BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
PAR M. E. MEAUME.
On aime à se persuader que la vie des grands écrivains a été belle et pure comme la morale qu'ils ont enseignée. Leurs exemples commandent autant que leurs préceptes.
S'il était vrai, comme on s’est plu à le dire et à le répéter, que l’auteur de Paul et Virginie, de la Chaumière indienne et des Etudes de la nature a été un homme dur, avare, processif, sans cesse en guerre avec sa famille et ses amis; qu'il séduisit celle qui fut sa femme et qu'il la fit mourir de chagrin, éprouverions-nous le même charme à la lecture de ces chefs-d'œuvre de pureté, de douceur et de grâce, où la sensibilité la plus exquise se méle à la magie du style? serions-nous captivés par le charme des descriptions, par la révélation des senti-
honte
ERP à ments les plus purs et les plus élevés, si l'auteur avait été un méchant homme?
Que les admirateurs de Bernardin de Saint-Pierre se rassurent. Sa vie, quoi qu’on en ait dit, ne dément pas ses ouvrages. La calomnie qui s’est attachée à lui, comme à tous les hommes supérieurs, ne pourra rien contre la vérité des faits. Bien des récits mensongers ont déjà été victorieusement réfutés sur plusieurs points. Cette réfutation aurait pu être plus complète, si l'on avait soigneusement consulté les preuves matérielles des sentiments doux et tendres dont ce cœur aimant était pénétré. C'est dans la correspondance de Bernardin de Saint-Pierre avec ses amis et sa femme, que ces témoignages se rencontrent à chaque pas. C’est là que sont révélées les pensées les plus secrètes de l'immortel écrivain. Si jamais on a pu dire: u Le style est l'homme, n c’est surtout à l'égard de ces lettres intimes, adressées à des personnes tendrement aimées et dans lesquelles la pensée vient se peindre sur le papier avec toute sa vérité. Quiconque voudra parcourir cette correspondance reconnaitra que M. de Saint-Pierre pouvait dire avec un juste orgueil : u Ma réputation n’est qu’une petite flamme agitée par tous les vents; si elle attire quelques regards de mes contemporains, si elle éclaire les infortunés, c’est que je l'ai allumée au pied de l’image sainte de la Providence.n
. Quelques détracteurs de Bernardin de Saint-Pierre se sont surtout attaqué à cette partie de son existence qui à précédé et suivi son mariage avec M'*° Félicité Didot, fille
du célèbre imprimeur de ce nom. On a répondu en publiant une partie de la correspondance échangée à cette occasion. Mais eette publication a été incomplète ; beaucoup de lettres ont été supprimées, d'autres ont été tronquées; on a surtout négligé d’encadrer les lettres essentielles dans un ‘récit sommaire, de manière à restituer aux faits leur jour et leurs couleurs véritables. À ces causes trop réelles, d’autres se sont réunies pour paralyser l'effet de cette publication. D'une part les lettres les plus intéressantes, celles qui éclairent de la plus vive lumière le caractère et la vie privée de leur auteur, ont été noyées dans une volumineuse correspondance où elles ont passé inapercues. Ensuite on a pu, à tort sans doute, suspecter la bonne foi de l'éditeur. Ceci demande quelques explications. | Bernardin de Saint-Pierre s'est marié deux fois. Sa seconde femme fut M"° de Pellepore qui, devenue veuve, épousa M. Aimé Martin. Celui-ci professait pour la personne et les ouvrages du premier mari de sa femme un eulte qui aurait pu paraître exagéré s’il eùt été moins sincère. Il écrivit une éloquente biographie dans laquelle il fit entrer des récriminations très-vives relativement à certaines inculpations attribuées à quelques membres de la famille Didot, contre l’auteur des Etudes de la nature. M. Léger Didot, qui se crut personnellement attaqué, intenta à M. Aimé Martin un procès en diffamation. L'issue ne pouvait en être douteuse. La loi ne permet pas la preuve des faits injurieux ou diffamatoires et
if M. Aimé Martin dut être condamné. Sur son appel, la cour de Paris reconnut qu'il n’y avait pas eu diffamation, mais que les termes de l'attaque avaient dépassé les limites permises. Un arrêt du 16 mai 1821 déclara imjurieux les passages incriminés et ordonna leur suppression. |
Cette condamnation détruisit dans le publie l'effet moral du mémoire de M. Aimé Martin. Les gens de lettres et ceux du monde purent croire que la condamnation du biographe impliquait la réfutation de son ouvrage et que, par suite, on devait accepter comme vrais les faits dont il avait voulu prouver la fausseté. Il n’en est rien, et la question reste entière. L'arrêt de la cour ne prouve rien autre chose, sinon que M. Aimé Martin avait outrepassé le droit de l'écrivain; qu'aux yeux des magistrats l’expression était d’une rudesse allant jusqu’à l'injure. Rien de plus, rien de moins.
Depuis ce moment, plus de trente années ont passé sur ces fâcheux débats. Néanmoins l'impression est restée et elle ne s’est pas complétement effacée. Il y aurait done peut-être aujourd hui quelqu’utilité à produire toutes les pièces de ce procès dont le- jugement appartient à l'histoire littéraire bien plus qu’à la justice. |
Un heureux hasard a fait tomber entre nos mains, depuis quelques années, tout ce qui s’est conservé de la correspondance de l'auteur de Paul et Virginie avec M'e Félicité Didot, sa première femme. Nous possédons cinquante-trois lettres autographes dont vingt-trois sont
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entièrement inédites. Les trente autres ont été pour la plupart incomplétement reproduites et souvent mal classées. Quoique les lettres de M"° Didot aient dù être à peu près aussi nombreuses que celles de M. de Saint- Pierre, nous n’en possédens que six; mais ce sont telles dans lesquelles elle témoigne la plus vive affection pour celui qui devait être et a été son époux. La correspondance entière se divise en deux parties bien distinctes. La première comprend les lettres qui sont antérieures au mariage, elles sont au nombre de vingt-cinq ; neuf seulement ont été publiées en 1826 et l'éditeur n’a pas indiqué les nombreux retranchements qu'il leur a fait subir. La seconde partie se compose des lettres postérieures au mariage ; elles ont été publiées.
On pourrait done, on devrait même peut-être, reproduire intégralement toute cette correspondance si attachante, en la disposant suivant un ordre aussi exactement chronologique que possible, ce qui n’est pas toujours facile à l'égard des lettres qui ne portent aucune date. Toutefois nous avons pensé qu’il suffirait d'en donner tantôt une analyse succincte, tantôt quelques extraits choisis dans la correspondance inédite.
Pour l'intelligence de ces lettres il est nécessaire d'indiquer dans quelle situation se trouvaient leurs auteurs.
