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révolution ? Participant à la lente agonie dont se meurt la société païenne, elles éprouvent comme elle toutes les défaillances de la caducité. Le vieux sol est devenu stérile, il ne produit plus que de chétifs rameaux d’où la séve s'est retirée. Mais ce dépérissement ne sera qu’une laborieuse transformation. Voici venir de jeunes nationalités qui surgissent de toutes parts, sorties du chaos de la destruction et marchant à de nouvelles destinées sous l'étendard qui a vaincu le paganisme.
Il faut, Messieurs, la lente succession des siècles et le concours de circonstances extraordinaires pour faire éclore presque simultanément, sur un même terrain, ces puissants génies qui, après avoir marqué profondément de leur empreinte le siècle où ils ont vécu, le détachent en quelque manière des siècles qui le précèdent et de ceux qui le suivent, pour l'offrir à l'admiration de tous les âges et de tous les peuples. L'histoire ne signale que deux de ces grandes époques depuis l'ère chrétienne, et à notre pays revient l'honneur d’avoir été le théâtre où s’est principalement déployée celle qui eut le plus de retentissement. Peut-être l'histoire a-t-elle été trop parcimonieuse en tenant peu de compte, dans son appréciation, du moyen âge tout entier, et particulièrement du XIII siècle. Le siècle de saint Louis n’a pas été le dernier terme du progrès social, ainsi qu’une certaine école voudrait. l'établir aujourd'hui ; mais il résume non sans lustre les principaux titres du moyen âge à notre sympathie, et on peut le dire hardiment, à notre admiration.
CLVH En effet, à cette période appartiennent les derniers et plus célèbres poëtes chevaleresques qui introduisirent dans là poésie deux sentiments entièrement nouveaux, l'honneur et l'amour, idéalisés l’un et l’autre, et’ nés tous deux de la chevalerie; poëtes qui ne furent pas des plagiaires de l'antiquité, et dont les œuùvrès, trésor de gloire nationale, commeneent à peine à être contiues parmi nous, lorsque
depuis longtemps elles sont éditées avéc soin par:la stu-
dieuse Allemagne. Emule encore timide de la poésie
chevaleresque, l’art dramatique entre toutefois dans une phase progressive. A l’austtre et roide simplicité des: compositions précédentes, presque uniquement. extraites’ du texte saint et entremélées d'hymnes et de prières,
succèdent des pièces plus vives dans leur allure, où l'acüon ést moins Circonserite, le dialogüe moims compassé.
Déjà s'y montre une pétillante verve comique, ét les Jen: de la Feuillée d'Adam de La Halle, antérieurs d'environ: deux siècles à la Farce de Patelin, ne le cèdent guère. en finesse et en’sel gaulois à ce chef-d'œuvre de notré veux théâtre. Pendant que la poésie trouve des aecents
nouveaux, l'histoire commence à sortir de l’aridité de.ses. premiers récits. Un des chefs de la quatrième croisade, Villehardouin, raconte les péripéties du drame émouvant auquel il a pris une part importante; Jacques de Vitry, Guillaume de Nangis, écrivent leurs chroniques, et le sire. | de Joinville, valeureux chevalier et naïf écrivain, élève: un des monuments les plus curieux de notre histoire. A: côté des poëtes et des historiens, se pressent dans les.
CLYII | rangs de l'université de Paris, et plus encore dans ceux dü haut enseignement monastique, une foule d'hommes éminents, éternel honneur de l'esprit humain. Ce sont : Guillaume de Saint-Amour, hardi champion de l’université contre les ordres mendiants ; Vincent de Beauvais, le premier en date des encyclopédistes modernes, à une époque où ni le mot ni l'idée qu'il représente n'étaient connus ; Albert qu'on appelle toujours le grand Albert, dont la vaste intelligence s'était approprié toutes les eonnaissances répandues de son temps ; saint Thomas d’Aquin, nommé le Bossuet de son siècle, comme saint Bonaventure, son ami, en est le Fénelon ; et, pour ne pas porter plus loin une nomenclature qu’il serait facile de grossir, ce Roger Bacon, fondateur et martyr de la science moderne qu'un autre Bacon devait plus tard re-nouveler. Par-dessus tous ces noms illustres, se lève, au. moment où le siècle va finir, la grande figure de Dante, placée sur le dernier seuil du moyen àge, comme pour l'embrasser en entier, et en immortaliser, dans une création sans modèle, l'esprit, les mœurs, le savoir, les grandeurs et les misères. | — | Une question s’est souvent agitée, au fond assez stérile puisqu'elle n'a pas de solution possible, celle de savoir si la renaissance, en tant que fille des muses. grecques et latines, a êté pour les lettres en général, et en particulier pour notre littérature, une bonne ou une mauvaise fortune. Loin de moi, d'abord, le vœu sacrilége qu’eussent été à jamais perdus pour nous les écrits immortels qui
nous ont apporté tant et de si nobles jouissances ! Honneur à cette ardeur généreuse dont l'Europe entière s’anima, aux XV° et XVI siècles, pour recueillir les- manuscrits enfouis dans les monastères ou échappés au sac de Constantinople ! Les lacunes que ees efforts persévérants n'ont pu hélas! combler toutes, et dont l'une des plus notables a été de la part de l’un de vous, Messieurs, l’objet d’un beau travail (1), attestent assez qu’il n'y avait plus un moment à perdre pour arrêter l'effet destructeur du temps et de la barbarie. Mais, sous le rapport de ce qu'il y a de plus caractéristique dans toute littérature, l’originalité, la nationalité, ou si l’on veut l'autonomie, est-il trop hardi de se demander si la séve étrangère, introduite artificiellement dans notre veine gallo-franque, n’en a. point altéré la vigueur, si la fièvre de l’imitation n’a pas arrété-ou détourné de son cours l'essor déjà si remarquable que les lettres avaient pris en France dans les XII et XIII siècles ? Cette opinion, vous le savez, Mes-
sieurs, a été soutenue par un célèbre critique allemand,
mais avec un tel dénigrement de notre ère classique que,
par son exagération même, elle n’a pas obtenu beaucoup
de crédit. Au moins est-il certain que, dès les premières
lueurs de la renaissance, un changement soudain se ma-
nifeste dans notre littérature. Une poésie nouvelle et sa-
(1) Essai historique et littéraire sur la Gomédie de Ménandre, etc., par M. Ch. Benoit; ouvrage couronné par l’Académie française.
vante se dresse à côté de la poésie populaire et bientôt la remplace : Les Chansons de gestes, les Romans d'avertures, ces épopées héroïques et amoureuses qui faisaient les délices de nos pères, cessent avec le commencement du XEVS siècle ;. Les Mystères perdent peu à peu de leur vogue et ne tardent pas non plus à disparaitre. Cependant le vieux génie français ne se laissa pas étouffer sans résistance : il lutta longtemps, même après la découverte de l'imprimerie. Sa filiation peut se suivre jusqu’à Marot, son derniér représentant, plus connu que ses devanciers, non qu'il ait été le meilleur, mais parcequ'il fut te dernier. La victoire resta donc à l’école savante, protégée par les princes et soutenue avec enthousiasme par les nouveaux adeptes que passionnaient les chefs-d'œuvre reconquis de l'antiquité. Si ‘cette école ne nous avait donné que Ronsard et les poëtes de la pleïade, nous aurions le droit peut-être de regretter son triomphe ; mais, pour avoir été lente à porter ses fruits, pour avoir failli se perdre dans un langage barbare à force d’être savant, ce n'en est pas moins elle qui, disciplinée par le génie latin, épurée par l'élégance de l'esprit grec, et ayant eu le bonheur de ne pouvoir effacer tout à fait la vieille empreinte nationale, a fini par produire cette suite de grands écrivains qui ont placé leur patrie à la tête de la civilisation moderne.
