‹ Mémoires de l'Académie de StanislasChapitre 61 sur 180 · XV. \MPERFECTION DES DICTIONNAIRES CHINOIS · texte numérisé non relu

XV. \MPERFECTION DES DICTIONNAIRES CHINOIS

Enfin la différence qui existe entre le génie des langues anciennes et celui des langues modernes a presque tou- Jours fait attacher une signification analytique, restreinte, . actuelle et locale à un signe qui représentait une idée générale, vaste et complète, éminemment concrète et synthétique.

C'est le principal défaut du grand dictionnaire chinoislaüin du Père Pate de Glemona, pie par M. de Guignes.

Je ne donnerai qu’un 1 exemple de l’imperfection de la traduetion des clefs et des défauts du dictionnaire.

On traduit par fille ou femme le caractère NEU, qui désigné hiéroglyphiquement une femme qui tient une quenouille ou uri enfant sur ses genoux ; et c'est (Neith, Nahama, Nous, Noumen) la vierge céleste, la cause première, le prinéipe féminin ; la grande mère, l'esprit créateur et réparateur du ciel, la déesse de la beauté ayant sa rési+ dence dans la lune; présidant à la constellation leu, à l'étoile {su ; dans sa colère; c’est le génie de la sécheresse et de la- peste nu (sién ; c'est le surnom des femmes célèbres par leur beauté ou par leur élévation au mandarinat; c’est le nom de celle qui inventa la musique ; c'est encore le nom de la sœur de Fo-hi. :

Des détails que je viens de donner, on peut facilement comprendre combien il a été difficile aux Chinois de faire un dictionnaire complet et méthodique de leur propre langue. Chez eux comme chezles Egyptiens, l'hiéroglyphe pur avait précédé le signe hiératique, mais ce dernier n'était pas arrivé à revêtir la simplicité démotique et complément phonétique ; à passer de la forme concrète du syllabaire à la forme analytique d’un alphabet analogue à ceux des peuples modernes.

Comme il n'y avait pas en Chine une caste sacerdotale, un collége de scribes sacrés, conservateurs vigilants du nombre et de la forme des caractères, il y eut à plusieurs époques une confusion inexprimable dans les signes de la pensée ; les valeurs et les formes variérent à l'infini. Mais ce désordre même fit sentir de bonne heure la nécessité des dictionnaires. Les plus anciens sont purement

hiéroglyphiques et rangés par ordre de matières; on commence par le ciel et on finit par les animaux. C’est l'ordre naturel des dictionnaires hiéroglyphiques, c'est celui que Champollion a récemment suivi dans son dictionnaire égyptien. De ces anciens recueils, le plus célèbre est l'Eul-ya. Il est inutile de dire de combien la recherche d'un caractère était longue et difficile dans un vocabulaire de ce genre; il fallait parcourir toute une longue suite de pages pour rencontrer le caractère cherché. Cet état de choses dura jusqu'en l'an 121 de notre ère. Ce fut seulement alors que l'ingénieux Hiu-Chin concut l’idée d'extraire de la totalité des caractères chinois, les clefs ou classes sous lesquelles il pouvait les ranger. Il fixa le nombre de ces clefs à 540 et les disposa d'après un ordre qui semble arbitraire, le résultat de ses efforts est le Dictionnaire Choue- Wen.

Dans la foule des publications qui lui succédèrent, le nombre des clefs varia de 500 à 83, et demeura indéterminé jusqu’en 1616. À cette époque, le célèbre Meï-tan publia le Tsu- Weï et fixa les 214 clefs actuellement en usage. En ne considérant que les éléments graphiques, il serait possible de ramener le nombre indéfini des caractères chinois à quinze figures principales formées de huit traits seulement, et chacune de ces figures simples serait l'initiale déterminative commune de plusieurs classes.

S XVI. DIFFICULTÉS QUE PRÉSENTE LA RECHERCHE D'UN CARACTÈRE CHINOIS DANS LE DICTIONNAIRE.

Tout dictionnaire hiéroglyphique étant nécessairement divisé en classes, rien de plus aisé que de chercher l'explication d’une figure, quand cette figure représente fidèlement un objet, quand elle est facile à retenir, quand elle a une valeur invariable. Ces qualités qui rendent extrêémement simple l'usage du dictionnaire égyptien de Champollion manquent totalement aux meilleurs dictionnaires chinois. Les radicaux chinois ont perdu pour la plupart leur valeur figurative ; ils ont perdu le pouvoir de parler aux yeux ; il est difficile de fixer dans la mémoire leurs formes bizarres et compliquées; leur signification varie suivant la place qu’ils occupent dans les groupes.

La recherche d’un caractère chinois dans un dictionnaire est une opération assez embarrassante pour Îles commençants, quand même ils auraient de l'instruction et l'aptitude nécessaire pour apprendre les langues.

Lorsqu'en traduisant on rencontre un caractère dont on veut connaitre la prononciation et la signification, on doit, pour y parvenir, examiner d’abord quelle est la clef, la chercher ensuite dans la table des clefs, et enfin dans le dictionnaire parmi les caractères dont les traits sont en nombre égal aux traits du caractère qui est joint à la elef.