Vers le milieu de l'année 1792, Bernardin de Saint- Pierre était parvenu à l’âge de 56 ans. À cette époque, Paul et Virginie et les Etudes de la nature avaient révélé un écrivain hors ligne. Au moins égal par le style aux
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philosophes de l'école encyclopédique, il leur était infiniment supérieur par l'élévation et la moralité des idées. C'est, comme on l’a si bien dit, le génie de J.-J. Rousseau s'appliquant exclusivement à l'étude du monde et à la démonstration de la Providence. L'ouvrage qui a fondé la réputation de Bernardin commence par cette prière touchante : u O mon Dieu, donnez à ces travaux d’un homme, je ne dis pas l'esprit de vie ni la durée, mais la fraicheur du moindre de vos ouvrages.n Ce double vœu a été exaucé. La fraicheur du style est le plus vif attrait du livre qui restera toujours à côté si ce n’est au-dessus de celui de Fénelon.
La première édition des Etudes sortait des presses de Didot. La publication de ce grand travail avait établi des relations amicales entre l’auteur et son imprimeur. Bien que déjà fort avancé dans sa carrière, M. de Saint-Pierre paraissait devoir conserver longtemps encore la vigoureuse verdeur qu'il devait à sa robuste et énergique constitution. Sans les beaux cheveux blancs qui encadraient son visage doux et coloré, on l'aurait cru beaucoup moins àgé qu'il ne l'était réellement. Il n’était point marié, et il n'aurait peut-être jamais songé à devenir père de famille s’il n'avait, sans le savoir, troublé le repos d’une jeune fille de vingt ans. u M'° Félicité Didot n'avait pu voir l'auteur de tant d'ouvrages qu’elle admirait, sans être profondément touchée ; elle aima cette simplicité unie à un mérite si supérieur, ces vertus domestiques qui naissent tout naturellement des méditations les plus sublimes.
L'amour est un feu qui rayonne de toutes parts ; celui de M'e Didot fut bientôt aperçu et partagé (1).n. L'intimité s'accrut sans cesser d'être aussi pure; une correspondance s’engagea. Il est certain que, dans les premiers temps, les parents de la jeune fille ignorèrent qu'elle écrivait à Bernardin de Saint-Pierre. Toutefois, on. ne peut faire à ce dernier un reproghe sérieux de ce mystère, puisqu'il voulait s'assurer par cette correspondance que l'attachement de M'° Didot n’était pas un simple caprice ou un enthousiasme de jeune fille subit et passager. Lorsqu’il fut éclairé sur la nature du sentiment qu’il avait inspiré, M. de Saint-Pierre demanda la main de M Didot. Sa proposition fut agréée. Toutefois 1l désira que le secret füt gardé avant et après son union, tant à cause de la
disproportion des âges que de sa place incertaine et qui.
l'obligerait à une représentation trop dispendieuse si son mariage était connu. En eflet peu de jours avant le 10 août 4799, il avait été nommé par Louis XVI intendant du jardin des plantes et du cabinet d'histoire naturelle. Après le renversement de la monarchie il craignait avec . raison que cette place ne fût supprimée. Cette crainte ne fut réalisée qu'une année plus tard. Dans cette incertitude, et au milieu des ruines qui s’amoncelaient de toutes parts, M. de Saint-Pierre ne songeait qu'à assurer son bonheur en se retirant à la campagne. Il voulait acheter une ile entourée par la Seine, à Essonne, et s’y bâtir une
(4) M. Aimé Martin, mémoire, p. 347.
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retraite, u J'aurai, dit-il, une maison, une ile et une femme, sans que personne en sache rien à Paris.n L'exécution de ee projet fut, de même que l’accomplissement du mariage, longtemps retardé par les événements révolutionnaires. Pendant ce temps, sa correspondance avee M'e Didot continua plus active que jamais. Tour à tour raisonnable, littéraire, tendre, quelquefois même passionnée, charmante toujours. I} cherche à inspirer à celle qui doit être sa femme un vif amour pour l'étude des poëtes et des philosophes, mais il l’engage surtout à apprendre la botanique. u Les plantes sont une bibliothèque remplie de pensées profondes, ingénieuses, gaies. H y en a pour tous les esprits. La nature les a étendues sous les pas de l'homme et dans les arbres des forêts qui s'élèvent sur sa tête, pour élever par degrés son âme jusqu’au ciel. L'amant, le philosophe, l'enfant, trouvent à y faire des couronnes, des méditations et des bouquets. Je voudrais vous donner les premières leçons de botanique et vous couronner, comme une nayade, avec quelques jolies fleurs de jones.n (31 août 1792.) — Sauf la dernière phrase, ce qui précède n'est-il pas comme la suite de cette pensée des Etudes : u Les forêts, les rochers et les eaux semblent avoir des passions et des murmures.n Il veut que la correspondance soit fréquente, inépuisable. u Peut-être n’avez-vous rien à me dire, c'est vraiment là ce que je crois; mais si votre cœur se tait, ne pouvez-vous faire parler votre esprit? Pourquoi, par exemple, ne me dites-vous rien sur Thompson ; je vou-
drais savoir quels sont les endroits de ce poëte de la nature qui vous ont fait le plus de plaisir...n Il ne pense qu’à la campagne; cette idée revient sans cesse dans toutes ses lettres. u Vous ne voyez pas les orages qui s’élèvent à l'horizon et qui rempliront longtemps la capitale de troubles. S'il y a quelque repos à ‘espérer, ce n’est qu'aux champs. C'est là où, si l’Auteur de la nature bénit notre union, je veux élever les fruits de nos amours. Ne comptez-vous pas les élever vous-même ? c'est le premier de vos devoirs de mère et ce doit être le plus doux de vos plaisirs. Si vous ne concentrez pas dès à présent toutes vos vues dans le bonheur. domestique, quel sera le vôtre quand cette flamme légère et volage que vous appelez de l'amour sera évaporée et que les infirmités de l’âge viendront assaillir votre vieux ami. Vous ne pourrez supporter aux champs ni son hiver ni celui de l’année...# (Octobre 4792.) *
Non content d'élever le cœur de son amie à la hauteur du sien, il la reprend sur l'irrégularité de son orthographe. u Ce sont de petites taches, et vous n’en devez pas montrer. Votre esprit est susceptible de tout genre d'instruction ; vous devez donc soigner un peu vos expressions. La parole est l’habit de la pensée; la mauvaise orthographe est, par rapport à elle, ce qu’une déchirure est à un habit. Excepté un peu d'attention sur ce point que la lecture vous donnera, ne suivez pour modèle de votre style que la nature, soyez comme elle simple et sans fard. Ne forcez rien. Ne cherchez point vos idées
= 49 2 dans votre esprit, mais dans votre cœur. Pour bien s'exprimer, il faut bien sentir. Voilà, mon enfant, les conseils que te donne ton sincère ami. Sois douce; c'est par la douceur que tu triompheras toujours. Puissai-je trouver en toi ce que j'ai cherché si longtemps. Sois ma colombe...n Le reste est trop intime. (Octobre 1799, inédite.) d |
Devenu tout à fait amoureux, Bernardin de Saint- Pierre veut que celle qu’il aime soit toute à lui. u Vous avez de temps en temps un petit air grondeur qui ne convient point à mon enfant. Vous me dites d’un ton fâché que, si je le désire, vous rendrez plus rares les visites d’un de vos anciens amis. Ce n’est point à moi à le désirer, je ferais une injustice. C’est vous seule qui pouvez connaitre le degré et la nature de l'affection qu'il a pour vous...n (Octobre 1792, inédite.)