S’il fallut de longs tâtonnements pour que la renaissance récoltät sur notre sol sa riche moisson, elle eut au-delà des Alpes une influence plus rapide. L'Italie, suzeraine
encore du-monde, mais à un titre plus relévé que celui de la force des armes, n'avait jamais laissé s'éteindre entièrement le flambeau des connaissances humaines, qu'elle avait reçu de la Grèce. Ce qui s’en état conservé était dù principalement à la haute sutorité religieuse, plaçée au sommet de l'échelle ‘sociale eomme une égide tutélaire, et par qui déjà, dans des temps de violence et de confusion, l'Europe avait été préservée du joug des passions brutales. De plus, par sa position géographique, . l'Italie se trouvait en contact, d’un côté, avec Constantinople où les traditions des sciences, des lettres et des arts s'étaient maintenues, bien. qu'en s’affaiblissant, et de l'autre, avec la civilisation provençale, ce brillant météore qui se montra tout à coup au milieu des ténèbres du moyen àge, et disparut de même, sans presque laisser d'autre tracé que celle de son influence sur le réveïl des muses italiennes. Enfin, entre toutes les langues alors parlées dans les pays chrétiens, l'italien seul, par le génie d'un grand homme, avait été porté d’un plein saut de ses premiers bégaiements à sa plus sublime ‘expression ; et: pour comble de bonne fortune, deux autres grands. esprits s'étaient peu après rencontrés, qui achevèrent de l’assouplir et de le fixer. À ces circonstances heureuses se mélèrent trois événements d’une haute importance, - dont l'un surtout akait avoir une incalculable portée, je veux dire : la chute de Constantinople, l'invention de l'imprimerie et la découverte d'un nouvel hémisphère. De ces trois faits qui se manifestèrent dans l’espace de
moins d'un demi-siècle, le dernier ne devait produire que longtemps après ses graves conséquences qu'à peine nous | commençons à entrevoir aujourd'hui; mais les deux autres eurent, ans la question qui nous occupe, des résultats immédiats. Chassées de Constantinople, les lettres fugitives se refugièrent en Occident, surtout en Italie où elles reçurent l'accueil le plus empressé. Depuis l’impulsion donnée par Pétrarque pour la recherche des anciens . manuserits, la passion des chefs-d'æuvre classiques s'était emparée de toutes les âmes ; et c’est précisément à cette heure providentielle que, par une coïncidence qu'on ne se lasse pas d'admirer, nait et se propage rapidement l'art de Guttemberg, comme pour sauver à jamais de la destruction les titres de gloire de l'esprit humain. Nulle part autant qu'en ltalie ne s'était manifesté cet enthousiasme investigateur qui faisait de la conquête d’un livre une fête publique , une affaire eapitale, et parfois la condition d'un traité de paix. Papes, rois, cardinaux, les mille petits princes qui, sous des titres divers, se partageaient alors le territoire de la péninsule, tous, clercs et laïques, étaient comme transportés d’une infatigable émulation : c'est un des plus beaux spectaeles de l'histoire. — Tels furent les auspices sous lesquels s'ouvrit l'ère des Médicis, consacrée sous le nom de Siécle de Léon X; nom plus glorieux dans l'histoire des lettres que dans les annalés de la foi. Les lettres reconnaissantes ont absous la mémoire de leur bienfaiteur ; mais l'Eglise qui a d'autres préoccupations encore, et dont il a si malheureuse-
ŒxHt ment compromis les intérêts par son faste, ses prodigalités et son incurie, a le droit de demander au pontife un compte d'autant plus sévère que l'homme était plus largement doué des-talents propres à préserver la société chrétienne du déchirement qui la menaçait. Quoi qu'iten soit, ni les jalouses rivalités des villes italiennes, ni les guerres d'invasion, ni même celtes plus acharnées qui naquirent de l'établissement de la réforme, ne purent arrêter l'essor de ce grand sièele, qu’il ne faut pas restreindre-au court pontificat de Léon X, mais laisser à ses kmites naturelles, afin d’embrasser l'ensemble imposant de tous les progrès qui en ont marqué le cours.
C'est à ce moment.que se propagent avec rapidité et semukiplient à l'infini ces associations littéraires ou scientifiques, connues sous le nom d'Académies, dont le siècle précédent avait offert déjà quelques exemples, mais qüi alors s'établissent partout. On en voit à Rome, Naples, | Bologne, Ferrare, Modène, Padoue, Vicence, Venise, Milan, Gènes, Florence et dans bien d’autres villes, car presque toutes étaient des centres de lumière et possédaient des écoles renommées. Bologne seule, au dire de Tiraboschi, en compta jusqu'à quatorze dans un court espace de temps. Ces réunions, souvent accempagnées de fêtes et de joyeux festins où les bienséances n'étaient pas toujours strietement observées, eurent un côté frivole ét parfois licencieux qui prête à la censure. En outre, les noms bizarres qu'elles affectérent à l'envi de se donner, tels que les Enflammés, les Intrépides, les Etourdis,
CXLEY les Oisifs, les Fantastiques, les Aliéres, ete., et ceux non moins singuliers que leurs. membres prenaient par imitation, nous. paraissent aujourd'hui un peu ridicules. Nul doute-cependant que les académies du XVI siècle, qui auestent avec quelle ardeur les lettres étaient eulüvées, n'aient eu leur large part d'influence dans te mouvement intellectuel de cette époque. Une des dernières vegues, mais des plus illustres, celle du Son (Della Crusca) née de l'académie des Hwmides, à quite duc Cosme I fit prendre le nom d'Académée florentine, a pour ainsi dire éclipsé toutés ses sœurs ; et bien qu'elk ait eu le tort de publier ou de laisser publier sous son nom une critique acerbe et violente de la: Jérusalem délivrée, elle n'en a pas moins un droit étérael à la reconnaissauce, de la belle langue tostane par l'exécution de son grand Dictionnaire, modèle des monuments du même genre élevés chez les autres nations de l'Europe. En même temps que les lettres et encore plus les besaxarts rayonnaient d’une splendeur inconnue depuis Îles beaux jours d'Athènes et de Rome, les scienees, prenant part à ce mouvement, ou renaissaient à la lumière, ou faisaient des progrès remarquables. Des traductions de Pline et de Dioscoride ayaiïent répandu le goût des sciences naturelles, si négligées jusque-là. L'histoire naturelle et ses branches nombreuses, cultivées avec.suceës par ‘des hommes dont les noms ont cessé d’être populaires, mais se conservent encore dans les annales de la seience, trouvèrent un historien qui le premier sut en embrasser et
CLXY encoordennef toutes les parties. Ce fit Ulysse Aldrovande, esprit d'une vaste étendüe, appelé par Buffon un compi- ” lateur sans goût, mais regardé en ltalie comme le Buffon de son siècle. L'anatomie, plus igñorée encore que les sciences häturelles, dut au génie d'André Vesale, son créateur, d'être élevée au rang de sciericé, et à sôa célébre disciple, Gabriel Falloppe, dés découvertes importantes. Appuyée sur les connaissancés: qui peuvent le mieux éelairer sa marche, la médecine sertit de la voie de l’empirisme pour entrer dans celle de l'observation et de l'ex: périence. Aussi vit-on cs médecins les plus renommés de cette époque s'illusirer en même temps dans la botanique, l'anatomie, l’histoire naturelle, et même parfois dans la poésie, témoin Fracastor encore plus grand poëte que médecin, et de plus astronome distingué. Enfin les sciences mathématiques ne restèrent pont en arrière des sciences naturelles, guidées de même par de nouvelles et meilleures traductions des mathématiciens grecs. L'algèbre élevée jusqu'aux équations du quatrième degré, la géométrie et l'arithmétique portées bien au-delà de leurs précédentes limites, l'optique sortant des ténèbres où elle sommeillait encore, l'astronomie, aidée de l'optique et iluminée par le génie de. Copernie, opérant la réforme du calendrier sous les auspices du pape Grégoire XIII... telles furent en «perçu les eonquêtes de la science, au mibeu des trophées de la littérature et des arts. Il est vrai que ces conquêtes pâlissent devant celles de la stience moderne, et que les nombreux écrits où elles sont con-
signées, et qui valurent à leurs auteurs une grande réputation, ne servent plus guère aujourd’hui qu'à témoigner avec quelle application fervente les esprits se portaient sur ces abstraites spéculations.