Par exemple dans le groupe LE dont on ne sait

— A58 — ni la prononciation, ni la signification, il faut première-

ment découvrir la clef de deux traits qui est } jin;

chercher ensuite dans la table des deux cent quatorze clefs, sous les clefs de deux traits, la clef jin, qui renvoie à la page 8 du dictionnaire, dans lequel parcourant, sous cette même clef jin, les caractères de sept traits, nombre

égal à celui du caractère, on trouvera, page 17,

n° 224 (du han tsé sy y de Guignes), le groupe cherché qui se prononce PIEN, qui signifie commode, avantage. H ÿ a done trois opérations à faire pour trouver la prononciation et la signification d’un caractère : . 4° Reconnaitre la clef ou le radical; - 2° Compter les traits qui y sont ajoutés afin de pouvoir, si la classe est nombreuse, le trouver promptement parmi eeux qui ont le même nombre de traits ;

3° Enfin trouver le caractère cherché, et choisir parmi ses acceptions, souvent très-variées, le sens qui convient le mieux au texte.

. Je reviendrai sur cette dernière difficulté, occuponsnous d’abord des deux premières. La clef n’occupe pas dans le groupe hiéroglyphique une place fixe comme celle du déterminatif égyptien. S'il y a des radicaux qui sont presque toujours à la même place dans les dérivés, il y en a d’autres qui se mettent tantôt en haut, tantôt en bas, tantôt à gauche, tantôt à droite dans les caractères

composés. On nomme dominantes les clefs qui ont une place déterminée. Tout caractère qui offre le radical à cette place appartient nécessairement à ce radical. Sur les 214 radicaux il y en a 73 qui n’ont pas de place fixe, quatre ou cinq qui peuvent se placer de deux manières, six qui embrassent le groupe additionnel, six qui se mettent dessous, 25 qui occupent la partie supérieure des caractères composés, 20 qui se placent-à droite et 85 à gauche (Abel de Rémusat).

Les radicaux qui se mettent presque toujours à la même place contiennent au moins les quatre cinquièmes du nombre total des dérivés, parce que les classes les plus nombreuses y sont comprises. Quand un caractère semble composé de deux parties divisibles, soit horizontalement, soit verticalement, on doit le chercher sous le radical qui'est à la place qui lui est assignée comme dominante. Si, des deux parties dont un caractère est composé l'une est formée d’un seul radical, et l’autre de plusieurs radieaux rapprochés en groupe, c'est au premier que le caractère doit appartenir. Souvent il arrive que la connaissance des 214 clefs et celles des places qui leur sont affectées ne suffit pas pour faire trouver le radical. Le composé contient plusieurs radicaux auxquels il pourrait également se rapporter, ou bien il s’y trouve des caractères groupés ou enchevétrés d'une manière insolite ; alors il faut faire une nouvelle opération, recourir à la table des caractères difficiles. On y trouvera tous les caractères dont le radical est:difficile à déterminer, rangés suivant l’ordre

des traits dont ils sont formés, avec le renvoi en chiffres à la clef dont ils dépendent. Dans ce cas, il y aura cinq opérations bien distinctes, on aura feuilleté le dictionnaire des clefs, le dictionnaire des dérivés, le dictionnaire des caractères difficiles. On aura été renvoyé au dictionnaire des clefs avant de revenir pour la dernière fois au dietionnaire des dérivés. H est donc important de bien compter les traits dont un caractère se compose, cette opération qui parait au premier abord d'une extrême simplicité demande au contraire beaucoup d'attention. Quelques-uns paraissent doubles, tandis qu'ils ne le sont pas réellement. Par exemple, on ne compte qu'un trait dans un angle, on n'en compte que deux dans un carré, cela dépend de l'habitude que les Chinois ont prise dans le maniement du pinceau avec lequel ils écrivent, et c'est ce que l'usage seul peut apprendre, c'est-à-dire qu'il faut étudier la manière dont les caractères sont tracés dans les manuscrits, analyser minutieusement les 214 radicaux dont le nombre de traits est fixé par la place qu’ils occupent dans les 17 sections de la table des elefs. La grammaire nous dit que les irrégularités ne sont qu apparentes, et qu'il faut penser aü caractère manuscrit en décomposant le caractère imprimé; mais il semblera toujours bizarre que l'angle compte pour un trait, et le carré pour deux. Pendant ces laborieuses recherches, on oublie à chaque instant la forme souvent compliquée du caractère dont on veut connaitre la signification, on est obligé de recourir sans cesse au texte; enfin ce caractère

si péniblement trouvé ne se grave dans la mémoire qu'après une longue pratique.

Simplification de l'étude du chinois.

Résumons les détails indispensables que je viens de donner ; les difficultés que présente l'étude de la langue chinoise peuvent être ramenées à quatre principales :

1° Difficulté de fixer promptement dans la mémoire la forme compliquée des caractères ;

2° Impossibilité de représenter les onomatopées chinoises par des signes alphabétiques ;

3° Impossibilité de distinguer à l'aide de l’accentuation des missionnaires le sens des mots homophones ;

4° Multiplicité des opérations nécessaires à la recherche des caractères chinois dans le dictionnaire.

Je suis parvenu à surmonter la première difficulté à l’aide d'un moyen graphique, analogue à celui que j'emploie pour l’enseignement des autres alphabets. Des expériences nombreuses ne me laissent aucun doute sur l'efficacité de cette méthode.

Je propose de substituer aux accents qui sont maintenant en usage, des signes plus simples représentant chaque ton diacritique chinois par un seul trait. En y ajoutant quelques accents j'ai obtenu des moyens de transcription

assez puissants pour indiquer des nuances de son, de chant et de cri dont la valeur ne peut être indiquée par des lettres alphabétiques.

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