette de reconnaissance envers l’Académie par l'éloge du membre auquel ils succèdent ; vous qui, plus soucieux de mettre en relief les titres des nouveaux venus à vos suffrages que ceux de votre société à leur gratitude, trouvez bon que tout candidat heureux débute par vous parler de ses propres études, c'est-à-dire, de lui-même, après tout, quoique par un détour rassurant pour sa modestie. |
C'est surtout comme économiste, Messieurs, que vous m'avez accueilli. C’est donc, -— pour user d’une liberté que vous avez laissé devenir coutume, et à laquelle vous vous prêtez de si bonne grâce qu’en cédant à son penchant on croit remplir un devoir, -— c'est de la science économique que je devrais vous entretenir. Mais, au risque d’abuser de votre courtoise et hospitalière condescendance, j'ose vous supplier d'ajouter une nouvelle marque de bonté à celles dont vous m'avez déjà comblé, en me dispensant de traiter aujourd’hui devant vous un sujet d'économie politique. Cette science, vous le savez, ne jouit point de la faveur publique, et naguère un
homme d'Etai la définissait u de la littérature ennuyeuse. v Il y a bien des gens de son avis, et je connais plus d'un homme du monde ou d'affaires aux yeux de qui c'est la plus ennuyeuse des littératures. Assurément, Messieurs, cette manière de voir n’est point la vôtre, et ma présence ici en est la preuve; mais, puisque c'est en public que doivent vous être rendues les grâces auxquelles vous avez de si justes droits, permettez-moi de ne point braver limpopularité du genre d'études auquel je me suis plus spécialement livré, -et de ne point prévenir contre moi, par le titre seul de mon discours, un auditoire dont j'ai déjà trop lieu de redouter les critiques. |
Péril pour péril, autorisez-moi.à aborder un genre dans lequel je suis, il-est vrai, parfaitement inexpert, mais qui, m'aidant aù lieu de m'empêcher, me laisse quelque espoir de ne point lasser outre mesure l'attention complaisante des personnes attirées par l'éclat ordinaire de vos solennités annuelles. Consentez à ce que, me prévalant d’un exemple que vous n'avez certainement pas oublié, je vous parle de mes souvenirs de voyage, et d'un pays vers lequel le bruit du canon vient d'attirer tous Îles regards. :
Vous me pardonnerez, Messieurs, je l'espère, d'avoir permis à mon imagination de seconder quelque ji ma mémoire.
1V + La
Dès 1845, il existait un service régulier de bateaux à vapeur entre Constantinople et Trébisonde. La fantaisie me prit de pousser jusque là. Parti de France avec un bagage scientifique fort léger, je n'avais qu'une idée trèsconfuse des souvenirs historiques que je rencontrerais daps l'antique Trapesus, Le nom de Trébizonde me rappelait bien l'existence d'un de ces empires à nom sanore, auxquels les exigences de la rime donnent une célébrité où l'oreille a plus de part que l'esprit, mais J'iguorais que cette ville fût contemporaine de Troie, et que, vingt-cinq siècles plus tard, elle eût servi de refuge à un Commène, après la prise de Byzance par les Latins. C'était le désir de voir un coin peu visité de la vieille Asie, et de vrais Tures encore coiffés du turban classique ; c'était l'araour de la couleur locale, en un mot, qui ma’atürait au pied des montagnes d'Arménie. Je communiquai mon projet à un compatriote, touriste comme moi et fort curieux de pittoresque, Il me fut aisé de l’entrainer. En regardant le soleil se coucher derrière Stamboul, du haut du Champ des Morts de Péra, nous convinmes, M. de Brémond et moi, d'aller le voir se lever derrière les cimes du Caucase. ..
