PAR M. V. DE SAINT-MAURIS
Messrurs,
Au moment où je prends place dans cette enceinte honorée par des talents recommandables à tant de titres divers, je ne peux me défendre d'un mouvement de surprise. Mes habitudes de retraite, le peu de relief d’une vie tenue à l'écart des hommes et des choses, m'interdisaient en quelque sorte d’aspirer à l'honneur de vous appartenir ; et quand les encouragements de quelquesuns d’entre vous sont venus me chercher, la crainte de ne pouvoir vous apporter une collaboration digne de vos travaux m'a fait hésiter encore. Mais si j'éprouve quelque étonnement d'être sorti de mon obscure solitude pour paraitre à votre grand jour, cette émotion s'évanouit de-
(1) Ce discours, à la lecture en séance publique, a dû subir quelques retranchements afin de ne pas dépasser les limites ordinaires de ces séances; on le restitue ici tel qu’il a été prononcé devant MM. les Membres de l’Académie, le 28 mars dernier.
CLH vant l'émotion plus puissante que m'inspire votre indulgent accueil. Souffrez done, Messieurs, que je vous en témoigne ma vive gratitude, inhabile que je suis à en formuler convenablement l'expression, mais heureux de contracter en ce jour avec chacun de vous le doux lien de la confraternité littéraire.
Mis en contact avec vous par la pensée qui nous est commune, l'amour des lettres, et sentant déjà que je ne vous suis plus tout à fait étranger, bien qu'inconnu de la plupart, je m'en autoriserai pour entreprendre, sous vos auspices, une courte excursion dans ce domaine des lettres, où se rencontrent tous les esprits cultivés, encore qu’ils y arrivent souvent des points opposés de l'horizon.
Depuis le temps où l’orateur romain, lui qui a tant fait pour les lettres et tant reçu d'elles, célébrait dans son noble et harmonieux langage les bienfaits qu'elles répandent sur l'humanité, ces éloges ont trouvé de siècle en siècle de nombreux échos. C'est une vérité dont les preuves sont aujourd'hui tellement surabondantes, qu’il serait oiseux de s’y arrêter, si ce n’est pour signaler en passant à quel point elle est entrée dans la conviction générale, en dépit de la thèse contraire, soutenue avec tant d'éclat, dans le milieu du dernier siècle, par un esprit puissant et chagrin. Mais quelles sont les circonstances les plus favorables à la culture des sciences et des lettres, quels ont été leurs progrès comparatifs, quelle influence sont-elles appelées à exercer sur notre état de civilisation avancéc? Grandes questions, Messieurs, qui sont loin
HALL d’être épuisées, et dont l'examen approfondi demanderait à la fois une plume mieux exercée et plus d'espace qu'il ne serait convenable d’en prendre dans une séance académique. Néanmoins, il appartient à chacun de poser ces questions et d'appeler sur elles l'attention des hommes réfléchis, en présence du mystérieux et redoutable problème de l’avenir ouvert devant nous. | .
” Pour peu que l’on ait étudié l’histoire, on voit que les phases les plus glorieuses de l'humanité, celles où le flambeau qu'elle a reçu de Dieu a projeté sa lumière avec le plus de splendeur, sont venues précisément à la suite et l'on dirait presque à la faveur de troubles et d'agitations politiques ; soit qu'il faille chercher dans cette coïncidence une des lois qui président à leur avénement ; soit que, par une miséricordieuse compensation, le suprême régulateur ait voulu qu'aux époques de longues tourmentes, s'ouvrit un port où les âmes fatiguées de la lutte vinssent se retremper d'une nouvelle ardeur. Toujours est-il que, si le culte des lettres n'a pas cessé, depuis sa naissance, d'être honoré sur la terre, même au milieu des convulsions qui ont accompagné la chute du monde romain, jamais il n’a compté plus d'illustres et fervents disciples qu'au temps des discordes civiles et de la fureur sanglante des partis. Est-ce à dire que toujours et partout les dés- . ordres de la société soient un présage infaillible et prochain de ses progrès dans la voie du développement intellectuel? Non, sans doute. Par malheur, les annales de l'histoire nous présentent, pour ainsi dire à chaque page,
une succession à peine interrompue d'innombrables souffrances, tandis qu'elles n’offrent à notre admiration qu’à de rares intervalles les époques radieuses dont je parle. Les misères humaines s'expliquent à un autre point de vue : elles concourent dans l’ordre providentiel à l’accomplissement des destinées de l’homme ici-bas ; mais elles ne sont pas nécessairement fécondes pour sa gloire, elles le sont pourtant quelquefois, et c’est assez pour nous montrer la route et soutenir notre courage.
À quel moment resplendit dans tout son merveilleux éclat la civilisation grecque, cette mère de toutes les civilisations qui, croyait-on, comme l'antique Minerve, n'avait pas eu de mère, mais dont il était réservé à la science moderne de constater la curieuse et lointaine origine ? On en voit luire, il est vrai, les premières clartés au temps de Pisistrate et durant la glorieuse lutte de la guerre médique : Eschyle combattait à Marathon et à Salamine, et l'étincelle de la liberté triomphante a pu allumer son génie. Mais c'est au milieu de ses divisions intestines, pendant des guerres fratricides, que ce peuple, doué par dessus tous les autres de la conception de l'idéal et de sa réalisation dans la pureté exquise de la forme, enfante dans les lettres et dans les arts tant de chefsd'œuvre qui depuis n’ont jamais été dépassés.
Rome qui a tout emprunté de la Grèce, après l'avoir pillée et asservie, a eu comme elle son grand siècle littéraire. Ne le cherchons pas non plus dans les âges héroïques des Cincinnatus et des Fabricius, Il faut, pour
CLY qu'il apparaisse, traverser les temps néfastes des discordes civiles, des proscriptions sanglantes, de la servitude succédant à la liberté. Alors éclate le triomphe de l’intelligence sur la force brutale : la patrie des Sophocle, des Platon, des Phidias, subjugue à son tour la dominatrice du monde, encore à demi-sauvage ; lé génie de la Grèce pénètre le peuple le plus rude, le plus impitoyable, le plus égoïste qui füt jamais, et nous voyons se lever un jour nouveau, qui n'est pourtant qu'un reflet, mais un reflet plein de grandeur et de majesté.
Si, franchissant une longue période de décadence et de pénible enfantement, on passe de l'antiquité classique à l'étude de ce moyen âge traité naguère avec tant de superbe et devenu tout à coup l'objet d’un culte peut-être exagéré, les mêmes phénomènes se reproduisent dans des circonstances analogues. Pendant que le vieux monde menaçait de s’affaisser sous le poids dè sa corruption, un fait immense avait eu lieu. Le Verbe s'était fait chair. L’accomplissement de la promesse divine n'était pas seulement un gage de salut pour l'humanité qui marchait hors de sa voie, il fut encore une veine nouvelle ouverte à son génie. La civilisation romaine n'avait pu être et n'avait été que le calque de la civilisation grecque : la civilisation chrétienne, grâce à l'élément nouveau prèt à la féconder, devait les surpasser l’une et l’autre, avec moins de perfection peut-être dans la forme, mais avec une incontestable supériorité de grandeur et de développement. Quelle est la part des lettres dans cette grande