Le caractère vraiment original du XVI: siècle, ce qui me semble devoir lui assigner une place à part dans les fastes de l'humanité, ce n'est pas tant encore la beauté des œuvres qu’il nous a haissées, si dignes d’admiration soient-elles, que le souffle mème qui présidait à leur création, je veux dire cette soif avide de la science, eette ardeur inépuisable à la poursuivre, cet amour passionné du beau sous toutes les formes de la pensée humaine, enfin cette émulation impossible à décrire, dont furent alors saisies, à tous les degrés de l'échelle sociale, plusieurs générations successives. Il y a là, dans une.autre sphère, quelque chose qui rappelle les beaux temps de la primitive société chrétienne, alors qu'un semblable. enthousiasme dirigé vers un but encore plus élevé, mais provenant de la même source, opérait des prodiges plus merveilleux encore. Mais il n’avait fallu rien moins qu’une révélation divine pour que l'homme comprit sa fin dernière, et une intervention continue de la grâce pour soutenir ses forces défaillantes, tandis que le développement des plus nobles facultés de notre être, de celles qui en constatent le mieux la céleste origine, est un fait purement RBumain. Sans doute, tout n'est pas également harmonieux dans ce tableau : nous somtnes sur la terre et non pas dans le ciel. Les lettres, en polissant les mœurs, n’é-
Lx" touffent ni les passions ni leurs funestes conséquences. H y eut des crimes encore, des actes de violence et de félenie; mais il y en eut moins, un champ fertile s’ouvrit à l'activité de l’homme, et la force brutale fut en partie domptée ou contenue par un frein nouveau. Serait-il vrai que les avantages nés de la culture inteflectuelle ne fussent, en définitive, qu'un commencement de corruption? Faut-il en croire ces plaintes lamentables qui se transmettent d'âge en âge, et où toujours l’amère réprobation du présent se mêle aux regrets du bon vieux lemps? Par malheur, te bon vieux temps, l'âge d'or des poëtes, s'éloigne à mesure qu'on veut remonter vers lui, jusqu'à ee qu'il se perde dans de fabuleux horizons, semblable'à ces monts Hyperboréens de l'antiquité qui reculaient tou jours vers le nord à chaque nouveau progrès des connais. sances géographiques. Bien avant l'ère des Médicis, Dante avait jeté de magnifiques insultes aux mœurs de son femps, sans prévoir que ce temps qu'il injuriait seraît à son tour invoqué comme bon, après être devenu vieu. C'est que les souffrances des générations disparues ne sont plus comprises des générations qui leur succèdent, c'est que ces dernières ne prennent du passé que ses meïlleurs aspects, de même qu'elles ne sentent ‘guère dans le présent que le côté qui les blesse ou les froisse. La vérité que nous enseigne l'histoire est qu'il faut choisir entre les mœurs grossières, accompagnées si l'on veut de simplicité et d’une certaine innocence, mais livrées aux instincts violents, ct les mœurs douces, pokies et soeiables
CLX VIII | que fait naïitre peu à peu la culture de l'esprit, sujettes peut-être à tomber dans la mollesse et le raffinement, mais portant avec elles un principe qui tend toujours à les épurer. Un des moyens les plus efficaces d'arriver à cette. épuration nous est généreusement donné par les sciences et les lettres. S’instraire n’ést au fond que s'améliorer, et le beau n'est-il ne dans la De divine synonyme du bien ? |
. “Le'siècle ilastré en Italie par l'Arioste, Machiavel et le Tasse, qui donna à l'Espagne Lope de Véga et Cervantes, à la Hollande Erasme, à là France ces trois figurés si dissemblables entre elles, et chacune si originale, qui eurent nom Montaigne, Rabelais et Calvin ; où se leva comme un ouragan en Allemagne le fougueux apôtre de la réforme avee son cortége d’athlètes, où enfin le grand peintre de l'humanité, Schakespeare, composa le plus grand nombre de ses drames, d'une vérité si profonde qu'ils appartiennent à tous les temps et à tous les lieux ; ce siècle, dis-je, ne ressembla guère au siècle suivant, immortalisé sous le nom de Siècle de Louis XIV. La France, qui.en absorba presque toute la gloire, venait de iraverser une longue crise, une de ces crises de déchirements intérieurs qui, dans l'antiquité comme. dans les temps modernes, ont précédé les grandes époques littéraires. À la ‘différence de l'italie chez qui le fraetionnement du pouvoir et de la nationalité ne connaissait plus de limites, la France, après maintes tourmentes où sa fortune faillit s'abimer plus d’une fois, était enfin par-
CEXIX venue à la double unä&é perdue au-delà des Alpes, l'unité dans le peuvoir et dans. la nation. La visille.monerchie féodale, échappée comme par miraele au moreællement, formait désormais un tout eompacte ; et l'autorité royale, surmontant peu à peu toutes les résistances, achevait. de sorür vietorieuse d’une hotte qui avait duré six cents ans.- La victoire était complète. Ee pouvoir absolu se proclama: lei-même au nom du droit divin eomme l'unique et lé gitime dépositaire de toute autorité. Ce qui frappe le plus dans cette situation toute nouvelle et si périlleuse, c'est: qu'elle parait avoir été sineèrement ageeptée par la con
scienee publique. On eût dit que la-religion de l'absolu - tisme était descendue dans les âmes eh même témps-que sa réalisation s'était aecomplie dans les faits. Cette observation est nécessaire pour bien comprendre l'esprit dans: lequel se déploie Ja littérature du grand siècle. Par-là s'expliquent eet harmonieux ensemble, cette parfaite concordance, cette majestueuse unité, qui se montrent en même temps dans toutes les manifestations de la pensée, dans la chaire, au théâtre, dans les écrits de tous genres. et jusque dans les arts. Les sciences elles-mêmes marchent dans un imposant accord sous la bannière: de la philosophie qui n'a pas enecre eessé d'être éhrètienne. On ne s’aperçut pas tout de suite du vide que commençait: à faire autour du trône la ‘ruine des libertés publiques ‘et des vieilles institutions. La gloire, dans le prineipe -du moins, suffit à combler ce vide. Tout entière au séntiment de sa force longtemps entravée, la nation ne son
geait qu'à s’épancher au dehors par les armes, au dedans par les mille canaux ouverts à son génie. Il semblait que, comme l'astre dont il avait pris l'orgueilleux emblème, Louis XIV eùt la puissance de faire éclore à la fois tous les germes que le lent travail de la civilisation avait semés sur le sol. Dans l'administration, dans le commerce, dans l’industrie (arts encore nouveaux), ainsi que dans la politique, la guerre et la marine et encore plus dans les. lettres et les sciences, paraissent une foule de grands hommes dont le concours tient du prodige, et donne à. cette époque un aspect d'incomparable grandeur. Cemment la France n’eüt-elle pas été fascinée, lorsque l'Eu— rope entière ne put se défendre de l’être, et mème resta sous le prestige quand déjà le désenchantement se faisait parmi nous ? |
. S'il est vrai, comme l'a écrit un célèbre penseur, que la httérature soit l'expression de la société, la littérature du siècle de Louis XIV a dù recevoir l'empreinte de la société à la fois la plus polie et la mieux disciplinée qui fut jamais. En effet, nous trouvons au nombre de ces traits caractéristiques une extrême délicatesse dans le langage, et un respect profond de la règle, tant en matière de morale et de religion, que dans ce qui touche aux convenances sociales. Et te respect de la règle, dicté non par la contrainte, mais par une adhésion sincère, loin de paraitre une entrave au génie, favorisait, au contraire, ses plus sublimes inspirations. Un jour est venu où cette rigide discipline de la pensée a été taxée de vile servitude.
Au dire de ees contempters, l'affranchissement de toute règle devait enfanter les vrais chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et à les en croire, l'effet allait répondre à de si belles promesses. Hélas ! la doctrine de ka Hberté absolue, ou de l'art pour l’art, suivant l'expression sacramentelle, à la juger par ses œuvres, n'avait pas Île droit de se montrer si dédaigneuse. ll est douteux que des anathèmes appuyés seulement sur des jactances, réussissent à abolir le culte rendu depuis deux siècles aux plus beaux noms dont s’honore notre patrie. À la vérité, l'immense changement accompli dans notre régime social a dû naturel-lement refroidir notre. sympathie pour un état de chose si différent du nôtre, et peut-être ébstruer netre .intelli gence dans l'appréciation d'un temps qui choque nos opinions et nos préjugés sous plus d’un rapport. Mais il y a, dans le domaine de l'art, une vérité qui n’a rien de local ni d’accidentel, qui ne tient ni aux institutions ni aux usages d'une époque ou d'un pays, une vérité qui n'étant autre que l'expression de la moralité humaine dans ce qu'elle a de plus intime et de plus général, assure à ses heureux et rares interprêtes une jeunesse éternelle. À ce titre s’en joint. un autre non moins déeisif. C'est que ces esprits d'élite ont été les créateurs de notre: langue, répandue par leurs ouvrages dans le monde enuer, et devenue enñtre leurs mains un des instruments les plus souples, les .plus précis, les plus maniables que la parole de l’homme ait jamais employés. C’est qu’aujourd'hui encore ils sont les plus parfaits modèles dans l'art
d'écrire, et que par cela seul déjà leurs œuvres mérnent d'être étudiées, comme le sont par les artistes les puréset élégantes formes de la statuaire grecque: Qui done, pour peu qu'il se soit préoccupé de questions de style, n'a pas été frappé de x phrase pleine et nerveuse, si bien construite, qui s'écrivait au temps de Louis XIV, allant droit au but, sans ambages, sobre d’ornements, telle enfin qu'elle fait ke ravissement du lectear et le désespoir de quiconque essaie dé tenir une plume ? Et remarquons que ce beau langage n’appartenait pas seulement aux-écrivains‘de profession, mais qu’il était comme l'apañage de tous: les hommes un peu lettrés, ainsi qu’on le voit par de nombreux docements diplomatiques, publiés 'de nos jours. Loin donc. d’attenter follement à nos gloires nationales, mclinons-nous devant elles avec respect et humilité. Si; g'àce aux bienfaits plus répandus de l'éducation, le niveau iritelectuel est aujourd'hui plus élevé qu'il:ne l'était gutrefois, souvenons-nous que dans la république des lettres, én dépit des théories égalitaites, les hommes se pèsent et ne se comptent pas. Après la mort de:Turenné on nonuma: huît maréelranx de France qui furént appelés là rmorinaie de M. de Furenne.: Nous: avons beaucoup de petite monnaie, cela ne peutse ut, nrais R ons-nous de Turenne? : ? ::
: Dans le rapide eoup d'œil que je viens'de le jelei ave vous, Messieurs, sur les annales de l'esprit humain, j je ne me suis proposé, me défiant à bon droit de mes forces, que de soumettre à votre jugement quelques vues géné-