Le lendemain, vers le soir, nous passions le long des sombres rochers, tachés de mousses jaunissantes et de blanches fortifications, qui forment l'entrée septentrionale
| A du Bosphore. De construction anglaise, commandé per un Anglais, mais décoré d'un nom turc et d'un pa-
villon ottoman, notre steamer aux flancs noirs et au
noir panache, fendait intwépidement les flots solitairés du Pont-Euxin, Le ciel était couvert de gros nuages, dont les teintes ardoisées se reflétaient dans les eaux. Elles méritaient ce jour là leur sinistre nom de mer Noire. Notre navigation fut cependant très-paisible, et, malgré un vent d'Est assez frais, nous passômes à heure dite devant la rade vide et le château désert de Sinope, colonie grecque que sa résistance à Lucullus n'avait pas préservée de l'oubli, mais qui est redevenue- fameuse au même titre que Navarin. La mer était calme et bleue comme à Naples, lorsqu'après avoir doublé l'église d'Aya- Sophia, séparée de la ville par des jardins et des -cimeüères, puis les murailles crénelées et couvertes de lierres, les minarets à raies blanches et noires de la cité, notre bâtiment s'arrêta au pied d'un coteau à base rocheuse, aux flanes ombragés, et couronné de maisons de bois,
dont les auvents se détachaient sur le ciel, ou sur les
vertes pentes des montagnes qui de tout un côté dominent Trébizonde. |
Quelques barques nous entourèrent aussitôt à distance. Les formalités de quarantaine à peine remplies, trois ou quatre Grecs vinrent nous offrir leurs services en mauvais italien. Sachant par expérience à quelle sorte de gens nous avions affaire, nous éprouvions beaucoup de répugnance à nous embarrasser d’un de ces serviteurs à
toute fin, qui, dans les Echelles du Levant, usurpent, au grand déplaisir des interprètes diplomatiques, le titre pompeux de drogman. Nous ne pouvions cependant nous suffire à nous-mêmes dans un port aussi peu fréquenté des | Européens. La physionomie du moins empressé de ces inévitables personnages plut à M. de Brémond. C'était un homme de taille moyenne, bien découplé, qui paraissait avoir une trentaine d'années. Îl portait un costume franc : pantalon, veste ronde et casquette ; ce qui, pour mon compagnon de voyage, aurait été une objection insurmontable, s'il n'avait racheté ce tort fort grave par une chevelure brune et abondante, un sourcil bien arqué, des yeux noirs, un nez aquilin, une moustache épaisse, des dents blanches et bien rangées, un menton rond et court ; en un mot, c'était un fort beau garçon. Quand par son caràctère énergique autant que par la régularité des traits, sa figure n'aurait pas été faite pour plaire tout d’abord à un artiste, chacun eût été prévenu en sa faveur par la réserve à la fois timide et fière avec laquelle il se présentait. Cette attitude était d'autant plus remarquable qu'elle contrastait singulièrement avec l'humilité loquace et l'obséquieuse importunité de ses concurrents. Nous lui demandèmes, selon l'usage, s’il avait quelques certificats des personnes auxquelles il avait servi plus ou moins récemment d'interprète. Il tira seulement alors de sa poche (ses rivaux avaient le leur tout ouvert à la main), un carnet, sur lequel étaient écrites, en russe, en anglais, en français, en italien et en grec, des attestations de zèle,
d'intelligence et de probité. Nous ne les limes pas toutes, et pour cause, mais nous remarquâmes qu'aucune n'était datée de Trébizonde. La plupart l’étaient de Taganrog et d'Odessa. Cela ne promettait pas un guide bien sûr ; mais la bonne mine du candidat était pour M. de Brémond une raison décisive, et.il conclut avec lui.
Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir que Sàti était peu au courant des choses du lieu. Pour ses débuts, il nous logea fort mal. Point d'auberges en ce pays : nous primes gite chez un petit marchand génois, qui nous céda toute sa maison moyennant finance. Elle se composait d’une chambre de huit pieds carrés, précédée d'une galerie à laquelle on arrivait par une manière d'escalier extérieur. Le tout se trouvait au milieu d'un petit enelos, planté de müriers, de vignes et de figuiers. La femme de notre hôte, originaire dé l'ile de Tinos, fut préposée aux soins de la cuisine. Il se trouva qu'elle était parfaitement indigne de notre confiance, et que la maison était un vrai cabinet d'entomologie : nous ne pümes ni manger, ni dormir. Mèmes déconvenues, quand il fut question de visiter la ville et les environs. Säti ne savait le chemin ni le nom de rien. Le seul service véritable qu’il nous rendit, consistait à traduire, de l'italien en turc-ou en grec, les questions que nous adressions par son intermédiaire aux habitants du pays. Et cependant nous nous attachions à lui. H avait un langage et des sentiments au-dessus de sa condition. S'il-ne connaissait rien de Trébizonde, il savait sur la Turquie en
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général beaucoup plus que n'en savent les drogmans dont usent les voyageurs. Il avait de l'esprit, et un esprit naturellement enjoué, mais sa gaieté n'éclatait que par éclairs. Elle était habituellement comprimée par une préoccupation visible, et il arrivait souvent qu'au milieu d'une conversation animée, son front se rembrunissait et que le rire se glaçait tout à coup sur ses lèvres. Il retombait alors dans un morne silence dont on avait peine à le tirer. Evidemment, c'était un homme déclassé, un homme poursuivi par le chagrin ou par le remords. Il y avait là un mystère, et c'était justement ce mystère qui, en éveillant notre curiosité, excitait notre sympathie.
Tout en dessinant la mosquée d'Orta-Hissar, nous causions un jour, M. de Brémond et moi, de nos courses aux environs de Constantinople. J'en vins à lui raconter une excursion matinale à Kadi-Keuï, pendant laquelle j'avais joui du magnifique spectacle de la pointe du sérail, de l'entrée de la Corne d'Or, de Sainte-Sophie et de la mosquée Sultan-Achmet, sortant peu à peu d’un brouillard doré par le soleil d'Orient. Sâti était assis derrière nous sur la margelle d’un puits. Au beau milieu de ma tirade admirative, il se rapprocha de moi, prétant très-manifestement attention à ce que je disais, quoiqu'il he püt le comprendre, car il ne savait pas le français. Je n'avais pas encore fini, mais j'avais laissé ma phrase suspendue, comme il arrive lorsque, parlant le crayon à la main, on rencontre une difficulté d'exécution qui
absorbe l'intelligence, quand Séti intervint dans la conversalion : | | |
— Leurs scigneuries ont été à Kadi-Keui? dit-il avec un emberras que la simplicité de la question n du nullement. :
— Oui, fis-je, en doignant mon papier, et en inelinant la tête comme pour étudier mon effet, mais en réalté pour observer Säu à la dérobée. Est-ce que vous le connaissez ?
— Oh! beaucoup... c'est-à-dire que j'y ai été quelquelois. |
Je laissai exprès tomber le discours. Le pauvre Sâti n'y tint pas.
— C'est une bien belle ville, reprit-il en poussant un soupir. | — Vous voulez dire que du rivage on a une très-helle vue, car la ville est fort maussade.
— Ah! Excellenee, il y a à Kadi--Keuï de bien iolies filles. | |
— Une surtout, n'est-ce pas, Sâü ? s'écria malignement M. de Brémond, qui jusque-là n'avait pas paru prendre garde à ce qui se disait à quelques pas de lui.
Nous nous retournâmes tous deux pour Li le figure de notre drogman. Il était pâle, et cherchait en vain à cacher son émotion. H ne répondit rien, détourna . la tête, et regagna tristement sa première place. If était clair qu'il ne se souciait pas de pousser plus loin ses
confidences, et qu'il y aurait eu de la eruauté à lui faire subir un interrogatoire.
Au bout de quinze jours nous avions vu et revu Trébizonde, son rivage rocheux et dentelé, son vieux monastère, asile d’un empereur, ses mosquées bicolores, son enceinte de tours, ses ravins ombreux, les bois de cyprès de ses cimetières ; nous avions gravi les pentes accidentées des montagnes auxquelles elle s'appuie; nous étions même allés jusqu'à Gevislik sur la route de Perse ; nous avions admiré vingt fois au moins les brillants et harmonieux effets de lumière que présente soir et matin l'horizon du côté de la Circassie ; nous étions blasés sur les hauts turbans négligemment enroulés et sur les vestes à manches ouvertes et flottantes des hommes, sur les masques en crin noir et sur les épais yaschmaks des - femmes ; sur la vertueuse terreur que nous leur inspirions, sentiment qu’elles exprimaient en prenant la fuite à notre approche, ou en collant contre la muraille leur visage déjà voilé pendant que nous passions près d'elles. Un bateau à vapeur de la compagnie autrichienne devait bientôt arriver et repartir immédiatement. Nous annoncèmes notre prochaine séparation à Säti. Il témoigna un vif regret de ne pouvoir nous accompagner à Constantinople.