Dans une autre lettre il termine ainsi: u Adieu ma Félicité, je t'embrasse de toute mon âme... Adieu, mon enfant, ne crains pas de te livrer à celui qui est pour toi plus qu'un ami, plus qu'un père, plus qu'une mère. Donne-moi des noms qui expriment ce que tu sens. Ne feins rien, ne dissimule rien, songe que tu dois être ma moitié et que je dois être la tienne. S'il y a quelqu'être sur la terre qui partage ton cœur, il n’est pas destiné pour le mien. Ecris-moi sans réserve, avec ratures, sans orthographe, comme tu sentiras.n (Octobre 1792, inédite.) __ La fin de cette lettre accuse le développement d’un
sentiment jaloux qui percçait déjà dans la précédente. La
— 13 — | recommandation d'écrire sans orthographe est bien diffé. rente des premiers conseils précédemment donnés. Bernardin de Saint-Pierre appréciait le bonheur qu'il devait trouver auprès de M" Didot. Inquiet et ombrageux, il n’admettait aucun partage. On voit cependant qu'il fut promptement rassuré; le ton devient moins vif, mais aussi plus tendre et plus affectueux. Après avoir dit pour la centième fois peut-être à sa fiancée combien il l'aime, combien il la trouve jolie, il ajoute : u Ce que je désire encore, c’est qu’en redoublant de confiance pour moi qui dois être ton époux, tu diminues un peu avec les autres de cette familiarité que le cousinage, l'enfance, le voisi nage, rendent sans conséquence pour une âme indifférente, mais qui ne le sont pas pour celle qui aime. Qu'on sente en te voyant que ton cœur est engagé par des liens que tu chéris ; que ce doux mystère répande un tendre intérêt sur ta physionomie ; qu’il éloigne de toi les jeux trop folâtres ; que ta démarche et ton maintien annoncent une vierge bien-aimée, ma future épouse et la mère de famille. Hier au soir tu étais charmante ; tu pensais peutêtre au plaisir que me ferait ton billet. Adieu mon bouton de rose... J'ai à peine un moment pour t'écrire. Ton jugement sur Thompson m'a fait plaisir.n (Fin d'octobre 1792, inédite.) | À . Du reste il n’épargne pas les remontrances et il écrit parfois des lettres singulières, telles que pouvait se les permettre un amoureux de 56 ans à l'égard d’une jeune fille aussi raisonnable que l'était M" Didot. Il critique sa
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toilette. u Elle était de mauvais goût et tout le monde la regardait à la promenade... Il est dangereux dans ce temps-ci de se faire remarquer par des ajustements extraordinaires..… Les couleurs dures et tranchées ne vous vont point; pour moi je n’aime que les couleurs douces et les formes simples. En toutes choses je fuis l'éclat, La nature n'emploie que des contrastes doux pour produire l'harmonie.v (Octobre 1792, inédite.)
Nous aurions voulu multiplier ces extraits, choisis surtout dans la correspondance inédite. Ils suffisent à peine pour donner une idée du ton général de ces lettres et du caractère de leur auteur. Jusque dans les détails maté-— riels relatifs à la construction de la maison et aux plantations de l'ile, elles sont délicieuses de grâce et de fraicheur. Celles de M'* Didot ne sont pas moins charmantes, elles témoignent d’une passion mêlée de respect. C'était le sentiment que Bernardin inspirait par-dessus tout. Jamais il ne dissimule à sa fiancée son âge et son caractère sérieux. Quelquefois cependant il veut justifier les mariages disproportionnés. Il cite ceux de Socrate et de Sénèque. Il va même chercher ses comparaisons jusque dans les phénomènes de la nature qu’il embellit et poétise à sa manière. Îl rappelle que u chaque jour la jeune Aurore couronne de roses le vieux Triton et que le tendre chèvrefeuille enlace le chène antique malgré les frimas… Mais, ajoute-t-il, avez-vous besoin de ces exemples ; c’est dans votre propre cœur que vous devez chercher les motifs de votre affection qui doivent vous rendre tous les
temps et tous les lieux agréables.n — On voit que nous ne voulons rien dissimuler ; il y a certainement dans ce passage quelques lignes qui appellent aujourd'hui le sourire sur les lèvres, mais qui ne choquaient pas à la fin du xvin° siècle.
Cette correspondance, commencée en août 1792, se continue jusqu’au 8 octobre 1793. A cette époque Bernardin a perdu sa place d’intendant du jardin des plantes. Cet événement prévu n’arrêta pas la conclusion du mariage qui eut lieu quelques jours après. |
Ainsi, au milieu des plus mauvais jours de la révolution, après le supplice des Girondins, au moment même du triomphe de la démagogie, Bernardin de Saint-Pierre, malgré les cinquante-sept hivers qui avaient déjà neigé sur sa tête, trouva près d’une femme charmante, éprouvée par plus d’une année de constante affection, la consolation et le calme dont il avait tant besoin. Aussi lui écritil en perspective du bonheur qu’il attend : u On ne peut être heureux, mon amie, qu’au sein de la nature, plus tu vivras, plus tu seras persuadée de cette vérité. Nous vivons dans un temps malheureux. Je ne veux pas troubler ta raison par la perspective de l'avenir ; mais qu’estce quite manquera à la campagne pour y passer des jours agréables..." (Suit un plan de vie champètre, n° 8 de la correspondance imprimée.)
Une seule fois, cependant, Bernardin de Saint-Pierre parait douter que le bonheur soit compatible avec l'état des affaires publiques : u Je vous ai fait entrer, écrit-il
= 16, = à Félicité, comme une portion de mon bonheur dans les plans de retraite et de repos dont j'aimais à embellir mon avenir. C’est dans cette intention que j'ai désiré une correspondance intime avec vous, afin que nos âmes pussent se connaitre et se convenir. Mais les malheurs publics portés à leur comble, m'empêchent de m'occuper de mon bonheur particulier...» (N° 9 de la correspondance imprimée. ) | |
Cette préoccupation ne dura pas longtemps. M. de Saint-Pierre gémissait aussi profondément que personne sur les déchirements de la patrie; mais, impuissant à y porter remède, il cherchait à en détourner ses regards. Ne reconnaissant plus les créatures de Dieu dans les égorgeurs officiels qui ensanglantaient son pays, il aimait à se réfugier dans la contemplation de la nature et la perspective du bonheur domestique. Toutes ses lettres reflètent ce sentiment sous des formes variées comme sa pensée. Croirait-on qu'il s’est trouvé des écrivains pour
lui faire un crime de cette tournure de son esprit et pour “en tirer les conséquences les plus odieuses. Nous ne citerons qu'un fait. On raconte dans un ouvrage sérieux l'anecdote suivante, qu’on déclare garantie par les témoins les plus respectables : u M. Terrier de Monciel, alors ministre, qui avait fait donner à l’auteur des Etudes la place d’intendant du jardin du roi, avait une clef de ce jardin pour qu’il püt y entrer quand il voudrait et s’y reposer des travaux de l'administration. Au 10 août, M. Terrier, poursuivi par les égorgeurs, se réfugia au-
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près de celui dont il était le bienfaiteur ; il exposa sa situation et les dangers qu’il courait à Bernardin de Saint- Pierre et le pria de lui accorder un asile. A la peinture qu'il faisait des désordres, des troubles et de la férocité du peuple, le philosophe répondit par ces mots : Je me suis levé ce matin, et la nature ne m'a pas paru moins belle qu'à l'ordinaire, et il refusa durement d'accorder l'asile que lui demandait un homme auquel il devait son bien-être.n (Biog. universelle, t. 40, p. 59, 1" colonne, ad notam).