CLXXHI rales sur les reliefs les plus saillants de -ce tableau. J'ai cru, en outre, parlant devant une assemblée de littérateurs et de savants, qu’il ne serait pas sans intérêt de chercher dans quelle progression respective les sciences et les let- . tres ont opéré leur développement, et dans quels rapports elles se trouvent aujourd'hui, soit entre elles, soit relativement à notre état social. C'est surtout ici que mon incompétence aurait dû me retenir, et que j'ai le plus besoin, Messieurs, de votre indulgence. J'ose done prier les savants qui veulent bien me prêter leur attention, d'user libéralement de cette indulgence dans le cas où quelque grosse hérésie scientifique viendrait à m'échapper. | Peut-être serait-il d’abord nécessaire de s'entendre sur le sens dans lequel doit être pris le mot générique de sciences. Depuis le temps où la philosophie était regardée comme la science universelle, comprenant toutes les choses divines et humaines, plusieurs systèmes de classification des sciences ont été proposés et suivis tour à tour. Je ne pense pas qu'à cet égard aucun système soit encore définitivement adopté, par la raison toute simple qu'il est à peu près impossible d'établir une classification rigoureuse et-absolue entre les branches si diverses de nos connaissances. Îl me sera donc permis, ayant à traiter comparativement des sciences et des lettres, de comprendre plus particulièrement sous la première de ces dénominations les deux grandes familles de sciences, dont les unes se consacrent à l'étude de la
CLAXIY nature sous les noms de physique, chimie, botanique, ete., et les autres nommées sciences exactes ou mathématiques ont pour objet essentiel la grandeur, et comme instrument le caleul. Je les sépare des sciences métaphysiques et morales, parceque ces dernières n'opérant pas sur le monde sensible, et s'adressant à la raison et à la conscience, me paraissent jusqu'à un certain point pouvoir être assimilées aux lettres proprement dites, dont elles ont presque toujours suivi la progression croissante ou décroissante. Après cette observation qui était indispensable pour ne pas donner lieu à des méprises, je rentre dans mon sujet. | Toutes les intelligences se touchent au sommet de la pensée : le génie qui arrache à la nature ses secrets n'est peut-être qu'une variante sublime de celui qui en chante les merveilles. Ce n'est pas sans raison que l'antique mythologie nous représente les muses se tenant par la main à l’entour du dieu soleil. Elles puisent à la même source, elles s'entendent, elles se prêtent une mutuelle assistance, et la première qui arrive sur une terre encore vierge, entraine les autres à sa suite. Toutefois, si les muses sont sœurs, elles ne marchent pas toujours du même pas, et parmi celles qui restent en arrière, les distances encore sont inégales. Ensuite, les peuples semblent avoir, comme les individus, leurs aptitudes spé- “ eïales : on les voit se porter de préférence, ceux-ci dans une direction, ceux-là dans une autre. Cette diversité est encore un bienfait, puisqu'en dernière analyse elle tourne
CLXLY au profit de la grande famille humaine. En effet les conquêtes de la science, de même que les créations de l'art, n'importent leur date et les lieux où elles se produisent, entrent ausskôt dans le patrimoine commua de l’humanité, patrimoine qui va s’agrandissant toujours. de siècle en siècle et pour ainsi dire d'heure en heure. Mais, dans cet appui que se prêtent les sciences et les lettres, les conditions ne sont pas égales des deux parts. La sciençe peut impunément passer d’une langue dans une autre: son pur rayon se suffit à lui-même, il n’a besoin d'aucune des parures de la pensée. Je ne sache pas que les Newton, les Leibnitz, les Lagrange aient rien à perdre à être traduits, sauf pourtant les bévues des traducteurs. I n’en est pas ainsi dans les œuvres qui exigent impérieusement lé secours de l’art. La poésie par exemple ne souffre pas qu'on la dépouille de son vêtement de pourpre et d'azur. Or tout grand écrivain est poëte, même sans parler dans . la langue des dieux. A-t-on jamais traduit le rhythme et l'harmonie, ces choses insaisissables qui tiennent à des . nuances presque imperceptibles ? On peut donc dire que les sciences sont en quelque sorte cosmopolites, au lieu
que les lettres restent forcément empreintes d'un cachet
de nationalité, ce qui ne les empêche pas, il est vrai, de
passer la frontière, mais les condamne à être en partie
incomprises sur le sol étranger.
Dans le temps qu'il y avait en France une noblesse, on lui imputait de faire corps, non avec la nation, mais avec la noblesse des autres pays. L'imputation ne manquait
CEXXVI
pas d’un semblant de vérité: Aujourd'hui que les inégalités sociales sont abolies, et que dans le petit nombre des supériorités encore debout la mieux acceptée est celle de l'intelligence, ne pourrait-on pas dire que les adeptes dela science forment une société à part au milieu des autres sociétés, une espèce d'aristocratie cosmopolite, qui s'étend et se répand d’une extrémité du monde à l’autre ; aristocratie sagement disciplinée, comme doit l'être toute aristocratie pour être forte, soustraite d'ailleurs aux atteintes du pouvoir, et encore plus aux envahissements de la multitude. On ne dira pas des lettres qu’elles sont une aristocratie, hien qu'elles soient également l'expression d'une haute supériorité. On dit, au contraire : la république des lettres, république en effet assez tumultueuse, où mille drapeaux divers s'arborent à la fois et se croisent dans la mêlée.
Des différences non moins essentielles entre les sciences et les lettres dérivent des éléments mêmes qui les constituent. Les premières procèdent méthodiquement, à l’aide
de l'expérience et d’un labeur opiniâtre ; les autres, plus dégagées, plus libres dans leur allure, relèvent avant tout de l'inspiration. Que naisse un de ces hommes qui semblent être les missionnaires immédiats de Dieu sur la terre, et que par cette raison peut-être il envoie de préférence aux peuples encore jeunes, soudain va s'élever d’un seul jet, presque au sein de la barbarie, un monument impérissable : ce sera l’liade ou la Diva Cominedia. Les sciences, on le conçoit, ne sauraient
| CLXXVIE arriver spontanément à de tels résultats. C’est peu à peu qu’elles parviennent à soulever un des coins du voile sous lequel s’est cachée la nature. Mais, en revanche, tous les efforts individuels convergent vers un centre commun ; nulle force n'est perdue, si petite qu’elle soit. Le savant prend la seience au point où l'ont portée ses devanciers, il lui fait faire un pas, et après lui d’autres viendront, qui, profitant à leur tour de ce dernier progrès, en détermineront un nouveau. Notre illustre Fermat, que Pascal proclamait le premier homme de son temps, a été le précurseur de Newton et de Leibniz; de même que ces grands hommes ont eu, vers la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, des continuateurs dignes de prendre place à côté d'eux. Dans les lettres, au contraire, il n'y a pas de transmission possible, si ce n’est pour tomber dans le plagiat et la médiocrité. Chaque grand maitre a son école, il est vrai, mais cette école est déjà un affaiblissement, quoique des qualités esümables puissent encore s’y faire jour. Non seulement les créations de l'art se détachent isolées, maïs plus elles sont nombreuses, plus l'écueil de limitation devient inévitable en même temps que périlleux. L'imitation. est bornée, et l’art est inépuisable : ce’ champ si souvent labouré a toujours des sillons pour qui sait les ouvrir. En faut-il la preuve? Elle se müntre éclatante dans un fait qui se passe journellement sous nos’ yeux. Nous avons vu naitre pour-ainsi dire et nous voyons grandir de plus en plus une des branches importantes
CLXXVIN de la littérature, la critique, sortie enfin des banalités triviales où pédantesques pour s'élever à une largeur de vue, à une finesse d’aperçus, à ‘uné élégance de style qui en'ont fait un art nouveau, ignoré des Le Batteux et des Laharpe: À ceùx qui prétendraient que la critique n’est que de la hittérature de seconde main, puisque, sans rien produire, elle ne s'exerce que sur les œuvres d'autrui, on peut répondre par un fait plus péremptoire encore : c’est que le renouvellement de notre poésie lyrique et les belles créations qui l'ont rendue populaire parmi noùs, ne remontent qu’à une date récente : heureux les deux illustres contemporains qui nous ont fait ce magnifique présent, s’ils se fussent contentés d'une si belle gloire ! | S'il y a toujours des veines nouvelles à découvrir, ou du moins si les veines exploitées sont loin d'avoir donné toutes leurs richesses, en est-il de même de l'instrument qui doit mettre en œuvre ces trésors enfouis, je veux dire la langue qui, elle aussi, a eu ses vicissitudes, et . dont la perféction est indispensable pour la durée d'une œuvre littéraire ? Les langues, en vieillissant, ressemblent un peu à ces femmes qui, ayant été belles, même l'étant encore, s’étudient à force de parure et de recherche à maintenir une beauté qui décline, ne voulant plus se souvenir que, jeunes, la plus simple mise suffisait à faire valoir leurs gräces fraiches et naïves. En admettant que l'âge doit amener pour les unes comme pour les autres de certaines modifications, encore faudra-t-il que le bon
goët préside toujours au Choix des ornements. Mais le désir de briller excite à les prodiguer sans mesure : alors c’est à qui se signalera davantage, dans une lutte effrénée, non par l'harmonie et l'appropriation du costume, mais par sa bizarrerie. Pour parler sans figures, c'est .dans la poésie particulièrement que ces abus éclatent d'une manière à la fois plus apparente et plus déplorable. Afin de couvrir ce que l’idée a de défectueux ou de stérile,.on a recours aux cliquetis de mots, à l'incohérence des images, au -choc heurté des contrastes, aux constructions de . phrases contournées, dont le moindre souci est d'être grammaticales , si bien que l'on arrive à parler .une langue qui n'est plus le français. N'avons-nous pas vu dans ce genre des tours de force capables de mettre l’esprit du lecteur à la torture, et auxquels pourtant, chose encore plus grave, les applaudissements n'ont pas manqué ? Cette corruption, si vous me permettez, Messieurs, de me servir de ce mot, est infiniment plus sensible dans les lettres que dans les sciences. Ce n’est.pas qu’on n’en puisse surprendre quelques traces jusque dans le langage scientifique: Peut-être, en chercharitbien, trouverait-on plus d’un livre, même après les Lettres sur la mythologie et sur la botanique, où la scienee se faisant bel esprit tombe dans l'afféterie et le prétentieux. Mais ce n'est que l'exception, et il faut convenir qu'en général la science parle encore aujourd'hui une langue claire, nette,
précise et souvent accompagnée d'élégance, j'entends de
l'élégance convenable à sa gravité. Ajoutons, à la louange
CEXXX :
de notre époque, que jamais les savants n’ont excellé davantage dans l'art précieux de mettre les matières les plus ardues à la portée de tous les esprits.