Le jour mème de notre départ, comme je terminais mes paquets tandis que M. de Brémond était allé achever un croquis, Sâti revint sur le chagrin qu’il éprouvait de rester en arrière. Son sentiment était trop vif pour étre
attribué à la seule rupture des bons, mais éphémères rapports que nous avions eus ensemble. Plusieurs fois il avait ouvert la bouche comme pour ajouter quelque chose à l'expression répétée de sa peine, mais n'avait pas osé articuler une seule syllabe. Moitié compassion, moitié désir de percer le secret de sa situation, je vins à son secours. | |
—— Puisque vous avez si grande envie de venir à Constantinople, lui dis-je, venez en même temps que nous sur la Marianne. Ce que vous venez de gagner à notre service est plus que suffisant pour payer votre passage.
—- Sans doute, Excellence, me répondit-il avec découragement, mais j'avais des dettes qu'il fallait bien acquitter. Dieu ait pitié de moi... ! mais je ne suis pas un voleur.
L'accent avec lequel furent prononcées ces dernières paroles disait assez que la tristesse ordinaire de Sâti était l'effet d'un remords.
— Que feriez-vous à Constantinople pour gagner votre vie? repris-je après un instant.
— Ce que je fais ici, Excellence.
— Pas si facile que vous croyez, Sàti. Vous savez votre Trébizonde depuis que nous vous l'avons montrée, mais Constantinople ne s’apprend pas en quelques jours. Vous y trouveriez d’ailleurs de nombreux et d’habiles concurrents. |
— Oh! sur ce point, Excellence, je n'ai nul souci. Je
connais Constantinople comme un rat connait son trou.
— Seriez-vous de Galata, par hasard? Mais, au fait, vous nous parliez l'autre jour de Kadi-Keuïi avec F'admiration d’un natif. j
Au nom de Kadi-Keuï, la figure de Sâti se bouleversa de nouveau. Îl baïssa la tête, après m'avoir jeté un regard que je n'oublierai jamais. Pour son malheur, je eédai à cette muette supplique.
—— Eh bien! lui dis-je, je vous emmène avec moi. Je paierai votre passage. Allez retenir votre place,
Aussitôt les nuages qui assombrissaient son front se dissipèrent comme par enchantement, et il me montra par le tremblement de sa voix et par les larmes qui moulillèrent sa paupière, laaeconnaissance que ses lèvres ne pouvaient pas exprimer. ‘ |
Quelques heures après, 1l s'embarquait avec nous sur un pyroscaphe du Lloyd. Aucun incident notable ne signala notre retour. Je remarquai seulement que la joic de Sâti diminuait à mesure que nous approchions du but de ses désirs, et que loin de produire en lui aucun transport de bonheur, la vue du Bosphore, de Bouyoukderé et enfin de Top-Hana, le jeta dans une morne stupeur. Î était comme atterré.
Deux mois plus tard, Péra était fort agité. Toutes les grandes ambassades étaient en mouvement. De leurs chancelleries partaient dépêches sur dépèches pour Beygler-Bey et la Sublime-Porte. La diplomatie avait découvert qu'un Grec, nommé Theodoros Coudriotis, "venait d'être condamné à la décapitation par l'Arz-odaci, c'est-à-dire, par la haute-cour de justice. Son crime était d'être revenu au christianisme, qu'il avait abjuré quelques années auparavant pour se faire musulman.