Les faits sont précis ; l’accusation est nettement articulée. A la prière faite par son bienfaiteur, M. de Saint- Pierre a répondu par un refus, en y ajoutant l’odieux d'une phrase ridiculement absurde. On donne mème à entendre que ce refus a causé la mort de M. Terrier de Monciel. Il est certain qu'il n'y aurait pas d'autre sentiment possible que celui du mépris pour l’auteur d’un acte aussi infâme. Heureusement des témoins plus respectables que ceux qui ne se nomment pas viennent, pièces en main, confondre l'imposture. Charles Nodier fait savoir à l'éditeur de la biographie qu’il possède une lettre par laquelle M. de Monciel dément complétement l’assertion dont on veut charger la mémoire de Bernardin de Saint-Pierre; M. de Monciel n'a jamais demandé d'asile au jardin des plantes; il n'a parlé à l’intendant ni avant le 10 août ni depuis; l’anecdote est fausse de tout point. Foudroyé par l'évidence, l'éditeur promet de donner un carton; on l’imprime en effet,
141$ = mais on oublie de Île faire insérer, de telle sorte que le plus grand nombre des exemplaires de la Biographie universelle, et notamment tous ceux que nous avons consultés, contiennent la note qui vient d’être rapportée (1).
Faut-il s'étonner, quand chacun peut lire de semblables calomnies dans un ouvrage très-répandu, que le publie ait dû se représenter Bernardin de Saint-Pierre comme un homme dur, égoïste, dépourvu de tous sentiments généreux. Quand l'erreur se répète etse propage, on ne peut trop protester contre elle. Laïsser échapper une occasion de la dévoiler c’est, pour ainsi dire, s’en rendre complice.
Etudions maintenant Bernardin de Saint-Pierre époux, père de famille, atteint dans sa fortune et dans ses affections les plus chères. Voyons quelle a été pendant six années la conduite de cet homme qu'on a dépeint comme un mauvais mari, un parent haineux, un homme difficile en affaires, d'autant plus avare qu’il était plus riche. Sa correspondance nous fournit encore à ce sujet de curieux détails.
Au mois de mars 1794, madame de Saint-Pierre est à Paris où elle s'occupe de quelques détails domestiques. Son mari est impatient de la revoir. u Viens, lui écrit-il,
(1) Il paraît que le carton ne fut inséré que dans quelques exemplaires du tome 40 distribués à Paris. Les exemplaires destinés aux départements ont tous conservé la note mensongère, sans que a rectification aît jamais été envoyée aux souscripteurs.
embellir notre hameau de ta présence. Gaie, tu me réjouis; mélancolique, tu m'intéresses ; tu es toujours sûre de me plaire. Viens mon amie, si tu souffres, je partagerai tes maux par mes consolations, comme j'ai partagé mes plaisirs par tes jouissances. Nous élèverons ensemble nos cœurs vers celui qui distribue à tous les hommes des deux tonneaux. Nous le prierons dans un temple où tout parle de lui et où il ne refuse aucun des biens nécessaires aux cœurs pénétrés de son existence.n(Essonnes, 10 ventôse an I.)
… u Plus constante et plus aimée que la fille volage d'Inachus, viens joindre les accents de ta voix à celle de l’alouette. Devance l’hirondelle, toi qui, dans mon automne, m'as rappelé au printemps de la vie. Oh! quand pourrai-je te voir, assise à mes côtés, et allaitant le fruit de nos amours, m'inspirer des pensées douces comme ton lait... (14 ventôse an II.) ... Passe ces crises accablañtes qui accompagnent les premiers temps de toutes les grossesses, comme les giboulées du mois de mars qui précèdent la saison des fleurs et des fruits. Tout se contraste dans la nature, la douleur et le plaisir, l'hiver et le printemps. Adieu, mon joli mois de mai, songe que tu m’es doublement chère...» (17 ventôse an IL.)
Tels furent les sentiments de Bernardin de Saint-Pierre pour sa femme pendant les premiers temps de son mariage. La suite de la correspondance est du même ton. Il passa ainsi une année entière, ignoré de tous, dans son ile d’'Essonnes. Il en fut arraché, trois mois après la
=: 00: — chute de Robespierre, par un arrêté du Directoire qui le nomma professeur de morale à l’école normale. I n’y fit qu'un petit nombre de leçons. La première, commençant par ces mots : u Je suis père de famille et j'habite à la campagne...n fut très-applaudie. Il transmettait fidèle ment à sa femme l'effet produit sur le public par ses premières leçons : u L'un m'a demandé ma parole de prendre son fils pour mon secrétaire quand il serait en âge ; un autre s’est déclaré mon disciple; plusieurs m'ont prié instamment de faire imprimer mes leçons à part. Un autre m'a dit : Nous étions cannibalisés, vous nous avez humanisés...n (8 prairial an III.)
Les hommes et les choses de cette époque duraient peu. L'école normale ne subsista pas longtemps telle que Je Directoire l'avait organisée. u J'apprends avec un secret plaisir, dit M. de Saint-Pierre, que l'école normale finira ses séances le 24 de ce mois ; ainsi ce sera elle qui me quittera.n Îl retourne en effet quelques jours après à la campagne où il retrouve avec bonheur sa femme, sa fille et sa chaumière. Peu de mois s’écoulent et madame de Saint-Pierre est appelée à Paris par la maladie de son père. La correspondance reprend son cours. Les lettres du mari témoignent de la plus tendre et de la plus vive sollicitude pour toute la famille Didot. Il s'inquiète de la maladie de son beau-père; il craint que le chagrin qu’en éprouvera sa femme n’augmente son indisposition. Puis il ajoute : u Mon amie, il n’y a qu'un être qui ne nous trompe point, qui seul mérite notre confiance, qui nous
| — 21 — donne le bon esprit pour diriger notre santé et nos affaires ; c’est Dieu, je le prie de venir à ton secours..." (6 vendémiaire an IV.)