Il résulte de ces diverses considérations que, tout en concourant au même but, les sciences et les lettres n’ont pu avoir un développement parallèle et également progressif. Celles-ci sont sujettes à dés intermittences que celles-là ne connaissent point. Les unes languissent par moment, semblent sur le point de s’éteindre ou de se corrompre, jusqu'à ce qu'une nouvelle impulsion leur soit donnée ; les autres, quand elles paraissent un instant suspendre leur marche, ne font que reprendre haleine pour un effort plus décisif. Il n’est pas à craindre non plus qu’elles rétrogradent : depuis l'invention de l'imprimerie, le vaste dépôt de nos connaissances n'est plus exposé à se perdre une seconde fois, fallüt-il subir une nouvelle invasion de barbares. Dans le domaine des lettres, on voit, après les ténèbres dont l'Europe du moyen âge eut tant de peine à sortir, des intervalles d'ombre et de lumière se succéder de distance en distance et se produire tour à tour chez les divers peuples animés du même principe civilisateur. Ainsi, le flambeau qui éclaire l'Italie au temps des Médicis, n'a pas encore passé les Alpes; et, quand il les aura franchies, l'Italie t6mbera dans la recherche de l'esprit et la corruption du gout. Ces mêmes alternatives paraissent devoir se continuer, avee cette différence peut-être que l'ombre sera moins épaisse ct la lumière moins vive.
- En tête de l’histoire de tous Îles peuples -on'trouve la poésie, et toujours la poésie commence par des chants populaires, si sympathiques aux masses, qu'ils survivent parfois à la perte des nationalités, témoins les Chants bretons recueillis de nos jours, et le Gouslo des Slaves encore en honneur des bouches du Danube à celles du Cattaro. Les masses qui ne comprendront jamais une solution algébrique, répondent à la voix qui chante les gloires ou les malheurs de la patrie, les joies ou les souffrances de l’homme ici-bas. C’est que la poësie a son foyer dans le cœur, au lieu que la science parle seulement à l'esprit. L'homme peut à la rigueur se passer de connaître les phénomènes du ciel ou les forces cachées de la nature, dont l’admirable ensemble, d’ailleurs, ne lui échappe pas entièrement ; mais il ne peut se passer des sentiments par lesquels il remplit sa destinée -sur la terre. À cet égard, il faut avouer que les lettres, inter— prêtes des plus nobles instincts de notre nature, contribuent dans une plus large part au bonheur, ou si l’on veut aux pures jouissances de l'humanité, sauf à recon-" naitre que les sciences, en nous initiant à quelques-unes des lois qui régissent le monde, semblent nous rappro— cher davantage de la baute intelligence qui en est la suprême régulatrice.
Si les lettres ont sur la science l'avantage de l'antériorité, celle-ci peut se prévaloir d'un progrès plus conlinu, soumis à moins d'oscillations. S’adressant à un publie d'élite, n'admettant à l'honneur de juger ses tra-
ELXXXN
vaux queles esprits capables de les exécuter, elle s'avance, grave et majestueuse, à travers les siècles, privée il-est vrai des acclämations de la foule, mais affranchie de toutes les exigences si mobiles et parfois si tyranniques du faux goût ou des préjugés à la mode. Le terrain qu'elle a gagné, elle ne le perd plus; ses erreurs (car elle n'est pas infaillible), elle les rectifie. Elle sait qu’elle a le temps devant elle, et le temps ne lui a pas fait défaut. Il est évident qu’à la longue Ja plus grande somme de progrès doit.appartenir à la force qui, sans se fractionner en individualités divergentes, s'ajoute sans cesse à elle-même. La fameuse thèse des anciens et des modernes pourrait encore se défendre aujourd’hui, au point de vue des lettres. Homère et Virgile n'ont toujours pas été surpassés et sans doute ne le seront jamais; nous n'avons pas de noms à opposer à ceux d'Hérodote, de Thucydide, de Tite-Livre, de Tacite. Mais, quoique le génie d’Aristote marche l’égat des génies dont se glorifient le plus les temps modernes, qui oserait soutenir l'égalité scientifique entre les époques antérieures etl'époque actuelle ? C’est le bénéfice du temps, n’en soyons pas trop fiers, tout en nous applaudissant d'avoir à le constater. On voit donc les sciences, d’abord un peu éclipsées dans le rayonnement des grands cycles littéraires, briller du plus vif éclat au XVII° siècle, et conserver dès lors un ascendant qui n’a pas cessé de s'accroitre jusqu'à nous. Rappelez-vous, Messieurs, les cris, tantôt de colère et tantôt de détresse qu’arrachaient au vieillard de Ferney les pré-
| CLXLUIE tentions dominatrices de ses amis les encyclopédistes. C'est qu'il sentait que la dictature dés lettres qu'il tenan d'une main déjà débile, n'aurait pas de successeur après lui, tandis que, contenus encore par sa grande renommée, les Géomètres, commie il les appelait, aHaïent régner sans partage. N'est-ce pas dans une situation analogue que les deux puissances, après des phases diverses, se retrouvent encore aujourd'hw? Sans vouloir déprécier dés hommes éminents, dont les noms ont acquis de la célébrité, il est perinis de croire que ce qui était déjà vrai du témps de Voltaire, malgré son prodigieux esprit, n’a pas cessé de l'être, c'est-à-dire que nous sommes plutôt en voie de décadence que de progrès littéraire. Je n'ignore pas que célte opinion, dont je n'assume pas seal la responsabilité, est frappée d’anathème par la jeune et bouillante école, toute prête à monter à l'assaut de la vieille cité des lettres pour y faire table rase'et construire une ville nouvelle. Mais jusqu'à ce que cette phalange belliqueuse ait apporté d'autres signes de sa mission que | des injures contre les noms les plus honorés parmi nous, il n’y a pas grand compte à tenir de son dénigrement systématique ni de ses fastueuses promesses. Toutes ces bruyantes tentatives de rénovation doivent, en définitive, se résumer par un mot un peu trivial, mais qui est le mot caché de tous les essais révolutionnaires : Ofe toi de là, que je my mette. . —
Quoiqu'il en soit, personne au moins ne contestera
que les sciences maintiennent glorieusement leurs con-
CLXXXIY quêtes et les augmentent chaque jour par application féconde de leurs découvertes aux arts et à l’industrie. Loin de manifester des symptômes de décadence, si quelque danger les menace désormais, il ne viendra que de l'excès même de leur triomphe. Ce mot danger paraîtra sans doute chimérique et l'idée qu'il exprime un non sens, en présence des prodiges qui frappent journellement nos yeux. Comment alors oser dire que le péril existe, et même plus grand qu'on ne se l’imagme? Ce paradoxe apparent appelle une justification. |
Ondoit à la science une foule de procédés et d'inventions qui ont sensiblement amélioré le matériel de la vie. L'homme a plus de bien-être en général, l'ouvrier est mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu qu'il ne l'était autrefois. C’est incontestable, je le reconnais, je m'en réjouis et dans une certaine mesure je l'admire. Mais, cette amélioration, à quelle cause faut-il la rapporter Précisément à l'étude primitivement reconnue pour exer- «er au plus haut point les facultés intellectuelles, et*qui se trouve ainsi, par une conséquence d'abord inaperçue des meilleurs esprits, flatter à la fois, dans la double nature de l'homme, les passions qui y tiennent le premier rang : l’orgueil, dans l’ordre moral ; la sensualité dans l'orde physique. Un tel contraste entre des effets émanant de la même cause vaut la peine d’être re- . marqué. Ainsi, que voyons-nous? D'une part, la science se plongeant dans les abimes de l’abstraction, à la poursuite des problèmes les plus ardus et de l’autre, cette |
CLXXXY même science descendue de ses hauteurs spéculatives et se mélant aux détails les plus minutieux de la vie terrestre. De ces deux manifestations de sa puissance, la seconde qui est toute moderne, semble être de nature à modifier profondément les rapports qui ont existé jusqu'ici entre les sciences et les lettres, et peut-être à altérer le caractère primitif des unes et des autres. Je m'explique : |
En tant que devenues une des sources les plus productives de la multiplicité et de la plus grande extension des jouissances sensuelles, les sciences se trouvent par cela même en antagonisme direct avec les lettres, restées les dispensatrices des plaisirs de l'esprit. Ces deux grandes forces motrices, après avoir travaillé de concert aux progrès de la civilisation, à cette heure que la civilisation est arrivée à une sorte d'exubérance, menacent de s’en disputer l'empire, non plus en rivales courtoises, mais en. ennemies déclarées. Et comme cette lutte de l'esprit et de la matière est la grande lutte qui se poursuit, sans relâche au fond de chaque conscience, de même qu'au sein de la société, l'équilibre ne sera-t-il pas rompu, du moment qu’un poids de tant de valeur se déplace et sort pour ainsi dire d’un des plateaux de la balance pour peser dans l'autre? La première conséquence de l’application des sciences aux arts utiles a été le développement de l'industrie dans des proportions exorbitantes, telles que rien de semblable ne s'est encore vu dans le monde. Emportés à toute vapeur sur cette pente
CLXXXNI rapide, peuples et individus paraissent n'avoir. plus d'autre préoccupation que celle de produire, de vendre et d'acheter ; et la passion désordonnée du gain, du gain à tout prix, devient de plus en plus le fait dominant de notre état social. Si du moins la science, pour prix de ses Hrgesses, avait maintenu sa supériorité légitime sur ce pouvoir nouveau qui est son œuvre, peut-être en userait-elle pour contenir dans de sages limites le mouvement aveugle qui la précipite, et nous avec elle, vers un avenir inconnu. Mais cela ne lui est plus possible : de suzeraine, elle s’est faite vassale. Engagée au service d'un maitre insatiable, elle est fatalement condamnée à lui obéir. Marche, marche, lui crie la voix de ce maître impérieux, perfectionne ce que tu as inventé, invente encore, invente toujours !