M. de Brémond, qui avait rencontré la veille un secrétaire de la légation française, m'apprit que le renégat repentant, cause de tout ce mouvement et objet de toutes les conversations, était fils du kodja-bachi de l’un des bourgs de la banlieuc de Constantinople ; qu'il avait été fiancé de bonne heure à une jeune fille qu'il aimait et dont il était aimé; qu'en attendant l'âge de se marier, il avait été envoyé par sa famille à Galata, pour apprendre le commerce; qu'il était tombé dans le désordre et avait ‘ fini par prendre le turban, on ne savait encore trop: comment ni pourquoi ; que, délaissant sa fiancée, il avait épousé une femme turque, et reçu un emploi quelconque dans les bureaux du Seraskiérat ; qu’il avait enfin eu honte de sa conduite, mais que, ne pouvant revenir sur ses fautes à Constantinople sous peine de la vie, il s'était enfui secrètement, abandonnant femme et emploi, et avait été chercher asile en Russie; que là, il était rentré dans
le giron de son Eglise, et avait vécu pendant trois ou quatre ans de quelque métier subalterne ; mais que le mal du pays l'avait gagné, et que, contre toute prudence, il était revenu à Constantinople, comptant sans doute sur son costume européen, sur le secours du barbier, sur la facilité de vivre ignoré dans une ville étendue et populeuse, et par dessus tout sur le bénéfice du temps, pour échapper aux périls qu'il osait affronter. La police turque est faite avec une telle ineurie, qu'il y aurait vraisemblablement réussi, s'il n’avait eu le malheur de rencontrer sa propre femme, qui, cachée sous le yaschmak et le feredjé, l'avait observé sans exciter sa défiance, et dont le premier mouvement avait été de l'apostropher et de jeter des cris qui attirèrent l'attention d'un poste voisin. Une discussion entre un chrétien et une femme musulmane était une bonne aubaine pour des soldats osmanlis. Ils s’emparèrent immédiatement du djaour malgré les rétractations de l’Ariane turque, apaisée par la vue des fusils et trop tard éclairée sur les suites probables de cette bruyante reconnaissance. L'affaire avait dès lors suivi son cours. On avait instruit le procès dans le plus profond mystère, prévoyant bien qu'au premier mot dit de l’autre côté du port, on aurait à compter avec les puissances européennes. Échapper aux réclamations presque inévitables de la Diplomatie d'une part, et aux pressantes sollicitations du cheiïk-ulislam de l'autre, c'est à ” quoi le grand-vizir serait arrivé s‘il avait pu ramener son prisonnier à l'islamisme. Aussi y avait-il employé tous les
XY moyens imaginables : promesses, menaces, sollicitations de la femme délaissée ; mais rien n'y avait fait. Coudriotis était demeuré inébranlable. Renégat quelques années auparavant, il était prêt à subir le martyre plutôt que de renier encore sa foi. Le texte du Coran est positif, et on n’en était pas encore arrivé à n'en point tenir compte : il fallut bien lui appliquer la loi. On le condamna à avoir Ja tête tranchée.
Malgré les précautions prises pour cacher l'affaire aux légations jusqu'au dernier moment, il en avait transpiré quelque chose, et aussitôt des représentations énergiques avaient été adressées au Reïs-effendi. Témoigner qu'on y avait égard était une nécessité politique. La cause fat donc portée au Divan. Mais ce n’était là qu'une satisfaction de forme, car le Divan ne pouvait, malgré tout son désir de ménager les cabinets étrangers, résister à l’uléma et au peuple, en présence d'une prescription formelle du Prophète.
L'exécution était fixée au lendemain.
M. de Brémond se croyait tenu en conscience de faire l'effort d'y assister. Tout voir, était à ses yeux une obligation qu'un voyageur se devait à lui-mème de remplir à la rigueur, quoi qu'il püt lui en coûter. Il me parla si éloquemment de ses devoirs, et partant des miens, qu'il me persuada de l'accompagner. Après une assez mau vaise nuit, J'allai le prendre de bonne heure, et nous descendimes sans mot dire la pente rapide de Galata. Quoique je fusse exclusivement préoccupé de l'affreux