Peu de jours après, M. de Saint-Pierre vient prendre auprès de son beau-père mourant la place de sa femme ; il assiste à des querelles de famille dont il veut ètre le médiateur, u il voudrait rapprocher ce qui ne devrait jamais être séparé.n Quelle qu'ait été la cause inconnue de ce débat, il est certain que M. de Saint-Pierre y était étranger et que, s’il s'y esttrouvé mêlé, il a toujours invité ses parents au calme, à la modération, à la concorde. Il ne parait pas qu'il y soit parvenu. Bien que ses lettres témoignent qu'il a été jusqu'à offrir sa signature et celle de sa femme pour faciliter des arrangements de famille, on ignore s’il put y parvenir. Cependant la maladie de M. Didot s'aggrave, il succombe et voici comment M. de Saint-Pierre annonce cette triste nouvelle à sa femme restée près de sa mère à Éssonnes : u Plus nous perdons d'amis plus nous devons resserrer les liens de l'amitié avec ceux qui nous restent. Tu n'as pas perdu ton père, mon amie, puisque mon âge, ma qualité d’époux et la tendre affection que je te porte, m’en donnent les fonctions auprès de toi. Mais nous avons tous un père commun du sein duquel nous sortons et où nous rentrons, c'est celuilà que nous devons invoquer dans nos malheurs. C'est pour obéir à ses lois que nous devons nous rapprocher non-seulement de nos amis, mais de nos ennemis même qui, après tout, sont nos frères. |
» D'après ces sentiments je me suis réuni autant qu’il était en moi à tes frères, en leur recommandant une concorde mutuelle. Îls ont paru partager mes sentiments. J'espère qu'ils s’étendront à toute la famille. L'état de ta mère m'inquiète, et pour elle et pour toi. Donne-moi des nouvelles de sa santé et de la tienne. “Calme ses regrets en l’assurant que c'est la crainte de sa sensibilité qui a empêché ton père de la voir.n La concorde recommandée par M. de Saint-Pierre ne fut pas de longue durée. Obligé de prendre parti dans cette querelle il écrit à ce sujet : u Il faut, mon amie, tirer parti de ses ennemis pour se rendre meilleur. Leur malveillance nous pérfectionne, en ce qu'elle surveille nos défauts. Quand nos ennemis sont nos parents, ils nous sont encore plus utiles, car nous devons croire que nous tenons d'eux par les qualités du tempérament. Il faut donc songer en cela à se réformer soi-même, et espérer que nous pourrons les réformer par notre exemple. Il y aurait de quoi faire sur ce texte un beau discours de morale dont tu n’as pas besoin. La bienveillance publique me console des peines domestiques et une de mes joies est de penser qu'elle me survivra, et que plus durable et plus douce que la fortüne, elle protégera un jour ma femme et mes enfants. Tâchons donc de la mériter par notre conduite envers nos ennemis eux-mêmes. w (9 nivôse an IV.) — Voilà les pensées que les discussions de famille inspirent à cet homme si difficile à vivre, si acariâtre, si âpre au gain, avec lequel les transactions sont impossibles!
Après la mort du père de famille les affaires parurent plus embarrassées qu’on ne l'avait pensé. Ce fut un nouveau sujet de discorde, sur lequel il faut jeter un voile. Pendant six mois Bernardin se compare à Ulysse errant au milieu des affaires litigieuses et des hommes insidieux. Il partage ses soins entre ces affaires auxquelles il est si peu fait, ses nouvelles fonetions de membre de l'Institut, et la préparation d’une cinquième édition des Etudes de la nature. Enfin il accepte les offres de son beau-frère Saint- Léger et il passe un acte que sa femme doit ratifier. u J'ai eu, lui écrit-il, pour but de terminer des affaires qui n'avaient point de fin ; de rapprocher les esprits de la concorde en ôtant les sujets d'intérêt qui les divisaient ; enfin d’avoir à ma disposition une quantité suflisanté de ‘papier pour faire l'édition de mon nouvel ouvrage (les Harmonies) et une belle édition de mes Etudes. Ce sera là la principale portion du patrimoine de nos enfants et si elle se débite nous la réaliserons en quelque partie de terre. En attendant il en résultera de l’aisance pour eux et pour nous. Je viens de choisir des libraires fidèles. n (18 thermidor an IV.)
Tel était le riche héritage qu'avait recueilli Bernardin de Saint-Pierre dans la succession de son beau-père. Quelques milliers de rames de papier destiné à l'impression de ses ouvrages. Encore cet héritage fut-il pour lui la source de bien des déboires. Quoiqu'il n'eût pas une seule dette personnelle, il se vit assailli par les créanciers de la succession. Les assignations pleuvaient sur sa chau-
= d mière qui bientôt se trouva grevée de 280,000 francs d'inscriptions (1). I fallut plaider, transiger, s'occuper de tous ces détails de procédure odieux à un homme accoutumé à contempler les beautés naturelles pour leur demander ses inspirations les plus vraies et les plus éloquentes. Quelle harmonie, quel rapport pouvait-il y avoir entre les études de la nature et celles des affaires ? Quelle différence entre les promenades dans l'ile d'Essonnes et les visites alors obligées aux juges rapporteurs des procès. On raconte à ce sujet une anecdote charmante: u Le beau-frère de Bernardin, M. Henry Didot, qui se trouvait dans la même position que lui, vint quelques jours avant le jugement d’un procès décisif l’avertir qu'il fallait faire visite aux juges... Les voilà cheminant, devisant des sciences et des beaux arts et oubliant l’un et l’autre leur procès. Arrivés à la porte du juge, M. de Saint-Pierre dit à son beau-frère : Vous m'avez amené ici; mais c’est vous qui parlerez. Henry Didot se récrie ; le juge arrive pendant la discussion et M. de Saint-Pierre tâche de faire
nn
(1) Ce passage pourrait laisser supposer que la succession de M. Didot père était fort embarrassée. La vérité est que les dettes de M. Didot jeune provenaient d'engagements solidaires, de signa tures de complaisance. La liquidation fut difficile, mais l'actif demeura bien supérieur au passif. Ce qui le prouve c'est que les inscriptions prises sur la chaumière de Bernardin de Saint-Pierre ont toutes été levées. Voy. d'ailleurs, à cet égard, la brochure de M. Didot Saint-Léger, intitulée : La vérité en réponse aux calomnies, Paris, Lelong, 1821, in-8o.
bonne contenance et d'expliquer les motifs de leur visite. Dès les premiers mots il s’embrouille; Henry Didot, qui s’en aperçoit, vient à son secours et ne parle pas plus clairement; bref tous deux sortent de chez leur juge, assez peu satisfaits de leur éloquence, mais fort contents d'en être quittes. On voit par ce trait que M. de Saint- Pierre était l'homme du monde le moins propre aux affaires. n (1) Vivant dans le monde idéal du vrai et du beau il ne savait. pas s’accommoder aux exigences de la vie pratique. La modicité de sa fortune le forçait cependant de penser à l’avenir pour sa femme et ses enfants. Ses ennemis (quel homme n’en a pas) publiaient partout qu'il recevait des pensions du clergé; qu'il avait bâti dans une ile ravissante un temple à l'amour. D’autres trouvaient le moyen de lui nuire en exagérant sa fortune. On affirmait qu'il avait douze mille livres de rentes, qu'il habitait un palais à la campagne, et on l'empéchait ainsi d'avoir part aux récompenses accordées par le gouvernement aux gens de lettres.