Quand on pense que nous entrons à peine dans cette route nouvelle, et que nul ne peut calculer où nous mènent ces formidables agents, livrés à la discrétion de l'homme, mais qui ne peuvent manquer d'aceroitre entore la soif du lucre, on se demande avec quelque inquiétude ee que deviendront les intérêts moraux de la société au milieu de cette adoration universelle du veau d’or. Où sont les contre-poids pour résister à un tel entrainement ? Sans doute c’est un magnifique spectacle que celui qui se déroule à nos regards ; sans doute on doit applaudir à l'immense accroissement de la richesse publique et privée qui, d’une part, s'étend jusque sur les classes Jes plus mal partagées dans notre organisation sociale, et de l'autre,
CL XXX YU permet d'accomplir des travaux gigantesques, dont les moindres eussent paru naguère des rêves insensés. On doit, dis-je, y applaudir, mais seulement, à mon sens, sous de certaines réserves ; car enfin l’homme a d'autres besoins encore que ceux qui repaissent sa vanité ou aiguisent ses appétits de tous genres. Le monde n'est pas une vaste fourmillière, dont chaque habitant n’a d’autre soin à prendre que de construire sa demeure et de l'approvisionner. Dans cette absorption de toutes les facultés humaines au profit exclusif des intérêts matériels, qu’en adviendra-t-il des grands principes religieux et moraux sur lesquels reposent les fondements de la société ? Mais j'oublie, Messieurs, que je n’ai à m'occuper de Se dot qu'en ce qui touche les lettres.
Les lettres elles-mêmes, ces vigilantes gardiennes de notre âme qu'elles élèvent et consolent, sauront-elles se défendre de la contagion de l'exemple ? Si notre littérature, malgré quelques signes d'affaiblissement, conserve pourtant encore l'initiative qu'elle a prise en Europe depuis le siècle de Louis XIV, il est difficile d'affirmer que le caractère de l'homme de lettres en général maintienne intacte toute sa dignité. Cette noble profession qui, dignement comprise, n'est rien moins que le sacerdoce de la pensée, s'est bcaucoup amoindrie, on ne peut le nier, quelque triste qu'il soit de le reconnaitre. L’envahissement s’y est fait comme dans les autres professions libérales, par suite de ce trop plein qui ne sachant où se porter, se jette un peu à l'aventure dans toutes les ave-
:CEXNXVHI | nus. Par une apparente contradiction, la carrière qui exige entre toutes les autres des aptitudes spéciales, et où le laurier est si difficile à cueillir, offre aussi de certaines facilités, propres à tenter les esprits médiocres. Partout ailleurs, il faudrait se donner la peine de savoir et pour cela se soumettre à un sévère apprentissage ; ici, on croit pouvoir s’en dispenser. Il n’est besoin que d'attraper au passage les idées que met en circulation une littérature aussi avancée que la nôtre, et de coudre ensemble les phrases faites d'avance, dont elle abonde sur toutes espèces de matières. Aussi possédons-nous une véritable armée d'hommes de lettres. Qui de nous, Messieurs, n’a pas été surpris, en feuilletant le premier almanach venu, par exemple celui des 40 mille adresses, d'y trouver à chaque page la qualification d'homme de lettres accolée à des noms jouissant du plus parfait incognito ? Après tout, ces prétentions sont assez inoffensives, et il suffirait de laisser au temps le soin d’en faire justice, s’il n’y avait au fond de la situation quelque chose de plus grave.
À l'exemple des sciences ou plutôt de quelques sciences qui ont pris racine dans le domaine de l'utiitarre, les lettres tendent à devenir, non plus un but, mais un in— strument. Tout le monde ne peut avoir une place dans l'administration, si multipliés qu'en soient les rouages ; mais tout le monde ou à peu près tient une plume, et comme une certaine verve moqueuse et satirique n'est pas rare chez le peuple qui se dit le plus spirituel de tous les peuples, ct qui en est à coup sûr le plus frondeur, il
n'en faut pas davantage pour se lancer hardiment dans la carrière. Au stimulant de la vanité se joint encore chez un grand nombre l’aiguillon des passions cupides et envieuses, irréconciables ennemies de toute société qui ne leur fait pas une part assez large. Donc, à l’âge où l'on ne sait rien encore, où l’on aurait besoin de se recueillir dans de fortes études, on se met à régenter le monde, tantôt avec une gravité pédantesque, tantôt en prodiguant le sarcasme et l’injure. La muse fait-elle défaut, a-t-on peine à trouver place dans'un journal, il reste la commode ressource du roman. N'y a-t-il pas en France 1500 cabinets de lecture, tous incessamment en quête de nouveautés pour donner la pâture à leurs nombreux tributaires, et forcés par état d'acheter, bon ou mauvais, tout roman qui s’imprime ? Quinze cents exemplaires dont le placement est à peu près certain, quelle tentation, quelle prime à la médiocrité! Voilà ce qui se passe dans les basses régions de la littérature. Dans celles plus élevées, on trouve sans contredit plus de respect de soi-même et des autres, parcequ'il y a plus de vrai talent. Toutefois, là encore, la spéculation marche effrontément à côté du succès, et l'exploite en beaux deniers comptants. Pour peu qu'on ait gagné la faveur du public, on s’empresse de l’accabler des fruits hâtifs de son génie. Vous avez un nom marchand, c'est le mot consacré, publiez, publiez, vous êtes sûr du débit. Peu importe que la marchandise soit avariée, cè n’est pas de cela qu'il s’agit ; il s’agit pour le libraire de doubler ses avances, pour l’auteur de signer
EXC un nouveau marché. Y eut-il jamais dans l'histoire des lettres un spectable plus lamentable que celui de Walter Scott condamné dans sa vieillesse aux travaux forcés, non du corps, mais de l'esprit ? Eh bien! ce que l’inexorable nécessité prescrivait à cet homme illustre pour satisfaire à son honneur, d’autres se l'imposent volontairement par un déplorable calcul qui, tout compte fait puisque compte il y a, leur ôte infiniment plus qu’il ne leur donne. Qu'en est-il résulté ? C’est que l'attente éveillée par d’éclatants débuts n’a pas été remplie ; c'est que des hommes admirablement doués par la nature, au lieu de se rapprocher graduellement de la perfection, déclinent sur la pente contraire, et que, pour la plupart d’entre eux, leurs premières œuvres sont restées le dernier mot de leur talent.
