‹ Mémoires de l'Académie de StanislasChapitre 3 sur 180 · XY · texte numérisé non relu

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spectacle que j'allais chercher, les moindres incidents de ce trajet, que je faisais cependant tous les jours et qui n'avait rien de nouveau pour moi, sont restés profondément gravés dans ma mémoire, tant la surexcitation de mon système nerveux donnait de vivacité à toutes mes: impressions. Encore aujourd'hui, je reconnaitrais les trois derviches tourneurs que nous rencontrâmes devant leur tekié; je vois un combat de chiens sur le corps éventré d’un cheval, au bas du cimetière qui longe la muraille génoise ; j'entends le charmant timbre de voix d’une femme turque, qui me demanda l’aumône, dans son doux et harmonieux idiôme, devant la petite fontaine qui touche à la porte du faubourg ; je me rappelle avec la plus minutieuse exactitude le .visage et le costume du cakdji qui nous fit traverser la Corne d'Or. Nous débarquämes à Balouq-Kapoussi. L'exécution devait avoir lieu dans Balouq-bazar,' à cent pas de là. Bientôt je perdis M. de Brémond dans la foule. Elle était compacte, mais silencieuse. Toutes les boutiques ou échoppes de la rue étaient fermées. Je me postai assez loin du groupe de Zaptiés qui indiquait la place où le supplice aurait lieu, craignant de n'en pouvoir supporter l'horreur de plus près. Il était environ quinze heures à la turque.

Après vingt minutes, qui me parurent un siècle, un frémissement sourd parcourut la foule. Le condamné approchait, précédé d'un détachement armé. Il venait du côté d’Yäli-kiosque. De l'angle où je me trouvais, je voyais l’escorte de face. Je sentis mes jambes trembler ;

xva mon cœur battait à coups redoublés. Le cortége marchait toujours. Ses rangs s'ouvrirent, et au milieu des cawas je découvris la figure du malheureux qui n'avait plus que quelques instants à vivre. C'était le pauvre Sâti.

Je m'enfuis à pas précipités, me bouchant les oreilles, et prêtant attention pourtant aux bruits qu passaient à travers mes doigts fermés. D'un trait je traversai le grand bazar et la place de Bayazid-djami ; je ne ralentis le pas qu’en approchant de la porte d'Andrinople. J'étais près de la partie des murailles où Mahomet II porta le principal effort de son attaque. En descendant vers le port, je pouvais toucher la brèche par laquelle sont entrées dans Constantinople les. croyances et les institutions dont je venais d'entrevoir un des effets.

Quelque mouvement que je prisse pour chasser-de ma pensée le souvenir de Sâti et le lugubre tableau: des préliminaires de son exécution, j'en étais obsédé. Péleméle avec des réflexions. sur l'intolérance des divers cultes, ils me poursuivirent jusqu'aux. Sept-Tours. et à Eyoub. Lorsque je regagnai Péra par le pont de l'Arsenal, : j'étais exténué de fatigue, et cependant je voulus aller le soir chez M. Duneau, drogman de l'ambassade française, pour avoir des détails sur la fin du drame de la matinée. Là j'appris que Theodoros Coudriotis (Säx n'était qu'un nom de guerre} s'était fait renégat dans un moment de surprise et de peur ; que trouvé en flagrant délit et reconnu coupable d'une atteinte aux mœurs, que la loi punit de mort, et qu’elle ne pardonne aux chrétiens

qu’à la condition d’apostasier, il avait eu la faiblesse d'embrasser l’islamisme pour se sauver ; mais qu'il avait bien racheté ce tort par la fermeté de son attitude, cette fois, en prison, devant ses juges et devant l'arrêt capital. Pour échapper aux exigences contraires de l'Uléma et de la Diplomatie, ce qui n’était possible qu’en lui arrachant un acte de soumission telle quelle au Coran, on avait été jusqu’à feindre plusieurs fois de le conduire au supplice. Il ne s'était pas laissé intimider un seul instant. M. de Brémond, qui était survenu, raconta que son courage avait été incroyable. Point de pope pour le consoler, le soutenir, lui parler de Dieu et de l'éternité. Les mains liées derrière le dos, il s'était agenouillé sur le pavé sans chanceler.… La main du tchaouch était mal assurée. Pour lui abattre la tête il avait fallu plusieurs coups. Au troisième, il levait encore les yeux vers le ciel... Comme outrage, son chef décollé fut placé entre les jambes de son cadavre, étendu la poitrine contre terre, au milieu de Balouq-bazar.

Un voyageur érudit qui se trouvait là, s’écria : u c’est une scène du temps de Néron ou de Dioclétien. n — Ou de Philippe II, ou d'Elisabeth, ajouta M. de Brémond. Toutes les religions ont été persécutrices. Toutes, au moins, punissent avec rigueur la désertion de leur foi.

— Soit, répondis-je, mais avec cette différence, que ce qui règne ici comme principe, n’est chez nous qu'un fait; . si bien que l'esprit de douceur de l'Evangile en triomphe peu à peu.

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