Nous avons sous les yeux le brouillon d'une lettre iné-— dite que Bernardin de Saint-Pierre écrivit à ce sujet à l'un de ses collègues à l’Institut qui était en même temps membre du Directoire. C'était La Reveillière-Lépaux. Ge brouillon est tout à la fois un témoignage dela pauvreté, de la bonhomie et de la candeur de celui qui l'écrit. Il expose d’abord à nu sa situation de fortune. u La vérité,
(1) M. Aimé Martin. Mémoire, p. 351.
dit-il, est que j'habite une maison construite en pierre meulière brute qui est entourée de deux arpents de terrain ; que je n’ai pas actuellement 1,200 livres de rente; que je suis père de famille, sexagénaire, et occupé depuis longtemps d’un grand travail qui demanderait une vie plus tranquille et plus heureuse.
u Il convient donc de vous donner une idée de ma fortune : |
» J'aisur le grand livre........ .… 440* de rente
» Une maison rue Blanche, louée... 300 |
n Mes pensions rétablies se montent à 3,025 (mais je n’en ai encore rien touché) ; |
» Ma place à l’Institut.
n À la vérité mes ouvrages auraient pu me donner un revenu suffisant, mais ils sont, depuis la révolution, en proie aux contrefacteurs qui les vendent de tous côtés à meilleur marché que mes éditions de Didot ne me coùtent. J'en ai fait poursuivre et saisir quelques-uns, mais en vain. Depuis deux ans les gens de loi me disent tantôt qu'il y a des défauts de formalités, tantôt que le mari a transigé de ses biens avec sa femme, de sorte que je ne peux obtenir justice.
» J'imaginai de lâcher contre mes contrefacteurs un libraire qui se prit à les poursuivre. Je lui permis de faire une édition in-18 à ses frais. Ce libraire ayant éprouvé de la part des gens de loi les mêmes difficultés, prétend que je dois lui rembourser ses frais et il n’a point fait l'édition in-18 sur laquelle j'attendais des ressources. -
» J'en espérais d'une autre nature de la part de la succession de mon beau-père. Mais depuis dix-huit mois elle n’est pas encore ouverte ni prête de l'être. Un de mes beaux-frères, maitre de la papeterie d'Essonnes, m'offrit de me payer en papier d'impression et en quelque numéraire, mais il a manqué à une partie de ses engagements et m'a fourni du papier à 10* la rame qui ne vaut que 7# sur la place.
s J'avais voulu employer ce papier à l'impression de mes Harmonies de la nature; mais ayant proposé une souscription elle n’a point été remplie, et mon beau-frère ne m'’ayant pas fourni les fonds en numéraire je l'ai arrêtée. D'ailleurs, j'ai su qu'une compagnie de contrefacteurs était prête à les contrefaire, étant sûrs de l'impunité. | | ..
» Je comptais pour ressource ma place à l'Institut, mais dernièrement on a agité de faire exécuter l’article du réglement qui oblige les membres de l'Institut à la résidence. Cependant, quand j'acceptai cette place honorable, je répondis au Ministre que, chargé d’un grand travail, et retiré à la campagne, il me serait impossible d'assister régulièrement aux séances de l’Institut. Le Ministre m'a promis à la vérité un logement; mais si je vais demeurer à Paris je me trouve forcé de vendre à grande perte mon domicile à Essonnes. Si je le conserve, je me trouve dans l'impossibilité d'entretenir deux maisons.
“ Telle est ma position. Vous vous intéressez à ma fortune, à mes travaux; voici des moyens : 1° de me faire
acheter par la République le papier d'impression fourni au prix de la transaction. C’est un objet de quinze mille livres qui me servira à subvenir à mes besoins et à acheter quelque peu de terre pour assurer un faible mais solide revenu à ma femme et à mon enfant.
u Voici le deuxième moyen. Ne pourriez-vous pas m'employer pour quelque mission de paix en Angleterre? Cela n'interromperait guères mes travaux sur la morale; je la mettrais en pratique. J'ai dans ce pays, malgré la guerre, des amis accrédités, des marins illustres qui ont accordé à ma théorie des marées une estime que lui refusent mes collègues. Tel est, entre autres, le comte de Bentinck, capitaine de vaisseau. Je ne demande point de titre personnel ; je ne désire d'autre pouvoir que celui de concourir au bien public. |
” Il y a encore un autre moyen. S'il est impossible de remplir aucune grande fonction sans être appuyé d’un grand parti; si un solitaire est condamné à l’inaction, quon me fasse jouir de la prérogative accordée aux membres de l’Institut (1), celle de voyager pour l'utilité publique. Qu’on me fasse faire cet été un voyage dans l'intérieur de la République jusqu'aux montagnes de la
(4) Article 4 de la loi du 3 brumaire relative à l’Institut : « L'Institut national nommera tous les ans six de ses membres pour voyager, soit ensemble, soit séparément, afin de faire des recherches sur les diverses branches des connaissances humaines, autres que l’agriculture.» (Note annexée au brouillon de Bernardin de Saint-Pierre.)
=. 9 — Suisse. J'y vérifierai les correspondances que j'ai indiquées dans mes études, entre les glaciers de la Suisse et les pôles, qui seront peut-être un jour les bases de la physique. Il y a plus, je dirigerais le but de mes voyages vers la morale. On fait voyager plusieurs de mes collègues pour recueillir des minéraux, des plantes, des tableaux. N’est-il pas plus intéressant de voyager pour recueillir ce que les hommes ont de plus estimable dans leurs espèces’? N'y a-t-il donc que l’étude de l'homme qui sera négligée ? J'ai vu des enfants qui ont des talents et des vertus précoces qu'il serait intéressant de recueillir pour . ainsi dire en pépinière, en les réunissant dans des écoles. Ne puis-je pas, au sein de l'indigence, trouver quelque Duval, quelque Amiot, quelque nouveau Jean-Jacques qui ne demande qu'un terrain fertile pour prospérer et fleurir. Un seul enfant d’un mérite extraordinaire ne serait-il pas plus utile que tant d'animaux rares, de plantes, de médailles dont nos cabinets sont remplis ? Ne serait-ce pas aussi louable que de rapporter des plantes exotiques qu'on ne peut élever que dans des serres ou des monuments qui ne peuvent former que des artistes ? Il en résulterait pour moi, que je me rendrais susceptible de quelque gratification, que les économies même de mon traitemènt dans mon voyage serviraient à élever ma famille et à revenir dans ma solitude avec de nouvelles études morales, et me donneraient les moyens de continuer tranquillement mes travaux. Ces voyages me seront sans contredit plus utiles que des courses réitérées
RL d'Essonnes à l’Institut où je ne suis qu’un auditeur inutile, et de Paris à Essonnes où est ma petite famille et tout mon avoir. |
“C’est pour répondre à l'intérêt que vous témoignez, ainsi que vos collègues, à ma fortune, que je vous ai fait part d’une partie de mes embarras. Vous avez employé avec sagesse les grands moyens de la guerre ; ceux de la paix, qui en réparent les maux, ne sont pas moins diffi: ciles. Vous avez gouverné, avec vos collègues, le vaisseau de lt République au sein des plus horribles tempêtes, il doit vous être facile de faire voguer ma nacelle au sein du calme. Les succès diminuent au dehors le nombre des ennemis, et les augmentent au dedans. Nos descendants vous rendront justice, mais les contemporains sont sans gratitude. Les services publics font naitre l'envie ; il n'y a que les services particuliers qui fassent naitre la reconnaissance.