Quelle sera maintenant sur la littérature en général et sur la nôtre en particulier, l'influence de l'ère industrielle dans laquelle l'Europe est entrée et marche à si grands pas? De partout s'élèvent des voix qui se plaignent de l'épuisement des vieilles sources poétiques et appellent à grands cris une rénovation. Or, voici venir, comme pour répondre à cet appel, deux forces presque inconnues jusqu’à nous, dont on était loin de soupçonner la puissance, et qui dès leur apparition changent, déplacent, transforment tous les rapports existants. La révolution que la vapeur et l'électricité sont en train d'opérer dans le monde, et dont on ne peut encore mesurer toute l'étendue, se fera-t-elle aussi sentir dans les choses qu'elle n’atteint pas immédiatement? Oui, sans aucun doute, car la loi d'ae-
| exe!
on et de réaction réciproque des deux éléments de notre double nature, est une loi qui n'a jamais souffert d’exception. Il ne reste donc qu'à chercher de quelle manière, heureuse ou funeste, se manifestera dans les lettres cette influence qu’elles doivent nécessairement subir. L'épreuve. ne dure pas depuis assez de temps pour que les faits donnent une réponse péremptoire à cette question. Gertes, il y a dans l'appareil imposant avec lequel se déploient les nouveaux phénomènes, ainsi que dans les prodiges de l'industrie dont ils surexcitent l'activité, de quoi saisir vivement l'imagination. Et cependant cette impression, toute neuve qu'elle soit, ne s’est encore traduite, du meins à ma connaissance, par rien de remarquable. Bien plus, nous avions tout à l'heure sous les yeux un tableau fait pour les éblouir. Des points les plus éloignés du globe, étaient venus s’agglomérer, en regard des richesses du sol, d'innombrables produits où l’industrie étalait avec un légitime orgueil ses créations et ses perfectionnements. La capitale de la civilisation, qui les avait conviés, a fait sortir de terre un palais pour les recevoir. Dans ce concours ouvert à toutes les nations, et accompagné de ce qui pouvait le plus en rehausser l'éclat, au milieu de l'af- | fluence qu'atirait un spectacle si merveilleux, s'est-il levé, comme dans les solennités antiques, un autre Pindare pour chanter les noms sortis vainqueurs de la lutte ? Avons-nous entendu un nouvel Hérodote lire devant une assemblée si compétente les premiers chapitres d'un livre encore à faire, l’histoire de l’industrie ? non, Les lettres
sont restées absentes de la fête universelle, et la statistique seule a ouvert ses registres pour poser des chiffres et additionner des triomphes. De bonne foi, pouvait-il en être autrement ? Reprenant la fameuse apostrophe de Jean-Jacques, la poésie n'est-elle pas en droit de dire aux nouvelles venues : x Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?n En effet, voilà des machines admirablement conçues, exécutées avec une étonnante précision mathématique! voilà des miHiersde chefs-d'œuvre dus à l’action de ces machines ou sortis immédiatement des mains de l'ouvrier! C’est très-beau. Mais quelle part l’âme humaine peut-elle prendre à tout cela, elle qui a d’autres problèmes à résoudre, elle qui vit de croyances, de sentiments im—
matériels, voir même de passions, car son passage sur la terre est un combat, et de ce combat dépendent ses destinées immortelles ? Il n’est pas nécessaire de développer davantage des contrastes si tranchés : outre que ce serait abuser, Messieurs, de votre indulgente patience, je crois en avoir assez dit pour autoriser la crainte que les lettres ne trouvent pas dans la révolution qui commence une source abondante d'inspirations nouvelles.
Quant aux sciences, il y a d’abord une distinction à faire entre les sciences dites appliquées, c'est-à-dire, favorisant les intérêts matériels, et celles purement spéculatives. Îl est manifeste que les premières sont en dehors de la question, attendu que leur empire ne saurait péricliter dans un monde en partie transformé par leur souveraine influence. Les autres, et c'est une déduction de
: CXCNI ce qui précède, sont évidemment menacées, au même titre que les lettres, par une prépondérance contre laquelle il leur devient de plus en plas difficile de lutter. S'il est juste d’honorer les sciences par qui notre demeure ici-bas est rendue chaque jour plus supportable, il est plus important encore de ne pas négliger celles qui parlent à l'homme de ses devoirs, qui l'éclairent sur lui-même et lui ouvrent des horizons infinis. Les études métaphysiques et morales ne mènent pas sur le chemin de la fortune, le courant de la faveur populaire ne les entoure pas; mais elles n’en sont pas ébranlées, car elles savent qu’en elles réside la force vitale des nations. Livrées à la recherche de la vérité, elles planent au-dessus des intérêts lucratifs autour desquels se presse la foule, et ne s’en occupent que pour les maintenir sous une loi nécessaire d'ordre et de dépendance. Telle est leur mission, et pour lg rémplir elles n’ont pas trop de toutes leurs forces réunies. Tant qu'elles restent rangées sous le même drapeau, la société repose en paix sur sa base; mais si par malheur elles se divisent entre elles, si la désunion va jusqu'à la guerre, il en résulte bientôt une anarchie dans les idées qui ne tarde pas à se révéler dans les faits par de graves perturbations. Ainsi, nous avons vu la philosophie, semblable au plus bel ange des cieux et rebelle comme lui, proclamer la souveraineté absolue de la raison, et arriver de conséquence en conséquence jusqu’à supprimer Dieu, ou plutôt à le noyer dans un panthéisme universel. Veut-on juger de la grandeur morale d'un peu-
se >
CACIV Us ple?1l y a un thermomètre infaillible. Qu'on regarde quelle est la tendance de sa philosophie. Si cette tendance est matérialiste, n'attendez rien de grand du peuple qui boit à la coupe empoisonnée. J'en atteste, entre de nombreux exemples à choisir, notre XVH° siècle, le plus beau siècle de notre histoire, et le XVIII, qui, dans la corruption, a touché les dernières limites du cynisme et du raffinement. Disons tout de suite, à l'honneur de notre
‘pays, que la philosophie s'est glorieusement réhabilitée
parmi rous. Non-seulement elle est revenue au spiritualisme ; mais encore, renonçant à une déplorable hostilité, elle a paru naguère vouloir signer avec la théologie une sorte detraité d'aiHanee. Rien ne serait d'un meäleur augure pour l'avenir. Pourquoi faut-H qu'à des signes non équivoques on ait déjà lieu de craindre que la réeoniliation ne soit pas définitive ?
Après avoir signalé comme une cause de péril pour Ja société les sciences qui tendent à accroître indéfiniment notre domaine matériel, il serait injuste de passer sous silence celles qui, dans une régien intermédiaire, apportent aussi leur concours au maintien de l'équilibre social, je veux parler des sciences historiques, reprises de toutes parts avee une louable ardeur, et dont les progrès sont dignes de la plus sérieuse attention. |
Ne dirait-on pas, Messieurs, qu'il y a des moments marqués d’avanee pour le développement d'une science spéciale? Quand le moment favorable est proche, cette science, devenue aussitôt le point de mire de toutes les
| CXCY forces intellectuelles, fait alors un grand pas ; puis elle s'arrête, et ses progrès ne seront plus qu’un complément. C'est ce qui est arrivé, dans le XVII siècle, pour la. géométrie, l'algèbre, l'astronomie ; dans le XVIIF, pour la physique, la botanique, un peu plus tard la chimie; et c'est ce qui se passe dans notre siècle pour l’éthnographie, l'archéologie, la Knguistique et les études historiques éclairées d'un nouveau jour. Ce qu'on a exhumé depuis cinquante ans dépasse ce qui avait été fait dans tous les âges antérieurs mis ensemble. De même, pour les langues, une lumière nouvelle s’est répandue depuis que Anquetil-Duperron a apporté de l'Orient les livres de Zoroastre, et que les travaux des W. Jones, des Cole- Brooke nous ont fait connaitre k langue sacrée de l'Inde. Ces premiers rudiments furent suivis de l’étude du Zend, et du Sanscrit, dont la découverte ne nous ouvre pas seulement une mine inépuisable de richesses littéraires, mais en outre restitue à nos idiomes européens leurs titres de noblesse et d'antique parenté. Nous n'avons pas, tl est vrai, acquis encore une complète connaissance du zend, ce sphinx presque indéchiffrable, dont nous possédlerions peut-être tous les secrets si l’homme de génie, qui a su lui en dérober un grand nombre, n'avait pas été surpris par la mort dans le cours de ses triomphes. En revanche, le sanscrit est pour nous désormais une conquête pleine et entière. Puisse, afin d'assurer encore mieux celte conquête, puisse la voix éloquente qui s’est élevée de cette enceinte en faveur de l’Orientalisme rendu clas-
sique (1), être exaucée dans ses vœux si sagement con çus et appuyés de tant de savoir et de vigueur d'esprit. À demi vaincue comme le zend, la langue symbolique de l'Egypte, depuis les belles découvertes de Champollion, nous livre peu à peu ses obscures énigmes, dont la clef était perdue depuis deux mille ans ; et déjà eommencent à se reconstruire, à l'aide des inscriptions et des papyrus, les anciennes annales égyptiennes, couvertes de tant de ténèbres ét mélées de tant de contradictions. En même temps que le voile se déchirait sur l’origine des langues et la filiation des peuples, la terre nous rendait des trésors d'archéologie enfouis depuis des milliers d'années. Les antiques régions qui ont été le berceau du monde et de la civilisation se sont ranimées, en quelque sorte, à la lueur de leurs monuments découverts par d’infatigables recherches et interprêtés par la science. On a constaté dans l'Arabie, contradictoirement à l'opinion commune ,. l'existence de peuples agriculteurs, depuis longtemps disparus, qui bâtissaient des villes et cultivaient les arts. On ne se lasse pas d'explorer la terre des Pharaons, cette vaste nécropole, fermée pendant tant de siècles, mais qui promet de n’avoir bientôt plus de mystères pour nous. On fouille à cette heure encore l'Assyrie et la Chaldée ; et les précieux monuments qu'on en retire
(1) L'Orientalisme rendu classique : fragments d’un mémoire sur les moyens de ranimer et d’utiliser les facultés de lettres, par M. le baron G. de Dumast. Nancy, 1853.
nous permettent déjà de réédifier l’histoire assyrienne sur une base authentique, et nous font espérer en outre les plus curieuses révélations sur l'état des connaissances et des arts chezles peuples araméens.