“ Pardonnez si je vous aifait une lettre si longue ; mais j'ai cru vous la devoir comme à mon supérieur, en qualité de membre du Directoire, à mon collègue, comme membre de l’Institut, et comme à un homme qui m'a donné en plusieurs occasions des marques particulières de son amitié. uw
En lisant ce long exposé des embarras financiers de l'homme de lettres le plus éminent de son époque, est-il possible de se défendre d’une triste émotion? Si l’on y trouve la preuve de la fâcheuse position dans laquelle était un illustre écrivain, on voit aussi combien la pratique
PR et le langage des affaires lui étaient peu familiers. A peine entrevoit-on dans ce budget et dans l'indication des voies et moyens quelques idées pratiques dont l'exécution püt être sérieusement proposée. Se figure-t-on Bernardin de Saint-Pierre, diplomate d'une nouvelle espèce, ou. voyageur pour l'Institut en quête des génies inconnus! Le style lui-même ordinairement si vif, si élégant, si pur, est trainant, trivial et incorrect. Aussitôt que ce rare esprit sort du monde idéal pour entrer dans le monde réel, il perd une partie de sa distinction, et tombe dans la vulgarité. Quelle différence entre ce brouillon travaillé, couvert de ratures, refait dans plusieurs de ses parties (1), et les lettres à Félicité ou aux amis intimes auxquels il écrit chaque jour! On le croyait riche et puissant, On lui demandait sa protection. Il s’expliquait quelquefois à ce sujet d’une manière fine et charmante. Nous avons notamment sous les yeux une lettre inédite adressée à Chateauneuf à une époque contemporaine de la requëte officielle envoyée à La Reveillière-Lépaux et bien différente pour la forme et pour le fond. On va en juger. Elle achèvera de nous faire connaitre tout l'homme.
u J'ai perdu mon petit Paul, à l'âge de six mois. Ma Virginie est dépareillée. Elle-même a pensé mourir d'une coqueluche dont elle n’est pas tout à fait guérie. Ma femme, malade de chagrin, est allée prendre un peu. de dissipation à Paris, avec sa mère, chez une de ses
(1) Le brouillon contient plus d’une page de variantes.
tantes. Je compte sous quinze jours aller la rejoindre pour m'y occuper des contrefacteurs de mes livres dont ‘je ne puis avoir justice; pour metfre fin aux affaires de la succession de mon beau-père qui durent depuis plus d’un an sans que je puisse les terminer ; pour commen cer l'impression de mon ouvrage chez Didot l'ainé, et enfin me montrer à l'Institut dont j'ai l'honneur d’être membre. Il est certain que, dans mon pied-à-terre, je vais me trouver loin de mes juges, des gens d'affaires, de mon imprimeur, de mes collègues et des amis que vous avez voulu me procurer. Plüt à Dieu que j'y fusse loin des soucis! Mais je suis comme ces saints de bois que les princes adorent et que les rats dévorent. Je n'ai aucun crédit pour moi-même. Je donnerais bien volontiers mes espérances d'un logement au Louvre et les compliments ministériels dont elles ont été accompagnées pour une petite chambre bien tranquille dans le voisinage de mes amis. Si vous pouvez m'en indiquer une vous m'obligerez etencore plus quelqu’homme de bon conseil. Je pourrais bien le trouver en vous, si vous n’étiez pas homme de lettres ; mais je ne connais pas d'hommes qui haïssent plus les affaires que les gens de lettres, du moins à en juger par mon propre goût. Il n'y a que celles qui me lient avec le bien public qui puissent m'intéresser ; encore me faut-il du repos d'esprit pour m'y livrer. C'est ce que j'éprouve sensiblement dans ma retraite où j'ai employé à revoir mon ouvrage un temps considérable qui s’est écoulé aussi paisiblement que l’eau de la rivière
qui m'environne. Mais nous parlerons de mes travaux et de mes embarras à notre première entrevue. Je dois de la confiance à une personne qui m'a inspiré de l’intérèt pour mes propres affaires en s’occupant de mes plaisirs. u (Essonnes, 17 ventôse an V.)
Depuis cette lettre on n’en connait aucune écrite avant le 43 thermidor an VI. A cette époque M. de Saint-Pierre est à Paris. Il s'inquiète des ravages de la petite vérole sur les enfants. Il fait des recommandations infinies sur les soins à prendre pour la santé de sa femme. Quant à lui, u sa mélancolie ne le quitte point; il n'est heureux que dans la solitude en pensant aux moyens de rendre heureuse celle qu'il aime. n Peu de jours après (15 fructidor an VD), il écrit encore : u Certes, je t'irai voir ; je sens que tu me manques souvent... Puissai-je te retrouver en bonne santé et contribuer à t'y maintenir, pauvre petite mère de famille, toujours occupée de tes enfants. Je t'embrasse de tout mon cœur. Tu ne me dis rien de notre Paul (1). Je ne saurais aller dans les pro— menades que je n’entende de tous côtés : Ne courez pas, Virginie ; allons uh peu plus vite, Virginie ; attends, attends, Virginie. Il me semble que la génération future, du moins pour les filles, sera ma famille. Les Paul ne sont pas si communs. Je pense que ton cœur maternel sera souvent
(4) Un nouveau fils était né à M. de Saint-Pierre qui l'avait appelé Paul en souvenir de celui qu'il avait perdu l'année pré cédente,
Se ému de ces douces appellations. Louison m'a dit que tous ces noms de Virginie venaient d'une chanson qu'on avait chantée il y a quatre ans. Je ne lui ai rien répondu, sachant que nul n'est prophète en son pays." — Une lacune d’une année se rencontre encore dans la correspondance. Nous n'avons plus qu'une lettre à citer, ce sera la dernière. La maladie de madame de Saint-Pierre avait fait des progrès qui inquiétaient vivement son mari. Onareprésenté celui-ci comme ayant, par ses mauvais procédés, occasionné la mort de sa femme ; les moins malveillants l’ont au moins taxé d’indifférence. Qu'on lise ce qui suit et qu’on juge : u Je suis bien inquiet, ma bonne amie, de ne pas recevoir de tes nouvelles... J'espère bientôt passer quelques jours auprès de toi. Fais-moi done en attendant un petit mot de réponse. Embrasse pour moi ta bonne mère dont je partage bien toute la sollicitude. Notre Virginie est-elle bien obéissante : Je lui apporterai une poupée... Ma chère amie, mets toute ta ‘confiance en Dieu ; il est le grand médecin de la vie, puisque c’est lui qui nous la donne. Il aura pitié des souffrances d’une aussi bonne mère que toi, si nécessaire à tes enfants que tu élèves avec tant de soin. Il aura pitié de moi, ma tendre compagne, la couronne de roses de mes cheveux gris. Il te conservera pour de meilleurs jours. Tout le monde ici prend part à ta santé... Sois bien tranquille du côté de l'esprit. Le oorps s'en porte mieux quand l’ème est en repos. Je t'embrasse de tout mon cœur, ma chère et tendre amie. Je suis pour toujours ton tendre et fidèle mari. (21 fructidor an VII.)