Pendant que l'histoire de l'antiquité s'illumine à ees clartés inattendues, l'histoire nationale est partout, et' particulièrement dans notre pays, l'objet de recherches non moins fécondes. On est heureux d’avoir à signaler l'empressement judicieux avec lequel l'impulsion venue de Paris s'est propagée dans nos provinces. Il n’est presque pas de localité de quelque importance qui ne compte plusieurs hommes studieux, occupés à recueillir avee une infatigable persévérance les traces du passé éparses dans une foule de documents oubliés ou inconnus. Les archives nationales sont scrutées avec autant de zèle et de discernement que les ruines de Thèbes et de Ninive. Et comme ces travaux, poursuivis simultanément sur ‘toute l’étendue du territoire, se rattachent à une pensée générale, la lumière se fait chaque jour et se fera de plus en plus sur les parties de notre histoire demeurées jusqu'ici dans l'ombre. Cette noble émulation ne pouvait manquer de se faire sentir dans une province qui a tant de titres glorieux à rechercher dans ses annales. Durant la période historique, encore peu distante de nous, où la Lorraine jouissait d'une nationafité distincte, vaillamment défendue pendant une longue suite de siècles, elle n'a pas cessé de produire des hommes remarquables dans le gouvernement et dans la guerre, ainsi que dans les
CXCVIH lettres et les arts. Prédestinée dans les desscins de Dieu au salut de la grande nation dans laquelle, plus tard, elle devait se confondre, elle donna le jour à la vierge héroïque (1) qui chassa l'étranger, et dont la sainte mémoire n’a pas hélas ! attendu moins de quatre cents ans pour être vengée de l'ingratitude et’ de la profanation, - Devançant à quelques égards les peuples, ses voisins, la Lorraine avait eu déjà son âge florissont sous son glorieux duc Charles NE, lorsque la France et l'Allemagne étaient encore déchirées par les guerres religieuses. Tous ces souvenirs sont loin d'être éteints dans la patrie des Blarru, des Barelai, des Charpentier, des Le Pois, des Bassompierre, des Beauvau, des Callot, des Richier, des Silvestre, des Adam, des Saint-Urbain, des Duval, des Maimbourg, des de Vence, des Calmet, des Willemet (2), etc. Et les travaux dont cette même patrie est
(4) I n'est plus permis de contester l’origine lorraine de Jeanne d'Arc, depuis que l'autorité de la tradition, déjà presque décisive en pareille matière, à été victorieusement établie par la savante et lumineuse dissertation de M. Heori Lepage, du 17 novembre 1854, insérée dans les mémoires de l’Académie de Stanislas, dont l’honorable archiviste du département de la Meurthe est un des Membres des plus laborieux. | (2) Lu'est guère besoin de faire remarquer. que ceite liste dee vrait être beaucoup plus étendue; on sait que tout un volume de la grande histoire de dom Calmet est exclusivement consacré aux hommes illustres qui ont fleuri en Lorraine. Le savant bénédietin n'hésie pas à metre sous le nom de l'enc des célébrités torraines,
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encore le mobile et le foyer, ne sont pas au-dessous d’un si bel héritage. Un monument manquait à l'ancienne nationalité lorraine, qui la fit revivre dans une large composition historique, digne à la fois du rôle qu'elle a joué et du temps où nous sommes. Nous avons la certitude que cette lacune sera bientôt remplie, et que l'œuvre répondra dignement au sujet et à l'attente publique (1).
Hugues Metellus, chanoine de Toul, le vieux roman-poëme Garin le Loherain, composé dans le milieu du XHle siècle. Le Garin | est écrit dons ls langue romane, conformément au sens primiuf du mot roman. Vers la fin du XV° siècle, par conséquent à une époque postérieure de plus de trois siècles, Pierre de Blarru se servit de la langue latine pour célébrer, dans un poëme épique, un grand ‘fait national, la chate de Charles-le-Téméraire. Cet exemple fut imilé dans le siècle snivant, en 4541, par un autre poëte Jorrain, moins connu que Blarru, mais inspiré comme çe dernier par les événements dont il fut le témoin. Ce poëte est Laurent Pilladius on Pillart, chanoine de Saint-Diey; et le sujet de son poëme, divisé en six chants, est la gnerre des Rustauds, sous le bon due Antoine. À ces deux compositions poétiques o'a point maoqué l'honneur de la traduction, Mais, plus heureux que son imitateur, Blarru à trouvé dans M. Schütz, membre de l'Acçadémie de Stanislas, un interprète aussi fidèle qu'élégant.
(4) Une histoire de Lorraive, dégagée des longueurs qui rendent l'histoire de dom Cabmet si difficile à lire, et soigeusement élaborée à des sources en partie nouvelles, est sur le poist d'être publiée à Nancy, si déjà elle n’est en cours de publication ; ce travail, fruit de longues études sur la Lorraine, se recommande d'avance par le nom de son auteur, M. Aug. Digot, membre do l'Académie de Stamislas. L
Au résumé, Messieurs, car il est temps de ne point fatiguer davantage votre attention, qu'y a-t-il à conclure du tableau qui vient de passer sous vos yeux, à supposer toutefois qu'il vous ait paru, je ne dirai pas complet et harmonieux de couleurs (ma prétention ne monte pas jusque-là), mais pris simplement dans la réalité des choses? Un mouvement irrésistible a surgi, qui, dans son accélération, déplace ou modifie tous les rapports sociaux. Les uns, et c'est le grand nombre, participent à ce mouvement qu'ils secondent de tous leurs efforts ; d'autres, ébahis de la nouveauté du spectacle, ne s'y abandonnent qu'avec des alternatives de réserve et de confiance ; quelques-uns, à tort ou à raison, s'inquiètent : ils se demandent si le niveau des sèntiments et des idées ne Ss'abaissera pas dans la même proportion que s'agrandissent nos conquêtes sur le monde sensible. Les gouvernements, disait-on naguère, ne versent jamais que du côté où ils penchent. Si cette loi est vraie, la société ellemême ne doit pas lui être moins soumise que le pouvoir politique, préposé à sa direction. On voyait autrefois et l'on voit encore sur quelques vaisseaux des poids considérables qui se roulent à droite ou à gauche du navire, selon que l’impétuosité du vent fait sentir, d'un eôté ou de l'autre, le besoin d’une plus grande résistance. Faisons donc comme ces prudents navigateurs, portons-nous de tout notre poids [à où la force de résistance menace de fléchir. En d'autres termes, Messieurs, honorons d'un culte plus fervent encore les lettres et les sciences qui
nous détachent des objets matériels. Maintenons ces nourrices de notre âme à la hauteur morale où les ont élevées nos pères, faisons qu'elles conservent leur sainte dignité, et surtout donnons-leur pour base première ces croyances, et pour dire le vrai mot, cette foi religieuse, dont les nations, pas plus que les individus, ne s’écartent impunément. Je ne fais là, Messieurs, que mettre en maxime l'exemple que vous donnez. Vous êtes une aggrégation d'hommes sérieux, unis par le goût commun des occupations de l'esprit. Une académie, dans les tendances actuelles de la société, ne doit pas être sculement un centre de travaux littéraires et scientifiques, un noble délassement des embarras et des fatigues de la vie; il faut qu'elle soit encore une protestation de l'intelligence contre la domination des intérêts positifs, une digue contre le débordement qui nous entraine. Puisque c’est en partie par l'association des forces individuelles que l'industrie a trouvé le secret de suffire à ses immenses entreprises ; pourquoi les forces morales, erf s’associant entre elles par des liens plus nombreux et plus étroits, n'obtiendraient-elles pas aussi de fructueux résultats ? Les académies, en général, ne sont pas chargées de faire des découvertes, d'ouvrir des sentiers non battus ; mais il leur appartient éminemment d’être les conservatrices des saines doctrines, de stimuler l'ardeur et l'émulation, . d'éclairer la route et le but vers lequel il faut tendre, C'est ainsi du moins que je comprends leur mission, et c'est à ce titre que je me plais à rendre hommage
CCH à l’Académie de Stanislas, et que je vous remercie de nouveau, Messieurs, de m'avoir permis d'en franchir le seuil,