Nous n'avons jamais pu lire la fin de cette lettre sans une profonde émotion. Est-il possible de trouver rien de plus tendrement affectueux, de plus chastement passionné! Quand nous n'aurions que ce seul monument du earactère de Bernardin de Saint-Pierre, ne suffirait-il pas pour établir qu'il a été, malgré son grand âge, et jusqu’à la fin de son mariage, le meilleur des époux et des pères. Faut-il encore y joindre le témoignage de madame de Saint-Pierre elle-même. On comprend la réserve qui nous est imposée à l'égard des lettres écrites par elle avant son mariage. En voici une postérieure à son union et qui a été écrite la veille même du 13 vendémiaire (madame de Saint-Pierre mourut l’année suivante) : u Je suis à Paris, mon tendre ami, dans un temps orageux de toutes manières... toutes les affaires sont suspendues dans un moment si critique... Je ne puis non plus prendre à Paris la dissipation que je m'étais promise, et à laquelle tu as toi-même l'aimable attention de m'engager.…. L'affaire avec tes contrefacteurs en est restée là, malgré les autres mesures que l'on a prises. Les lois ne sont nullement suivies; la plus petite affaire est remplie d’entraves. Aujourd’hui on ne pourrait pas même trouver un portefaix ; ils sont tous à leurs seçtions.
# Essonnes est bien plus tranquille; puis son aimable solitude renferme ce que j'ai de plus cher au monde, toi et ton enfant. Tu trouveras notre Virginie maigrie, ses dents y ont contribué, elle n’a plus avec moi cette gaité qui la rendait si aimable; mais elle a comme ton habita-
= 36 = tion (4) une petite teinte de mélancolie qui la rend plus intéressante. Je ne lui laisse pas oublier son père... Lorsque je prononce ton nom la pauvre petite te cherche des veux. Quand je m'aperçois qu’elle va pleurer je la distrais en chantant et toute ma chanson est : Vous le reverrons ‘bientôt. Adieu, mon bon ami, je m'aperçois que je bavarde, mais tu dois m’excuser puisque c’est de notre enfant que je parle. n On peut voir par cette lettre, que M. de Saint-Pierre avait rencontré une femme digne de lui. Leur union fut heureuse, mais courte, et la séparation cruelle pour Bernardin ; il ne devait pas s'attendre au chagrin de survivre à une femme plus jeune que lui de vingt-sept ans ; il est ‘vrai que malgré ses soixante-trois ans, il épousa encore une jeune fille, mais il ne faut pas oublier qu'il lui fallait donner une mère à ses enfants. J'ai connu cette seconde mère qui entoura Virginie des plus tendres affections. ‘Combien de fois ces deux femmes, dont la tombe vient à peine de se fermer, m'ont entretenu de leur père et de eur mari! C'était pour elles un intarissable sujet de conversation ; leur entretien sur cet objet si cher était un <oncert continuel de louanges dans lesquelles la tendresse se mélait à l'admiration et au respect. Ce sont les sentiments qu'inspirait M. de Saint-Pierre à ceux qui vivaient * dans son intimité. M. Calais de Jouy et M. Robin (2), qui
(1) La maison de la rue de la Reine-Blanche.
. (2) Ancien Directeur de la Poudrerie de Maromme. Les lettres de M. de Saint-Pierre à M. Robin ont été imprimées.
= 91 ont passé de longues années entre Bernardin de Saint- Pierre et Ducis, s'accordent à dire que l'amitié la plus constante n'a cessé de régner entre ces deux hommes célèbres si différents par le caractère et par le talent, si semblables par le cœur. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas parlé aussi de l’auteur des Etudes de la nature ; il lui était moins connu qu'à ses deux amis, MM. de Jouy et Robin; mais ces derniers lui ont toujours affirmé que, sauf une susceptibilité de sensitive, et à part quelques accès de maussaderie qui duraient peu, l'auteur de Paul et Virginie était ordinairement le plus aimable des hommes. | Reste un chef d'accusation dont nous ne chercherons
pas à disculper Bernardin de Saint-Pierre, parce qu'il est tout à son honneur. Oui, il est vrai qu’il poursuivit avec persistance les spoliateurs qui s’enrichissaient à ses dépens, par la contrefaçon de ses ouvrages; sa correspondance en fait foi. Il y eut effectivement un temps où il ne pouvait se faire rendre justice et il s'en plaignait amèrement. Que diraient done aujourd'hui les princes de la littérature contemporaine si l’on venait leur contester: le fruit légitime de leurs veilles? Bernardin de Saint- Pierre aurait-il fait entendre des plaintes si amères et
si persistantes, s’il eût pu se faire rendre justice? Dans
le désordre de toutes choses où l’on vivait alors, il ne püt obtenir que son droit de propriété füt consacré. Les lois étaient impuissantes et les contrefacteurs s’enrichirent à ses dépens, jusqu’au moment où une main ferme
= 5 — et vigoureuse rendit aux lois toute teur énergie, à toutes les propriétés la juste protection à laquelle elles avaient droit. Bien que Bernardin de Saint-Pierre eût refusé d'écrire l’histoire des guerres d'Italie, ce à quoi il était très-peu propre, Napoléon ne lui retira point sa bienveillance et, jusqu'aux désastres de 1814, l'auteur de Paul et Virginie en ressentit les effets. Ses pensions furent augmentées, et la fin des jours de l'illustre vieillard fut à l'abri du besoin. |
Quant à nous, dont l'admiration pour les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre est égale à l’estime que nous .avons pour sa personne, nous serions heureux si les pages qui précèdent pouvaient détruire, dans quelques esprits, les préventions défavorables que des accusations, aussi persistantes que mal fondées, ont entassées sur l’un des hommes qui ont fait le plus d'honneur à la pensée humaine.